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VST - Vie sociale et traitements

2013/3 (N° 119)

  • Pages : 168
  • ISBN : 9782749238678
  • DOI : 10.3917/vst.119.0016
  • Éditeur : ERES

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Constat de départ

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Les jeunes auprès desquels nous travaillons au sein du Pôle errance du ceid[2][2] Centre d’étude et d’information sur les drogues. Bordeaux sont à des niveaux d’investissement très variés de leur parcours de vie. S’il est souvent dit que cette population se caractérise notamment par son manque de projets personnels qui puissent être relayés par les organismes sociaux de droit commun, nous constatons en tout cas quotidiennement que l’expression des désirs de ces jeunes à court terme est très éloignée des possibilités d’actions institutionnelles.

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Le travail de rue, quant à lui, nous amène à suivre une partie de ce public encore plus en marge, abîmé par des années de rue et/ou qui fuit tout dispositif perçu comme trop contraignant. Ces personnes ne fréquentent pas encore le caarud (Centre d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques des usagers de drogue), et le lien fragile que l’on essaye de conserver avec elles exige un savoir-faire demandant beaucoup d’écoute et de présence, mais aussi une capacité d’adaptation et de réponse précise à des besoins de premières nécessités.

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Nous intervenons dans un espace public bordelais qui possède un certain nombre de lieux de regroupement et/ou de « manche », et l’inactivité apparente de ces jeunes peut parfois contribuer à engendrer un climat de tension avec la population (commerçants, clients, riverains…).

Genèse du projet

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Le projet « Jeunes en errance » tel que nous l’avons imaginé repose sur différents dispositifs – travail de rue, bus pes (Programme d’échange de seringue), halle des arts de la rue, intervention en festival, logement à seuil adapté « Pro Domo »… – afin de mieux accompagner cette population dans le cadre d’une prise en charge globale. Les partenariats mis en place nous permettent de diversifier les réponses d’accompagnement possible suivant les besoins, les demandes, le degré d’autonomie de la personne et le caractère unique de chaque parcours de vie. Néanmoins, nous savons que l’écart est souvent important entre les exigences des dispositifs existants et les désirs, voire les capacités actuelles, de ces jeunes.

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Il faut admettre que la genèse de tapaj provient aussi d’un certain nombre d’expériences d’accompagnement plutôt difficiles auprès de partenaires ayant des chantiers d’insertion, et même, soyons honnêtes, de quelques échecs retentissants. Notamment avec certains jeunes, les niveaux d’exigence de ce type de chantiers constituant déjà un seuil trop important pour des personnes en grande précarité et qui ne peuvent, ou ne veulent, se mobiliser sur du long terme.

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Pour d’autres, la difficulté se situe davantage dans le fait de pouvoir articuler les contraintes temporelles d’un travail avec des engagements déjà pris, inhérents à leur situation personnelle, les obligeant à honorer des rendez-vous médicaux réguliers liés à la prise de traitements de substitution aux opiacés, ou encore pour la mise à plat de leur situation sociale, leur faisant découvrir les doux plaisirs d’un nouveau type d’itinérance, institutionnelle celle-là, pour régulariser des situations souvent complexes après des années de présumé dilettantisme.

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Pour presque tous se pose également la question des chiens, compagnons de route qu’il n’est pas difficile de confier pour quelques heures à ses « potes », mais qui constituent d’autant plus de freins aux parcours de réinsertion dans le cadre de dispositifs classiques : que faire du chien lorsque l’on travaille toute une journée ?

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Enfin, il faut pouvoir franchir le « mur du premier mois » sans tomber dans un niveau de précarité encore plus important… Car lorsque, avec la meilleure volonté du monde, on s’engage dans un cdd se posent alors de manière très pragmatique des problèmes de gestion de son quotidien très difficiles à surmonter lorsque la paye ne viendra que 30 jours plus tard et que le quotidien se trouve chamboulé par ces horaires supplémentaires… Comment faire pour acheter tout simplement à manger pour soi, pour son chien… si ce n’est en rajoutant à ce nouveau travail des heures de manche de fin de journée pour assurer un minimum de subsistance ?

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En discutant avec ces jeunes d’un travail éventuel, la plupart l’expriment clairement comme une nécessité pour économiser de quoi réaliser leurs projets de vie (permis de conduire, achat et aménagement d’un camion, projets de voyages…), mais ne conçoivent pas de se sentir aliénés à celui-ci, ce qui les renverrait à des rythmes de vies adultes insupportables.

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Face à tous ces problèmes repérés, il apparaissait donc important de concevoir un nouveau projet, venant se greffer en complément entre deux étapes souvent complexes à franchir, tel un marchepied entre les réponses d’assistance et les réponses de type travail d’insertion.

Le projet

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tapaj consiste à proposer un travail à la journée, payé en espèces dès la fin de celle-ci. Ce dispositif s’adresse au public 18-25 ans, en errance ou en situation précaire. Dans un fonctionnement que nous voulions le plus simple possible, intégrer le dispositif demande uniquement au jeune de fournir une photocopie de sa carte Vitale (ou une attestation de Sécurité sociale) et une photocopie de sa carte d’identité (ou une attestation de perte remise par les services de police).

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Le jeune s’inscrit jusqu’à la veille pour travailler le lendemain sur une session d’une demi-journée ou d’une journée entière, de la manière qui lui est la plus pratique :

  • en téléphonant sur le numéro de portable dédié ;

  • en formulant la demande lors des rencontres en travail de rue ;

  • en passant dans l’un des lieux du ceid Bordeaux durant les heures d’ouverture (permanence Saint-Pierre, « boutique » d’accueil de jour, Halle des arts de la rue, bus pes…). Le professionnel chargé de centraliser les demandes sera alors joint afin d’informer sur les différentes missions disponibles et les places restantes.

Le salaire équivalant aux heures effectuées est remis en chèque le soir même, qui pourra être échangé immédiatement contre de l’argent liquide dans n’importe quel bureau de poste. Un bulletin de salaire sera édité en fin de mois par notre partenaire.

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Ce bas seuil d’exigence pour les usagers nous a imposé de construire un montage partenarial car le projet semblait de prime abord impossible au regard du Code du travail. Ainsi, tapaj est adossé à une agence d’intérim d’insertion afin d’être en règle avec l’exigence de déclaration préalable d’embauche. S’il est à l’heure actuelle le seul dispositif de ce type innovant en France [3][3] Sous des formes différentes, les missions locales d’Alès..., payant le soir même en chèque échangeable, ce projet existe déjà outre-Atlantique. tapaj fonctionne depuis près de dix ans au Québec, et nous sommes fiers aujourd’hui d’avoir créé des liens forts qui ont amené au jumelage entre le ceid Bordeaux et nos homologues de « Spectre de rue » à Montréal. Cela nous force à admettre que la transférabilité d’une action impose l’art délicat de l’adaptation complexe au contexte national.

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tapaj est une réponse graduelle de revalorisation par le travail déclinée en trois phases.

Un programme à seuils adaptés

Phase 1 : le travail à bas seuil d’accès

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Cette phase se réalise sur des plateaux de travail de 4 heures maximum, avec les modalités d’accès que nous venons de présenter. Tout participant est d’ores et déjà inclus dans le dispositif pour une période d’un mois renouvelable, sans obligation de présence d’une séance sur l’autre. Cela permet à ces jeunes d’appréhender les exigences minimales du monde du travail tout en continuant avec nous et nos partenaires à pouvoir assainir une situation personnelle fréquemment précaire (situation administrative, convocations judiciaires, rendez-vous avec le service de probation, rendez-vous médicaux, urgences diverses pour eux et leurs chiens…). L’important est de pouvoir proposer de manière extrêmement rapide un travail en alternative à la manche pour des jeunes appartenant à cette tranche d’âge que nous savons tous être celle du no man’s land français d’un revenu minimal, aux saupoudrages d’aides financières souvent trop éparses. Nous insistons sur l’approche éducative de cette phase qui consiste à un apprivoisement lent des contraintes de tout emploi (nécessité d’être à l’heure à l’embauche, d’organiser ses rendez-vous et de se dégager du temps pour participer à tapaj, nécessité de prévenir d’une indisponibilité même si cela ne remet nullement en cause le contrat…). En somme, un réapprentissage à se projeter d’une semaine sur l’autre. Chose que nous savons être très complexe pour des personnes à la rue, dont la projection est réduite à son minimum vital et la temporalité morcelée.

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Les plateaux de travail proposés se réalisent en extérieur. Ces gisements sont trouvés auprès de partenaires privés ou publics qui acceptent de ne pas imposer d’objectifs de rendement. Dans un souci de « faire avec », les éducateurs accompagnants réalisent avec eux les tâches du chantier. Nous tenons à ce que l’évaluation finale se fasse en présence des partenaires pour inscrire tapaj dans le cadre du monde du travail et non du chantier éducatif.

L’entretien de côte à côte

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Arrêtons-nous quelques instants sur cette technique éducative particulière que nous travaillons de manière plus systématique sur le programme tapaj, et que nous nommons « entretien de côte à côte ». Cet outil, que nous affinons depuis des années au sein de différents espaces de travail, nous paraît aujourd’hui être indispensable dans notre trousseau de techniques d’accueil de la parole. En effet, le « faire avec » est classiquement reconnu dans nos métiers comme moyen de partager un moment tout en permettant d’élargir des discussions qui bien souvent restent en surface, ou s’adaptent aux attentes supposées du professionnel, dans d’autres cadres plus classiques d’entretien de face à face. A contrario, ces instants de partage qui constituent le « faire avec », avec une hiérarchisation moins prégnante de la relation entre le professionnel et le jeune, facilitent pour le coup la relation humaine.

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Ce que nous nommons « entretien de côte à côte » se réalise toujours dans ces espaces du « faire avec » (accompagnement à des rendez-vous, trajets en voiture, atelier des arts de la rue, travail sur tapaj…). Ils peuvent se mettre en place parce que la relation se déroule dans cette configuration atypique de proximité et dans un temps borné où le jeune perçoit qu’il peut mettre un terme à la discussion (fin de trajet, changement de rue de travail…).

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Ainsi, pour nous, « l’entretien de côte à côte » relève avant tout d’un état de vigilance accru dans la mise en place spatiale et temporelle de ces conditions d’émergence potentielle d’une parole. Le jeune va pouvoir livrer des choses plus intimes dans cet interstice dont il s’échappera la plupart du temps immédiatement après, mais où les mots ont été posés. Chacun sait alors que nous en sommes maintenant dépositaires. Charge à nous de le travailler par la suite.

Phase 2 : la prise en charge

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Durant cette deuxième phase, nous pouvons clarifier la situation administrative et sociale de chacun et prévoir un accompagnement plus individualisé (même si au quotidien les choses ne sont pas aussi segmentées que cela et peuvent s’initier plus tôt). Généralement, il s’agit de problèmes de justice et d’amendes accumulées, que les jeunes fuient et/ou fantasment (fiche de recherches présumées, convocations diverses hors département oubliées ou non parvenues jusqu’à eux…).

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Une fois la situation aplanie, selon leurs désirs, leur ponctualité, leurs capacités, leur volonté d’engagement, nous leur proposons de façon graduelle des contrats à plus long terme (une journée, 2 à 5 jours consécutifs, avec un allègement partiel en termes d’encadrement et une autonomisation). La rémunération peut se faire dans les mêmes conditions qu’en phase 1 ou en fin de contrat.

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D’un point de vue éducatif, c’est la question de la présentation de soi qui se travaille à ce niveau, ou plus exactement de la capacité d’être sur une constance de présentation de soi, d’un jour sur l’autre, quels que soient les aléas de sa vie privée, comme tout employé. Cette étape transitoire leur permet de monter une marche supplémentaire et de se projeter un peu plus encore en commençant à (ré)envisager leurs projets ou orientations professionnelles. Notre accompagnement se tourne alors vers des recherches de formations qualifiantes ou un travail sur du plus long terme.

Phase 3 : l’accompagnement

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Une fois ce travail effectué, l’accessibilité aux chantiers d’insertion « classiques » s’en trouve d’autant facilitée. tapaj aura permis aux jeunes d’être préparés aux différentes contraintes qu’ils auront intégrées graduellement, et qu’ils pourront valoriser auprès d’un employeur ou d’un institut de formation qualifiante plus en adéquation avec leurs projets personnels (formation de cariste, cap cuisine…).

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Tout ce travail de revalorisation ayant été accompli, ces jeunes se sentiront également plus outillés pour basculer vers des contrats de droit commun pour travailler dans des espaces verts, comme c’est le cas pour certains actuellement, et ainsi valoriser leur parcours dans ce domaine.

Finalité de l’action

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tapaj a débuté de manière expérimentale en juin 2012. Ce dispositif a eu depuis la chance de se consolider en bénéficiant de partenaires importants : la sncf, Auchan, les espaces verts de la mairie de Bordeaux, et bien sûr nos partenaires de la structure locale d’insertion. Ce « mix » partenarial privé, associatif et institutionnel, pour atypique et novateur qu’il puisse paraître, à été pour nous la solution pour faire émerger tapaj face à la frilosité institutionnelle rencontrée au début, il y a trois ans, dans le contexte économique général que nous connaissons tous. Pour autant, il n’en résulte aucune ingérence au niveau de la démarche éducative de quelque parti que ce soit, et l’étayage permet une pluralité de chantiers publics et privés qui convient tout à fait à l’essence du projet et à « l’esprit papillonnant » de ces jeunes.

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Arrivant au terme de notre première année d’expérience, nous pouvons déjà dégager quelques enseignements importants, et ainsi affirmer que tapaj permet :

  • pour le jeune : de trouver une modalité d’activité lui permettant d’avoir au plus vite, avec le minimum de contrainte d’accès, une source de revenu légale, dans un cadre journalier qui puisse se substituer à la manche ou venir en complément de celle-ci. Par ce biais, il pourra développer son estime de soi, des autres, et un savoir-faire professionnel ;

  • pour les professionnels : de posséder un outil supplémentaire et complémentaire afin de pouvoir capter cette partie du public jeune errant encore réfractaire à toute démarche auprès des structures, et de pouvoir initier un début d’accompagnement, s’orientant dans un second temps vers le soin et la prise d’autonomie.

Par sa conception en trois phases, tapaj offre une évolution graduelle, un nouveau « marchepied » vers les dispositifs classiques, nous permettant de moduler les contraintes et ainsi de capter de nouveaux publics jeunes en situation précaire. tapaj nous apporte aussi un nouvel outil de médiation dans l’espace public, proposant une modalité d’activité permettant au jeune d’avoir une source de revenu légale, une véritable alternative à « la manche ».

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Enfin, de par les rencontres qu’il génère avec la population « générale » dans l’espace public, cela nous permet de travailler la déconstruction des représentations réciproques, ces jeunes n’étant plus perçus comme des « traîne-savates » mais comme des jeunes volontaires, capables de faire évoluer leurs parcours de vie. Ainsi, tapaj a donné lieu à des échanges entre jeunes et riverains. Nous avons pu alors mesurer avec satisfaction leur capacité à expliquer le projet, et la revalorisation de l’espace public partagé que cela entraînait.

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Une anecdote pour terminer : un riverain sort de chez lui et félicite un des jeunes pour cette action qui contribue à la valorisation de la voie publique, mais… au vu de leurs « stigmates » d’années de rue leur glisse : « Vous êtes obligés de le faire, c’est ça ? C’est des tig ? » Le jeune a alors pu expliquer, avec fierté, que c’était un vrai contrat de travail, rémunéré, et que l’employeur était en l’occurrence la mairie de Bordeaux …

Notes

[1]

Travail alternatif payé à la journée.

[2]

Centre d’étude et d’information sur les drogues.

[3]

Sous des formes différentes, les missions locales d’Alès et de Saint-Nazaire ont monté des dispositifs de jobs à la journée.

Plan de l'article

  1. Constat de départ
  2. Genèse du projet
  3. Le projet
  4. Un programme à seuils adaptés
    1. Phase 1 : le travail à bas seuil d’accès
    2. L’entretien de côte à côte
    3. Phase 2 : la prise en charge
    4. Phase 3 : l’accompagnement
  5. Finalité de l’action

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