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Biographies

Marpeau Benoît, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel (1841-1931), Paris, CNRS Éditions, 2000, 374 p., 180 F., 27,44 €.

1 Le temps n’est plus où Zeev Sternhell pouvait affirmer, dans une note de La droite révolutionnaire, que l’ouvrage de Robert A. Nye, The Origins of Crowd Psychology. Gustave Le Bon and the Crisis of Mass Democracy in the Third Republic (Londres, Sage, 1975), était « la seule étude d’ensemble sur Le Bon » et qu’elle n’avait pas « son équivalent en français ». Le livre de Benoît Marpeau va même au-delà de ses espérances, car en comblant cette lacune, il vient aussi corriger ce que son interprétation de l’œuvre et du succès de Le Bon pouvait avoir de rapide et simplificateur. Si ce livre a gardé de la thèse dont il est issu l’insistance didactique et la rhétorique propres à l’administration de la preuve, il faut peut-être plutôt s’en réjouir que s’en plaindre, tant il est vrai que l’histoire des intellectuels ne peut que gagner à être conduite avec une pareille rigueur conceptuelle et un rejet aussi scrupuleux des reclassements téléologiques. Benoît Marpeau le rappelle d’emblée avec fermeté : « La problématique de la justesse d’une théorie de sciences sociales n’a d’intérêt historique que si elle aboutit à mettre au jour les logiques multiples ayant amené à son acceptation ou à son rejet ».

2 De fait, il remplit avec minutie le programme contenu dans sa profession de foi initiale. Il s’attache d’abord, en intégrant de façon nuancée à sa démonstration les apports de Pierre Bourdieu et Christophe Charle, à la première caractéristique du « parcours » de Le Bon : l’ascension sociale. L’appui de son maître Piorry et la reconnaissance des services qu’il a rendus en qualité de « chirurgien en chef des ambulances militaires volantes des armées de Paris » durant la guerre de 1870 et la Commune ont orienté vers la carrière médicale ce fils d’un receveur de l’enregistrement, entré lui-même dans l’administration en 1860 comme surnuméraire. Mais s’il n’a jamais renoncé à se parer du titre de docteur, cette carrière lui est finalement restée fermée, faute d’une formation universitaire complète. Qu’importe, l’homme, athée, a foi en l’unification du savoir scientifique et, à la fin de la décennie 1870, il peut compter sur un « système de relations » étendu et solide.

3 Benoît Marpeau combine avec bonheur l’analyse des écrits de Le Bon, qu’il a soin de replacer dans leur contexte théorique et idéologique, et l’étude sociale de son environnement. Les raisons de la suspicion avec laquelle sont regardés, dans le milieu universitaire – non sans quelques notables exceptions, qui ont nom Henri Poincaré ou Théodule Ribot –, sa boulimie vulgarisatrice et son opportunisme d’« inventeur » en mal de reconnaissance, les conditions de ses succès d’auteur et d’éditeur, tous les traits distinctifs de son parcours s’en trouvent éclairés. Il en va de même pour les formes, la teneur et les limites de son influence sur les élites militaires (ici, Benoît Marpeau apporte plus que des nuances aux conclusions de Robert A. Nye sur la part à attribuer à Le Bon dans la doctrine de l’offensive) comme sur les milieux d’affaires. C’est bien « un jeu de contraintes et d’opportunités complexe et dynamique » qui se dévoile ainsi, au long d’une carrière de plus d’un demi-siècle. Le livre de Benoît Marpeau vaut donc à la fois parce qu’il rend compte d’une trajectoire singulière et parce qu’il la dépasse, pour mieux faire comprendre un temps de mutation des savoirs et de leurs modes d’évaluation. Le biographique, ici, est subordonné à des logiques collectives, élaborées et cependant contradictoires, comme les théories et les représentations de l’évolution en ces années où se mêlaient espérances scientistes et hantises de la décadence.

4 Jean-François Chanet

Kershaw Ian, Hitler 1889-1936 : Hubris (Traduction française par Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, Flammarion, 1999, 1 159 p., 199 F., 30,34 €.

5 La publication de la traduction française du premier tome du Hitler de Ian Kershaw est un événement scientifique qui tient tout d’abord à la personnalité de l’historien de Sheffield, l’un des plus grands spécialistes actuel du nazisme. Elle constitue également un véritable paradoxe sous la plume d’un historien formé à l’école de Martin Broszat, ayant à l’origine sympathisé avec les approches structuralistes du régime nazi : cette filiation ne pouvait que le conduire à minimiser le rôle personnel du dictateur nazi. Le projet de I. Kershaw s’efforce en fait de dépasser les oppositions entre les interprétations intentionnalistes (ou hitlérocentriques) et les interprétations structuralistes, entre lesquelles se partagent les chercheurs depuis plus d’une vingtaine d’années. C’est à partir du concept, emprunté à Max Weber, de « pouvoir charismatique » que Kershaw a en fait tenté d’opérer une synthèse entre les approches contradictoires de la biographie et de l’histoire sociale. La clé de lecture de la présente biographie est en effet à rechercher dans un ouvrage antérieur de I. Kershaw, Hitler. Essai sur le charisme en politique.

6 L’explication du pouvoir immense conquis par le dictateur ne réside ni dans la personnalité ni dans les talents de l’artiste raté et du démagogue de brasserie, mais doit être recherchée avant tout dans une société qui vit quelque chose de spécial en Hitler, ainsi que dans un ensemble de circonstances qui lui permirent d’accéder aux plus hautes charges de l’État.

7 L’étrange caractère de l’homme qui a tenu entre ses mains le destin de l’Allemagne en faisait un très improbable successeur de Bismarck. Il fallut tout d’abord, pour cela, l’expérience de la première guerre mondiale, l’humiliation de la défaite et le bouleversement de la révolution de novembre 1918. Mais l’émergence de l’orateur de populace, à Munich au début des années 1920, dont le talent consistait essentiellement à diffuser de façon originale des idées banales, n’aurait pas été possible sans la présence de protecteurs influents. L’échec du putsch de la brasserie puis le procès du printemps 1924 constituèrent un tournant essentiel dans la carrière politique de Hitler. Celui-ci comprit qu’être le « tambour » de la jeune Allemagne n’était plus suffisant : il lui fallait désormais se présenter comme le véritable chef politique. Le séjour à Landsberg et la rédaction de Mein Kampf lui permirent de cimenter sa vision du monde, en introduisant en particulier à côté de l’antisémitisme la notion « d’espace vital » à conquérir aux dépens de la Russie. L’autorité de Hitler allait désormais reposer sur des convictions inébranlables formulées avec force, « l’idée » devenant indissociable du chef. Pour autant, dans la seconde moitié des années 1920, le Führer ne contrôlait encore que l’espace très restreint de la mouvance völkisch, apparemment sans avenir.

8 C’est la dégradation de la situation économique et politique, dès 1928-1929 avant même le jeudi noir d’octobre 1929, qui permit au NSDAP d’opérer la percée : mais, là encore, le succès tint avant tout à la crise de l’État de Weimar, et le NSDAP n’en fut pas la cause principale. Le nationalisme, l’antimarxisme et l’antisémitisme étaient monnaie courante et les élites, qui abhorraient la démocratie, prônaient l’adoption d’un régime autoritaire. L’accession de Hitler au pouvoir ne fut nullement inéluctable. Au cœur de la crise politique de l’été 1932, le 13 août, le président Hindenburg refusa de manière abrupte de nommer Hitler chancelier, sous prétexte que ce dernier aspirait au pouvoir total. Pour les conservateurs, il s’agissait de rechercher une solution autoritaire en se passant de Hitler. Finalement, surmontant cette impasse, ce dernier fut hissé au pouvoir, le 30 janvier 1933, plus par suite des erreurs de calcul des habitués du pouvoir que par ses propres capacités d’action.

9 Du mois de janvier 1933 au mois d’août 1934, l’Allemagne fut balayée par une vague de transformations. Mais le nouveau chancelier ne prit que peu d’initiatives pour assurer l’expansion et la consolidation de son pouvoir. La dictature de Hitler fut autant son œuvre que celle des autres, Hitler se contentant d’encourager les forces qu’il avait libérées : « Travailler en direction du Führer » devint la maxime fondamentale du régime. Rapidement, cependant, le chancelier se trouva pris entre la SA et la Reichswehr, forces qui se faisaient contrepoids : le dilemme ne fut finalement résolu que lors de la « nuit des longs couteaux », dont l’armée et la SS furent les principales bénéficiaires. C’est un Hitler fourbu, épuisé et non rasé qui rentra à Berlin dans la soirée du 30 juin 1934 ; mais en l’espace de quelques semaines, jusqu’à la mort de Hindenburg, il s’assura désormais du pouvoir total. La mise en place de l’État du Führer, caractérisé par la paralysie croissante des instances gouvernementales elle-même accentuée par le dilettantisme de Hitler, favorisa le processus de la « radicalisation cumulative » caractéristique du régime nazi. Pour l’heure, tant sur le plan intérieur que sur le plan extérieur, le régime connut ses premiers triomphes avec, entre autres, le rétablissement de la conscription, puis la remilitarisation de la Rhénanie en mars 1936. Hitler était plus populaire que jamais, son instinct de parieur et son sens aigu des faiblesses de l’adversaire renforçant sa propre conviction en son infaillibilité. Parvenu à l’apogée de l’Hubris du pouvoir, il put alors avoir le sentiment « d’avancer avec la certitude d’un somnambule sur la voie qu’avait tracée pour lui la Providence ».

10 Le second volume de la biographie de Ian Kershaw nous dira comment l’excès d’arrogance et la monstruosité des crimes provoquèrent la colère de Némésis.

11 Michel Fabréguet

Milza Pierre, Mussolini, Paris, Fayard, 1999, VII p. + 985 p., 180 F., 27,44 €.

12 Les biographes français de Mussolini ne sont pas légion, et c’est peu dire, alors que le fascisme italien a toujours bénéficié en France de son lot d’historiens, de pourfendeurs ou d’hagiographes. Rien de très sérieux n’existait jusqu’alors sur le marché éditorial français, traductions de l’anglais comprises, si l’on excepte le livre du Britannique Denis Mack Smith. La somme consacrée à Mussolini par l’historien italien Renzo De Felice – davantage une biographie chorale du mouvement et de l’État fascistes que de son chef – avait fait l’objet d’une traduction intéressante mais très partielle portant sur quelques aspects significativement étrangers à l’évocation de la personne du dictateur (Le fascisme, un totalitarisme à l’italienne, Paris, Presses de Sciences Po, 1988).

13 Il revenait tout naturellement à Pierre Milza, spécialiste incontesté du fascisme, de combler ce vide surprenant. Il s’est acquitté magistralement de la mission en réussissant à éviter un double écueil : faire de l’histoire régressive pour assigner sa juste place à l’Italien dans la hiérarchie des dictateurs du 20e siècle et réécrire de façon téléologique l’histoire du modèle de l’Italie fasciste à partir du destin individuel de son maître vingt ans durant. La solution la plus classique, mais pas la plus aisée – à cause de la tentation déterministe qui guette toute narration factuelle –, celle du récit chronologique, a été privilégiée dans ce fort volume de 1 000 pages assorti d’une importante sélection bibliographique qui met au premier plan les livres directement utilisés et ceux facilement accessibles aux lecteurs français. De la naissance de son protagoniste en Romagne en 1883 à son exécution spectaculaire en 1945, l’auteur a choisi une scansion chronologique interne originale, en dépit des apparences, où le ventennio du Duce est loin de se tailler la part du lion.

14 Près de la moitié de l’ouvrage (du chapitre 1 au chapitre 8) est consacrée à l’enfance et aux innombrables jeunesses de l’instituteur socialiste, « l’anarchiste Mussolini », poursuivi et exilé qui retrouve ainsi « la passion de la marginalité révolutionnaire des conspirateurs du Risorgimento » avant de connaître la « conversion » qui le conduit à l’interventionnisme belliciste et à la réorganisation du mouvement des faisceaux de combat après la première guerre mondiale. Les années de l’apogée du régime et de l’État totalitaires jusqu’en 1936 (chapitres 9 à 16), nourrissent une interrogation qui porte sur les degrés d’efficacité de cette politique personnelle dans trois domaines. D’abord, au sommet du pouvoir à travers les rapports de force d’élites rivales et les mécanismes complexes d’un régime qui compte également ses « enfants terribles » que l’on voit évoluer dans une galerie de portraits particulièrement réussie (chapitre 12). La force de conviction du Duce se mesure ensuite à l’écho de ce fameux « consensus » dont Pierre Milza rappelle les enjeux historiographiques et idéologiques et traque les moindres manifestations, au léger risque peut-être de sous-estimer parfois l’efficacité des oppositions autres que celles des hiérarques mais avec, en contrepartie, un récit objectif et nuancé de ce que fut le « ralliement » des intellectuels et des artistes (chapitre 13). Enfin, le maître des relations internationales insiste sur le rôle diplomatique comme sur l’image internationale du Duce et de son régime – pour lesquels Churchill ne cachait pas son admiration –, expliquant ainsi les origines du rapprochement avec l’Allemagne dans une politique de prestige par défaut plus que dans la recherche d’une solidarité idéologique européenne. Les trois derniers chapitres soulignent le rapport entre la radicalisation et la fascisation de la société italienne et la volonté d’expansion du parti fasciste. La marge d’autonomie du dictateur par rapport au PNF et à l’Allemagne dans le contexte de la deuxième guerre mondiale se pose de façon encore plus vive au moment de la tragique expérience de la République de Salo après 1943. Les derniers jours du chef de guerre qui aurait refusé l’affrontement direct avec les partisans pour épargner Milan donnent à comprendre ce que put être la « guerre civile » sur fond « rouge et noir » pour reprendre une terminologie et des images chères à l’historiographie italienne récente.

15 Pierre Milza n’a pas hésité à convoquer toutes les sources et la bibliographie disponibles comme l’atteste un apparat de notes nombreuses et érudites qui apprennent que Benito Mussolini a également laissé des traces dans les archives départementales françaises. Le genre a ses exigences et le biographe se prête au jeu, révélant les arcanes de la psychologie du fils d’Alessandro le Romagnol comme les minutes de la vie privée de l’amant de la Petacci. Mais la réussite de ce grand livre qui fait déjà référence en France et en Italie est bien ailleurs : la vie et l’action politique de Mussolini sont restituées dans un récit vivant et exhaustif, précis et objectif, qui contient en filigrane la fresque de plus de soixante ans de vie italienne assortie de réflexions stimulantes sur les interprétations des contemporains et des historiens de ce modèle latin des dictateurs du 20e siècle bien vite égalé.

16 Gilles Pécout

Sirot Stéphane, Maurice Thorez, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, 302 p., 90 F., 13,72 €.

17 L’ouvrage de Stéphane Sirot prend place dans une nouvelle collection des Presses de Sciences Po et en assume le cahier des charges : ne pas rédiger une biographie supplémentaire mais restituer le travail biographique dont un personnage célèbre a été à la fois le sujet et l’objet. Thorez se prête à l’évidence à cet exercice dans la mesure où sa biographie scientifique ne peut se construire qu’en déconstruisant les biographies contrastées prises soit dans les enjeux partisans soit dans les anticommunismes et l’intellectualocentrisme.

18 Stéphane Sirot se préoccupe en premier lieu de l’autoreprésentation à l’œuvre dans Fils du peuple qui confère à Thorez, en 1937, une légitimité politique et intellectuelle conforme à la politique d’encadrement stalinien et au culte ouvriériste du chef communiste. En analysant le spectre biographique thorézien, Stéphane Sirot s’adosse in fine à la notice « Maurice Thorez » du Maitron sous le titre « Vers une approche pacifiée et renouvelée ».

19 Dans une seconde partie, « Thorez représentant », l’auteur reproblématise certains aspects de la vie et de l’action thoréziennes. La mise au point sur « Thorez, la mine et les mineurs » s’imposait. Le futur secrétaire général du PCF n’a pas été seulement trieur de pierres à la fosse n? 4 de Dourges, il est descendu au fond pendant un total de 306 jours avant de se voir refuser l’embauche au printemps 1922 lors de son retour du service militaire. Petit-fils de mineur par sa mère, élevé par un mineur, Thorez ne peut pas se voir contester son appartenance au monde de la mine. Cette rectification n’est pas secondaire car elle permet de rendre compte des dérives historiographiques des années 1970-1980, qui, dans un souci de rupture avec une histoire canonique, en vinrent à contester ce qui fait l’originalité du communisme français et explique, dans une grande mesure, sa pérennité, sa fonction de formation et de promotion d’acteurs issus du monde ouvrier et populaire. Les pages consacrées à Thorez et la grève, à l’interview du Times (18 novembre 1946) ou à Thorez parlementaire et ministre offrent des mises au point claires et convaincantes. Si sa stature d’homme d’État et sa mainmise sur l’appareil partisan ont contribué à ralentir l’aggiornamento du PCF, dans les années 1960, la thématique du « retard pris en 1956 » a conduit le PCF à réévaluer de fait le rôle de Thorez et à effacer progressivement la référence au « fils du peuple ».

20 Ce synthétique essai de Stéphane Sirot accompagne l’entrée difficile dans les sciences sociales de l’étude du communisme, un sujet longtemps discrédité par sa dimension polémique, voire étroitement politique. Prenant en compte l’ensemble des recherches sur le communisme français, il constitue un instrument de travail solide et complet. L’itinéraire de Maurice Thorez, acteur important de la vie politique et sociale du 20e siècle offre des occasions riches de revisiter les rapports entre le mouvement ouvrier, l’État, l’internationalisme mais aussi d’évoquer la « fabrique des héros ». Cette voie que suit l’auteur avec rigueur laisse néanmoins de côté quelques entrées majeures, notamment le rôle de Maurice Thorez au sein du Mouvement communiste international. L’un des paradoxes n’est-il pas que le secrétaire général arrive en plusieurs circonstances à tirer en France le meilleur parti des évolutions de la politique stalinienne avec le soutien tacite ou explicite des dirigeants de l’Internationale communiste alors que, à la différence d’un Togliatti ou d’un André Marty, il n’est pas associé étroitement à la direction du Komintern. Pensons au Front populaire, aux silences sur la seconde guerre mondiale ou à son séjour prolongé en URSS au début des années 1950. Il est vrai que cette dimension suppose un travail systématique dans les archives du mouvement communiste international pour combler des lacunes encore considérables dans la connaissance du processus de décision au sein du PCF et du mouvement communiste international.

21 Bernard Pudal

Agulhon Maurice, De Gaulle. Histoire, symbole, mythe, Paris, Plon, 2000, 163 p., 98 F., 14,94 €., Rioux Jean-Pierre, De Gaulle. La France à vif, Paris, Éditions Liana Levi, 2000, 187 p., 98 F., 14,94 €.

22 Chateaubriand a de plus en plus raison : de moins en moins de gens auront connu Napoléon. Il en est de même pour de Gaulle, et pourtant il est là : un symbole pour Agulhon, une mémoire d’affection pour Rioux, deux historiens qui s’interrogent sur cette postérité sans poser la question de la même façon. Historien des rituels et des symboles, Agulhon s’étonne : qu’est-ce qui entretient ce culte spontané autour de la tombe de Colombey, découvert au hasard d’une pérégrination à travers la France car il faut bien comprendre que rien, mais vraiment rien, ne prédisposait ce professeur au Collège de France, connu comme spécialiste des sociabilités républicaines, à se pencher sur le destin d’un homme qui, tout ayant rétabli la république, est resté si étranger à la symbolique républicaine, et a choisi de mettre sur son fanion de président une croix de Lorraine, celle-là même qui domine de toute sa hauteur la plaine de Colombey, parcourue par les vents et les lapins ? Homme de science, Agulhon a voulu comprendre et ses questions, droit venues de la Quatrième République, sont les bonnes dans la mesure où elles tournent autour de la continuité : la république a-t-elle un commencement, comme il le pense, puisqu’il demande aux historiens de faire commencer la Quatrième République avec les jours de gloire de la Libération ? Ou vient-elle du fond des temps, comme Norbert Elias nous l’a montré ?

23 Membre du conseil scientifique de la Fondation Charles-de-Gaulle, Jean-Pierre Rioux n’a pas les mêmes doutes. La question des origines est la sienne et il sait tout sur la famille, la Grande Guerre et ses douleurs, la rage du prisonnier de 1916 à se sentir inutile, l’ambition d’un soldat qui ayant rompu avec son premier chef, cherche à se faire une réputation par ses conférences et à avoir partie liée avec un homme politique d’avenir. Jusqu’à ce que le naufrage général de la France, de ses militaires comme de ses ministres, ne le pousse à l’Appel du 18 Juin, moment fondateur inégalé, inégalable, et dont, avec Paul Thibaud, il croit que la France n’a pas fini de tirer les conséquences. Pour le meilleur ou pour le pire, selon qu’elle se laisse entraîner ou non par le pieux mensonge d’une France unanimement résistante et libérée par ses forces autant que par celles de ses Alliés. Armé de bonnes lectures et de belle prose, Jean-Pierre Rioux raconte la suite, la distance qui permet l’unification de la Résistance, la déception de la Libération, l’échec du RPF, le retour dans la légalité de 1958 grâce à la connivence des Français qui, pendant les quatre années suivantes, veillent à ce que la violence ne traverse jamais la Méditerranée. Jusqu’à cette incroyable baraka qui lui permet de résister aux attentats, de les transformer même en révision constitutionnelle pour faire élire le président de la République au suffrage universel et de mettre échec et mat tous ses adversaires. C’était trop. La reconstruction terminée, les Français s’ébrouent et, découvrant les plaisirs de la vie, veulent entendre autre chose qu’un soliloque. La jeunesse est la première à le crier, les électeurs suivent, curieusement plus audacieux que les sondés restés toujours majoritaires, avant de devenir quasi unanimes dans l’admiration et l’estime qu’ils nourrissent sur le grand homme.

24 Arrivés à ce point J.-P. Rioux et M. Agulhon se réjoignent : comment expliquer le mystère de cette postérité écrasante pour un homme aussi éloigné des canons de la République républicaine ? Rioux apporte la réponse de 1940 : « Je suis un Français libre. Je crois en Dieu et en l’avenir de ma patrie » et M. Agulhon celle de 1964, lorsque parole est laissée à Malraux pour honorer la mémoire de Jean Moulin, porté au Panthéon, « comme s’il savait que la marche du monde allait inexorablement vers l’égalité des sanctuaires ». Phrase dont l’audace a été aidée par la prise en compte de celle inscrite sur la croix de Colombey : « La seule querelle qui vaille est celle de l’homme ». Ainsi Agulhon, historien de la dualité française – Les Invalides ou le Panthéon ; Marianne ou la France ; Jean Moulin ou Leclerc –, est-il amené à penser l’égalité des sanctuaires comme le terme ultime de la pensée d’un homme écartelé entre le sentiment et la raison, la fidélité aux aïeux et la prise en compte des réalités qui, contre lui-même ( ?), l’aurait amené à donner le droit de vote et la pilule aux femmes comme à décoloniser l’Empire. Et de voir dans cette tension, le secret de ce caractère tenté par des accès de découragement. Peut-être, mais cela n’explique ni le 18 Juin ni l’autoportrait si proche de celui de Madame de Staël : « J’ai toujours été la même, vive et triste ; j’ai aimé Dieu, mon père et la liberté ».

25 Odile Rudelle

Première guerre mondiale

Audoin-Rouzeau Stéphane, Becker Annette, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000 (coll. « Bibliothèque des histoires »), 272 p., 110 F., 16,77 €.

26 Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau rappellent d’emblée que la Grande Guerre se prête à « une réflexion sur ce qui est la matière même de l’histoire : le poids des morts sur les vivants ». Mais à les lire, on vérifie que tout progrès de la connaissance historique est le fruit d’une réappropriation des morts par les vivants. « On sait à quel point les questionnements historiographiques sont tributaires de leur contexte. » C’est particulièrement vrai de ceux qu’ils exposent dans ce livre et cette caractéristique pourrait suffire à leur assurer la reconnaissance d’une revue qui s’est attachée à promouvoir la contemporanéité des questions et des approches.

27 Son titre même indique l’ambition de faire de ce livre quelque chose comme un manifeste pour une nouvelle histoire de la Grande Guerre, l’équivalent, en somme, pour le conflit « matériel » du 20e siècle, du Penser la Révolution française de François Furet pour la période fondatrice de notre histoire contemporaine. Il y a souvent, dans la présentation d’un tel projet, un côté « Enfin Malherbe vint… » qui peut agacer. Ici, la dédicace à Jean-Jacques Becker, Gerd Krumeich et Jay Winter est non seulement un témoignage de fidélité, mais l’indice d’une volonté, perceptible de bout en bout, de dresser le bilan de recherches d’autant plus neuves et fécondes qu’elles ont été collectives et internationales.

28 L’essai de François Furet et celui-ci ont encore en commun cette conviction de principe : c’est parce que le moment, la crise, le conflit en eux-mêmes sont terminés, ou parce qu’a pris fin le cycle événementiel qu’ils ont engendré, que l’historien, libre désormais de jeter la cuirasse idéologique avec l’œillère nationale et l’oripeau mythologique, est mieux à même d’éclaircir leurs mystères essentiels. Les auteurs sont à l’affut des formes que prend, dans le cadre établi du « devoir de mémoire », ce qu’il faut bien appeler le retour du refoulé, où s’administre une autre preuve de ce que le vif saisit le mort. Ils ne se montrent pas moins sensibles à celles que d’autres traditions nationales, lors d’autres guerres en ce siècle, ont données à la compréhension des séquelles psychologiques des violences guerrières, commises autant que subies, et à l’accompagnement du deuil. Leurs investigations doivent donc autant aux progrès de la conscience européenne, aux possibilités accrues de croiser, sur les mêmes objets, les regards de chercheurs européens, américains ou australiens, qu’à la permanence des questions que nous posent le sort des populations civiles, la réinsertion des anciens combattants, le suivi médical des victimes de toutes sortes, au cours et à l’issue des conflits contemporains.

29 C’est ce qui explique la réussite de ce livre, aussi précieux par ce qu’il apporte d’informations générales à l’honnête homme que par les hypothèses qu’il propose et les enquêtes qu’il suggère aux spécialistes. Trois thèmes centraux dans les préoccupations des deux auteurs structurent le plan : la violence d’abord, celle du combat, bien sûr, mais celle aussi, multiforme, nouvelle et mal connue jusqu’alors, qu’ont eue à subir les civils et les prisonniers militaires ; puis la croisade ou la recherche de ce qui, dans les « ferveurs de guerre », n’est réductible ni aux réveils des piétés traditionnelles ni à l’action sur l’esprit public des propagandes étatiques ; le deuil, enfin, qui a inspiré quelques-unes des pages les plus fortes de l’ouvrage, de celles, en tout cas, où l’on perçoit le mieux que son objet majeur est le déplacement des lignes de partage traditionnellement admises en histoire entre l’individuel et le collectif. Face à une même épreuve sans précédent, des passés individuels mis en série n’ont-ils pas quelque chose d’autre à nous dire, et de non moins important, que ce que les sources usuelles permettent de savoir des passés collectifs, nationaux ou catégoriels ?

30 Une chose, en effet, était de démontrer que Norbert Elias n’avait pas prêté une attention suffisante à la rupture que constituent, dans le processus global de « civilisation des mœurs », quatre années d’une guerre « totale », de révéler aussi les formes de « brutalisation » – les auteurs disent ce qu’ils doivent à George Mosse – dissimulées derrière les grands mots de la « défense du droit ». En 1931, Pío Baroja bâtissait, à partir d’exemples d’enrôlements abusifs de Basques espagnols frontaliers, la première partie de sa Familia de Errotacho, et ce beau récit confirme à sa façon le bien-fondé des analyses développées ici. Une autre chose, de prouver qu’on ne saurait comprendre les années 1920 et 1930, et aussi le comportement des populations durant la guerre suivante, sans s’efforcer de prendre la mesure du « deuil infini » que la guerre de 1914-1918 a laissé derrière elle. La violence, le deuil : on pouvait croire qu’on en savait ou qu’on en devinait assez à leur sujet pour « comprendre la Grande Guerre » ; n’y avait-il pas, dans le volontarisme des auteurs, un peu de l’intrépidité des « conquérants de l’inutile » ? En réalité, les lumières qu’ils jettent sur l’inexprimable, sur l’insondable, éclairent à la fois les armes et les formes des combats ultérieurs, les espérances déçues et les haines impuissantes, les aveuglements et les résignations qui ont favorisé l’essor des régimes autoritaires. Par là, l’histoire de la « culture de guerre », telle que la conçoivent et l’illustrent Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, apporte à l’histoire du siècle entier une contribution neuve et convaincante, qui relativise, un peu trop peut-être, la part de l’idéologique et de l’économique dans l’explication des grands faits politiques et sociaux. Mais c’est en quoi, répétons-le, cette histoire est fille de notre temps.

31 Jean-François Chanet

Grayzel Susan, Women’s Identities at War. Gender, Motherhood, and Politics in Britain and France during the First World War, Chapel Hill and London, The University of North California Press, 1999, 334 p., 19.95 $.

32 Pendant la guerre de 1914-1918, une bonne dizaine de millions d’hommes et de femmes ont été mobilisés pour défendre leurs patries respectives. Les premiers ont tenu la ligne du feu ; les secondes, tout en occupant le front intérieur, dans les foyers, les usines et les champs, ont été investies d’un rôle indispensable, celui de soutiens actifs du moral des troupes. Ce livre, s’appuyant sur des sources essentiellement littéraires et discursives (débats publics, articles de presse, prises de position des Églises…) étudie la contribution des femmes à la guerre totale, quand celle-ci est devenue omniprésente dans la vie civile et domestique. Dans le courant historiographique qui explore la face culturelle de la Grande Guerre, il revient sur deux questions fondamentales : la division entre le front et l’arrière, la répartition des rôles entre les hommes/soldats et les femmes/ mères.

33 Susan Graysel montre fermement la porosité entre le lieu des batailles et l’ensemble des territoires nationaux occupés ou non par les troupes ennemies. Par une analyse fine des lettres échangées entre les soldats et leurs proches, celles des permissions et des visites, elle montre les rapports étroits entre ces deux espaces, trop souvent étudiés séparément. Tout au long du conflit, il y a eu, plus qu’on ne l’a dit, des hommes dans les foyers et des femmes au front. Forte de ces descriptions, elle avance l’idée, convaincante, que maintenir la notion de division entre le front et l’arrière est une fiction, presque une contre-vérité historique, qui empêche la réflexion sur les identités de genre. Ce n’est qu’en étudiant les deux sexes dans la guerre, qu’on peut comprendre la façon dont, au milieu du fracas des armes, les hommes se sont sentis des hommes et les femmes des femmes. Mais, tout en voulant contribuer à une meilleure connaissance de l’impact social de la guerre dans la définition des genres, l’auteur s’intéresse avant tout au féminin. Ainsi, selon elle, le maintien des femmes dans leur rôle maternel a été un point central de la défense de la société en guerre. Dans les discours dominants, politiques ou philosophiques, la guerre n’a pas atténué la peur d’une trahison toujours possible des femmes, par transgression de leur rôle social, par transmission de maladies vénériennes, par leur possibilité de porter un enfant de l’ennemi. C’est pourquoi la moralité des femmes est devenue un objet de préoccupation pour les gouvernements anglais et français. Tout en cherchant à mobiliser les femmes pour l’effort de guerre, ils ont essayé de maintenir leur exclusion de la sphère publique pour préserver la famille et l’ordre ancestral.

34 À regret, l’auteur constate que, malgré l’activité de quelques féministes de part et d’autre de la Manche, la guerre n’a pas été l’occasion d’une émancipation féminine, ni d’une remise en cause du masculin, assimilé à la brutalité et au militaire. Elle conclut que, même si l’on repère des transformations dans les rôles et les identités de genre induites par ces quatre années exceptionnelles, ainsi qu’une incursion timide des femmes dans les sphères interdites du port de l’uniforme et de la prise de parole, les continuités l’emportent massivement. Après comme avant la guerre, dans le réel comme dans les imaginaires, pour le commun des mortels, les femmes sont définies et se définissent comme des mères et les hommes comme des soldats dont le devoir est de payer l’impôt du sang.

35 Danièle Voldman

Communisme

Dreyfus Michel, Groppo Bruno, Ingerflom Claudio, Lew Roland, Pennetier Claude, Pudal Bernard, Wolikow Serge, Le siècle des communismes, Paris, Éditions de l’Atelier, 2000, 542 p., 160 F., 24,39 €.

36 Ce volumineux ouvrage entend poursuivre un objectif clairement posé dans son introduction : souligner la diversité des communismes à l’encontre des interprétations qui insistent sur l’unité du communisme. Les auteurs s’opposent aux ouvrages récents, Le passé d’une illusion de François Furet, et Le Livre noir du communisme, en particulier, au texte d’ouverture de Stéphane Courtois. Le bandeau qui orne le volume proclame crûment : « Et si Le Livre noir n’avait pas tout dit… ». Comme l’écrit quelque part Italo Calvino, pour se donner l’illusion d’exister, les hommes aiment bien s’inventer des ennemis. Contre ces derniers, qu’ils qualifient d’idéologues, cette équipe d’historiens, de politistes et de sociologues défend une histoire nourrie de sciences humaines, seule apte, selon eux, à prendre la mesure de la profondeur sociale et de la complexité des expériences communistes.

37 Le livre s’organise en quatre parties : les historiographies de la question ; les phases de l’histoire des communismes ; quelques éclairages sur l’Internationale, l’organisation, les militants et leurs identités, voire leurs imaginaires et, enfin les rapports qui existent entre communisme, violence, antifascisme et politisation ouvrière. Ouvrage collectif, il comporte les inévitables défauts du genre : répétitions fréquentes et lassantes, fautes typographiques et qualité inégale des contributions. Il souffre également d’une construction bancale puisqu’il juxtapose des textes fondés sur de réelles recherches, comme ceux discutables mais solides, parfois neufs et souvent stimulants, de Sabine Dullin, Peter Holquist, Frédérique Mattonti, Claude Pennetier, Bernard Pudal et Brigitte Struder et de laborieuses synthèses. Contrairement à ce qui est annoncé, l’ensemble fait davantage ressortir, malgré des différences, l’homogénéité du communisme due au contrôle de Moscou sur les PC, à leurs modalités d’organisation, leurs stratégies, leurs liens, et les référents qu’ils mobilisent. La construction chronologique de la deuxième partie qui dégage, par un curieux hasard, des périodisations identiques pour toutes les expériences communistes et les oscillations sémantiques des contributeurs qui hésitent continûment entre parler du communisme ou des communismes attestent bien cette homogénéité.

38 Les auteurs du Siècle se gardent bien de discuter de front et de manière comparée quelques éléments essentiels qui ont contribué à unifier et rigidifier le communisme : sa criminalité, son idéologie, ses valeurs, ses références, ses structures partisanes ou encore la croyance qu’il suscite. Bien plus, ils balancent entre deux interprétations ; d’un côté, les diversités du communisme résultent du contexte historique, des traditions puissantes, de la configuration sociale et des traits culturels de tel ou tel pays ; de l’autre, l’intelligence d’ensemble du communisme suppose de le restituer dans une perspective vaste et de très longue durée. De sorte que, déterminé par l’environnement ou dilué dans l’universel, le communisme est quasiment dévitalisé et dénué de toute spécificité. Ce sujet décisif de notre modernité se trouve ravalé au rang d’un simple objet ; pointe acérée qui grava profondément l’histoire du 20e siècle, il ne devient qu’une sorte de miroir dans lequel se refléteraient les tendances de fond de cette histoire. À cet égard, il serait aisé de traquer la présence implicite, voire explicite pour certains textes, de l’idéologie dans une entreprise qui se drape dans le manteau de la science.

39 Marc Lazar

Boswell Laird, Rural Communism in France (1920-1939), Ithaca & London, Cornell University Press, 1998, 47,50 $.

40 La thèse de Laird Boswell qui éclaire le communisme rural français dont l’étude fut si longtemps délaissée par les chercheurs est enfin publiée. Selon l’auteur, le communisme survit dans les régions rurales, malgré l’effondrement en Europe de l’Est du socialisme réel et son déclin dans les villes de France. Il démontre clairement que le communisme rural français, « forgé dans les années 1930 qui suivirent la Grande Guerre et la Révolution russe », fut un « mouvement neuf et profondément original » qui fournit une réponse cohérente aux besoins profonds de réforme sociale et politique d’une société paysanne en déclin.

41 L. Boswell montre comment les militants locaux, relativement autonomes, en protégeant les intérêts des petits propriétaires, réussirent à implanter le communisme dans le Limousin et en Dordogne dans l’entre-deux-guerres, et redonnèrent vie ainsi aux réseaux de sociabilité et à la culture villageoise. Pour ce faire, il se fonde sur la mémoire des militants vivants et utilise la méthode quantitative avec les sources primaires.

42 Proposant une nouvelle interprétation du communisme rural, Boswell refuse d’y voir l’aboutissement d’une longue tradition de gauche. Rien ne permet, dit-il, de prouver que les électeurs socialistes furent les mêmes que les électeurs communistes. Tel est l’un des principaux apports de L. Boswell qui contredit également Philippe Gratton, pour qui l’avènement du communisme est l’œuvre des syndicats agricoles de classe, et Emmanuel Todd, qui y voit celle des structures familiales. L. Boswell ouvre ainsi un nouvel axe de recherche, invitant à porter sur les bastions ruraux un regard neuf pour y découvrir les raisons spécifiques de l’implantation d’un communisme local si particulier.

43 Signalons au passage une certaine tendance de l’auteur à voir dans le communisme rural du Limousin et de la Dordogne un archétype du communisme des campagnes de France. Puissent certains historiens étudier le communisme rural d’autres régions pour en montrer les caractères originaux.

44 Haksu Lee

Archives et nouvelles sources de l’histoire soviétique. Une réévaluation, Cahiers du monde russe, 40 (1-2), janvier-juin 1999, 340 p., 180 F.

45 Les Cahiers du monde russe ont eu l’heureuse idée de publier la majeure partie des contributions au colloque international « Assessing the new soviet archival sources », organisé en 1997 par l’Université de Yale, le Kennan Institute for Advanced Russian Studies, l’Istituto Italiano per gli Studi Filosofici et la Maison des Sciences de l’Homme. La citation de Staline placée en couverture (« Qui, hormis des bureaucrates incurables, pourrait se fier uniquement à des documents écrits ? Qui, sinon des rats d’archives ? ») en guise d’avertissement ironique, est développée plus loin par la contribution d’O. Klevniouk, montrant que l’ouverture des archives ne remet pas seulement en cause l’interprétation du régime, mais beaucoup plus largement les « maladies professionnelles » de l’historien du contemporain face au document. Parmi celles-ci, l’absence de travail collectif et de tradition critique pour des archives récentes ou récemment ouvertes, d’où des erreurs sur la date, les auteurs, destinataires, ou encore sur le statut même du document, mais aussi la tentation renouvelée de chercher les seules archives qui feront « preuve » d’une thèse ancienne, ou d’écarter a contrario d’autres informations. En ouverture, Andrea Graziozi définit avec lucidité le double enjeu de l’ensemble des communications : la réflexion sur les sources, les apports à l’histoire du communisme et de l’URSS. Si, en effet, on s’interroge sur l’histoire des fonds (L. Kocheleva et R. Rogovaja, M. Kramer, A. Cienciala), sur la classification (J. Bone), les destructions, les lacunes, les biais d’interprétation, ou encore les possibilités inédites de traitements quantitatifs (G. Alexopoulos), c’est toujours pour éclairer les problématiques fondamentales que sont l’organisation de l’État, les pratiques de pouvoir personnel, la quête d’une « histoire d’en bas » de l’URSS. Les débats sur l’utilisation des svodki – rapports de diverses instances, notamment policières, au sujet de l’opinion publique – (D’A. Penner, L. Rimmel), sur les correspondances envoyées aux journaux (M. Lenoe), sur les liens entre masses, pouvoir et bureaucraties (T. Martin, S. Pons), sur les nationalités (P. Blitstein) font de ce recueil et de la bibliographie qui le complète un ouvrage cohérent et particulièrement stimulant.

46 Sophie Cœuré

Seconde guerre mondiale

Igounet Valérie, Histoire du négationnisme en France, Paris, Le Seuil, 2000, 691 p. (coll. « xxe siècle »), 180 F., 27,44 €.

47 Les déclarations de Robert Faurisson à la fin des années 1970 suscitèrent dans l’opinion une vague d’incompréhension quant à la possibilité intellectuelle de nier un événement historique majeur comme l’extermination des Juifs d’Europe par le Troisième Reich. Si les lacunes de l’historiographie française sur ce sujet purent favoriser l’ignorance qui fit le lit du négationnisme, l’ouvrage de Valérie Igounet, tiré de sa thèse de doctorat, nous montre la constitution et l’influence en France d’un courant de pensée quinquagénaire. Apparu en 1948 avec la sortie de Nuremberg ou la terre promise de Maurice Bardèche, le mouvement négationniste naît à l’extrême droite et se nourrit d’un antisémitisme virulent. Il ne se développe pourtant véritablement qu’avec l’arrivée aux côtés de Bardèche de l’ancien déporté Paul Rassinier. Valérie Igounet décrit avec précision la filiation entre cette première génération de négationnistes et la suivante, incarnée par Robert Faurisson, apparue à la fin des années 1960. Les chapitres consacrés à Faurisson sont les plus novateurs, qu’il s’agisse de la description de ses relations avec Pierre Guillaume et du rôle de l’ultra-gauche – une spécificité française –, ou de celle de ses méthodes de travail sur lesquelles l’auteur revient à l’aide d’exemples significatifs. Après avoir montré la récupération de la thématique négationniste au sein du Front national, cette recherche s’achève par une analyse du phénomène de nos jours, à laquelle il manque sans doute le recul chronologique nécessaire pour apprécier à sa juste mesure sa portée réelle. Même si elle insiste peu sur l’influence de la mode « rétro » dans l’éclosion médiatique du négationnisme, il n’en demeure pas moins que Valérie Igounet apporte sur ce sujet difficile une contribution importante et à ce jour unique, par la qualité de ses sources et la justesse de leur interprétation.

48 Olivier Lalieu

Noguères Louis, Vichy, juillet 40, Paris, Fayard, 2000, 156 p., 89 F., 13,57 €.

49 Député SFIO des Pyrénées-Orientales, Louis Noguères a tenu un volumineux journal dont les éditions Fayard proposent aujourd’hui un extrait, centré autour des journées de juillet 1940. Période décisive, puisque s’y joua le sort d’une République que 570 parlementaires sacrifièrent à Vichy, le 10 juillet 1940. Louis Noguères, on le sait, appartint aux fameux Quatre-Vingts qui s’opposèrent à ce coup d’État. L’ouvrage, assez bref, n’apporte aucune révélation. Il est vrai que de nombreux mémorialistes, avant le député socialiste, avaient narré par le menu ces journées – Jules Jeanneney ou Léon Blum par exemple. Le livre vaut surtout par les portraits rapides qu’il brosse et qui permettent de mieux saisir la personnalité de certains élus ; il vaut également par la description de l’ambiance qui règne à l’été 1940 dans la petite cité thermale. Sans être véritablement neuf, puisqu’il ne modifie ni l’état de nos connaissances ni notre perception des enjeux, ce témoignage offre une peinture vivante d’une classe politique assistant à la dissolution de la Troisième République.

50 Olivier Wieviorka

Vaïsse Maurice, Mai-Juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers, Paris, Autrement, 2000, 224 p., 120 F., 18,29 €.

51 Vu l’abondance des ouvrages qui lui ont été consacrés, la défaite française de 1940 n’a au fond rien d’étrange. La « décadence » diplomatique devait conduire tout droit à « l’abîme », les erreurs du haut-commandement à la déroute, l’apathie des Français à la débâcle. Depuis quelques années, de solides recherches (celles de Jean-Louis Crémieux-Brilhac notamment) ont contribué à réviser des jugements aussi sommaires. Il manquait, cependant, une synthèse rassemblant les acquis de l’historiographie étrangère. Voilà, grâce à l’équipe rassemblée autour de Maurice Vaïsse, cette lacune réparée. S’appuyant sur les travaux des historiens allemands et anglo-saxons avant tout, cet ouvrage révise bien des idées reçues. Il confirme que le Blitzkrieg de la campagne de France, loin de correspondre à une stratégie mûrement réfléchie par Hitler, résulte d’une brillante improvisation conçue par Manstein et appliquée par Guderian ; il réévalue la qualité d’un état-major français ayant médité sur la défaite polonaise et la valeur d’une ligne Maginot destinée à gagner du temps (et non à stopper l’ennemi). Même la manœuvre Breda, jugée aventureuse par bien des experts puisqu’elle portait l’armée française en Belgique, est révisée par Robert Doughty, un historien américain, qui souligne son fondement rationnel (permettre une éventuelle contre-attaque sur le flanc dégarni de la Wehrmacht). La débâcle, dès lors, résulte d’autres facteurs. Le répit offert par la drôle de guerre a été mal utilisé, notamment pour l’entraînement des appelés qui composent, rappelons-le, l’essentiel des troupes ; des phénomènes de panique, à Sedan notamment, ont donné la fallacieuse impression que tout était joué ; nombre d’occasions, enfin, ont été perdues, l’aviation alliée s’abstenant de bombarder un embouteillage colossal qui, le 13 mai, bloquait 41 000 véhicules allemands sur quelque 250 km. En révisant bien des idées reçues, en offrant à un public français les fruits parfois difficilement accessibles de la recherche étrangère, cet ouvrage, d’une lecture agréable, s’impose à qui veut comprendre le drame de l’été 1940.

52 Olivier Wieviorka

Dejonghe Étienne, Le Maner Yves, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande, (1940-1944), Lille, La Voix du Nord, 1999, 400 p., 250 F., 38,11 €.

53 Cette œuvre magnifique d’histoire régionale offre non seulement une analyse détaillée de la confrontation entre les occupants et les occupés dans la zone « rattachée », mais comprend aussi une compilation importante et originale de photographies qui donne une identité aux lieux et aux événements et révèle l’image publique des choix personnels. Symbolisée par le regard méprisant et agressif d’une vieille femme sur la Grand-Place de Lille au moment où elle confronte un photographe allemand en juin 1940, cette histoire d’une zone de guerre est celle de la misère et du sentiment d’isolement, mais aussi celle d’un rejet populaire massif de la présence allemande. Il y a rejet aussi de Vichy et du culte corrosif du Maréchal et, par contraste, la présence d’un sentiment puissant d’anglophilie, qui nourrit une pléthore de réseaux franco-britanniques et résiste au fait que la région reçut 50 % des bombes alliées envoyées en France dans les cinq premiers mois de 1944.

54 Le besoin de mettre le mot « Occupation » au pluriel, y compris dans la région, est une motivation explicite pour Étienne Dejonghe et Yves le Maner. Dans chacun des multiples thèmes, les détails concernant les lieux et la chronologie sont reconstitués méticuleusement. L’histoire insalubre de l’abbé Gantois et de son mouvement raciste, Vlaamsch Verbond van Frankrijk, illustre le genre de collaboration qu’on imaginait possible durant les premiers jours de l’Occupation. Mais ce fut la diversité des actes d’opposition qui marquèrent la région le plus profondément. Ces actes sont décrits comme « les premières résistances », une définition générique qui aurait pu être poursuivie dans les sections consacrées à « la Résistance » après 1941. Cette année-là, les modes nationaux de résistance sont considérés par les auteurs comme ayant apporté « la fin d’une créativité et d’une spécificité régionales ». À la lumière de leur propre documentation riche et importante, cela n’a pu apporter qu’un changement de forme. La couleur locale n’a pas disparu, au contraire. À partir du texte et de l’iconographie, les différences et les spécificités sortent considérablement renforcées, et par la même occasion, l’histoire nationale est affinée et avivée. Personne, parmi ceux qui s’intéressent aux relations entre la police française et allemande, ne pourrait négliger les preuves écrasantes apportées dans ce livre de leur coopération de fait. On y trouve des verdicts aussi importants sur l’élément anti-allemand dans la grève des mineurs de mai-juin 1941, sur la paralysie de la SFIO en 1940-1942 comparée à l’activisme renaissant du PCF, sur la rupture entre la hiérarchie catholique et l’opinion publique, sur les échecs relatifs de l’aryanisation et sur l’importance des distractions de tous les jours. Un livre remarquable.

55 H. Roderick Kedward

Rosencher Henri, Le sel, la cendre, la flamme, Paris, Éditions du Félin, 2000, 380 p. (coll. « Résistance. Liberté-Mémoire »), 148 F., 22,56 €.

56 Une première version de ce témoignage avait été éditée par l’auteur en 1985. La nouvelle est élaguée de diverses considérations générales et critiques. Certains passages relèvent de la reconstitution après lecture, mais là n’est pas l’essentiel. L’intérêt de ce récit tient au parcours qu’il décrit. Il est exceptionnel, même pour la catégorie de jeunes gens furieusement décidés à ne pas se résigner, catégorie à laquelle Henri Rosencher appartient : immigration juive polonaise, enfance parisienne populaire, promotion par la réussite scolaire (et grâce à une formidable volonté), engagements de jeunesse, guerre et évasion, passage en Afrique du Nord et Résistance, campagne de Tunisie (dans une unité gaulliste) et capture par l’ennemi, transfert en Italie et évasion, retour en Algérie et entraînement dans les forces spéciales (le Club des Pins), mission en France et maquis du Vercors, nouvelle arrestation et déportation (le Struthof et Dachau). On comprendra sans peine qu’Henri Rosencher, devenu médecin après ce temps de « parenthèse », apparaisse comme étonné d’être resté en vie, alors que la plupart des siens disparaissaient dans la tourmente de la France vichyste et occupée, d’où les pages qui scandent régulièrement le récit pour rappeler le sort des Juifs de France alors que l’auteur, qui en ignorait tout, combattait.

57 Jean-Marie Guillon

Diamond Hanna, Women and the Second World War in France (1939-1948), Londres, Longman, 1999, 231 p., prix non indiqué.

58 Hanna Diamond publie ici une synthèse de la thèse qu’elle a rédigée sous la direction de Rod Kedward en 1992. Ce livre, écrit de façon simple et très abordable, examine la situation quotidienne des femmes en France entre 1939 et 1948 ainsi que leur engagement politique. H. Diamond cherche à savoir si la guerre a vraiment changé le sort des femmes ou si les avancées de la période de la Libération ne représentaient que l’accélération d’un processus déjà engagé.

59 La survie quotidienne était au cœur des préoccupations féminines. À ce rôle traditionnel, ingrat mais essentiel, s’ajoutait une place croissante dans le monde du travail. Pour H. Diamond, les lourdes responsabilités familiales des femmes rendaient plus difficile leur engagement dans la Résistance. Cependant, elles étaient bien présentes dans les rangs de l’opposition à Vichy. L’auteur considère que la résistance féminine est sous-estimée pour plusieurs raisons. D’abord, l’historiographie a longtemps mis l’accent sur les actions militaires de la Résistance – c’est-à-dire le côté le plus viril de l’activité résistante. Ensuite, les femmes, habituées à la discrétion, se sont moins réclamées d’un passé résistant que leurs confrères masculins. Les femmes tenaient rarement les premiers rôles et étaient numériquement minoritaires au sein des mouvements et des réseaux. L’importance de l’apport féminin est cependant indiscutable et très bien illustré dans ce texte. Des missions de renseignement ou des rôles comme ceux d’agents de liaison ou d’hébergement de pilotes alliés abattus étaient essentiels.

60 Si d’autres auteurs avaient déjà abordé cette question de la résistance féminine, le texte de Diamond est le premier à offrir un véritable tour d’horizon analytique de la collaboration féminine. L’historiographie avait trop tendance à réduire cette collaboration à sa forme « horizontale ». Sans nier l’existence de cet engagement sentimental, Diamond souligne également le rôle des femmes dans les mouvements collaborationnistes comme la Milice et analyse le comportement des femmes qui travaillaient outre-Rhin. L’Occupation offrit ainsi aux femmes des contraintes mais aussi des possibilités. Les difficultés de la vie quotidienne étaient bien réelles mais certaines femmes trouvaient dans leur travail ou dans un nouvel engagement politique une confiance en soi qui leur faisait défaut auparavant.

61 Pour cette raison, la libération du territoire en 1944 ne représenta pas nécessairement pour elles une libération. Recommencer comme avant voulait dire sacrifier une liberté récemment découverte. Dans la pratique, les nouveaux droits accordés par le Gouvernement provisoire ne faisaient pas des femmes des partenaires égales. Elles avaient désormais le droit de voter mais le monde politique leur accordait très peu de place. Elles avaient le droit de travailler mais ce droit ne devait pas menacer l’emploi masculin. Lorsque les administrations publiques cherchaient des réductions d’effectifs, c’étaient souvent les emplois féminins qui étaient visés en premier. Dans l’après-guerre, l’État encourageait la procréation et restait sévère à l’égard de l’avortement. En tondant des femmes à la Libération, les épurateurs essayaient de rétablir un ordre patriarcal menacé.

62 Dans une historiographie où peu d’études se sont servi de la notion de gender, ce livre apporte une contribution importante. Écrit avec une clarté exceptionnelle, il offre de nouvelles pistes aux débats sur la France au 20e siècle.

63 Simon Kitson

États-Unis

Novick Peter, The Holocaust in American Life, Boston and New York, Houghton Mifflin, 1999, 352 p., 27 $.

64 Peter Novick aborde, dans The Holocaust in American Life, l’un des phénomènes les plus énigmatiques de l’histoire ethnique et culturelle américaine récente : la hantise de l’Holocauste. Selon cet historien de la France moderne, qui a aussi écrit sur l’historiographie américaine, l’idée que l’Holocauste était l’événement central de l’histoire du judaïsme, ou qu’il était même, par excellence, un événement juif, n’était pas du tout répandue aux États-Unis jusqu’aux années 1960. P. Novick s’intéresse donc essentiellement à la façon dont les Américains, et les Juifs américains en particulier, en sont venus à construire l’Holocauste, sans l’Holocauste lui-même.

65 Dans une prose claire et souvent provocatrice, il distingue trois étapes de cette construction collective. Tout d’abord, entre 1945 et 1967, les Juifs américains ont senti qu’il leur fallait affronter le futur plutôt que de rester fixés sur leur passé ; ils ont été contraints d’insister sur ce qu’ils partageaient avec les autres plutôt que sur ce qui les différenciait d’eux. L’universalisme, et non plus le particularisme, était à l’ordre du jour. Les organisations juives, affirme Novick, ont minimisé la critique rétrospective du nouvel allié de la guerre froide, l’Allemagne de l’Ouest, tout en formulant, contre les anciens alliés soviétiques, une critique idéologique et morale négative.

66 Mais entre la guerre des Six Jours (1967) et la guerre du Kippour (1973), l’inquiétude sur la survie d’Israël et l’émergence de ce que de nombreux leaders juifs ont perçu comme un nouvel antisémitisme – sans compter la controverse créée par le livre d’Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem (1963) – ont déplacé la question de l’Holocauste de la marge vers le centre de la conscience juive américaine et, dans une certaine mesure, vers le centre de la conscience américaine dans son ensemble. De victimes principales des nazis, les Juifs sont devenus victimes de l’Histoire (non juive) en général. Enfin, vers la fin des années 1980, cette « inquiétude de survie » s’est adoucie mais, de façon paradoxale, la conscience de l’Holocauste a grandi et s’est concrétisée par l’ouverture du Musée américain du Mémorial de l’Holocauste, projet lui-même conçu pour des raisons à la fois politiques et morales sous Carter.

67 Sans doute la principale réussite du livre de Novick réside-t-elle dans le regard sceptique qu’apporte l’auteur sur ce qui était devenu un sujet par trop empreint de croyances et de mystifications. Cela étant, et malgré des points très positifs, deux critiques d’ordre général s’imposent. En premier lieu, Novick se centre plus sur la réaction des Juifs américains que sur celle des Américains en général. Il explore de nouvelles sources documentaires issues, surtout, des organisations juives et nous rappelle, par exemple, combien les positions concernant la création d’Israël étaient diverses chez les Juifs américains pendant et après la seconde guerre mondiale. Mais il aurait été intéressant d’en savoir plus sur la façon dont le National Council of Churches (protestant) ou la Catholic Church ou encore le NAACP réagirent face à ces changements dans la conscience de l’Holocauste.

68 En second lieu, même en ce qui concerne les Juifs américains, Novick s’appuie sur trois types de sources : l’opinion populaire juive ; les débats au sein des organisations juives et les déclarations politiques ; enfin les débats entre intellectuels juifs sur la question de l’Holocauste pendant les années d’après guerre. Or, si Novick se montre brillant dans l’analyse de la seconde source (les organisations juives), il fait preuve d’un certain désintéressement vis-à-vis de l’opinion publique juive et néglige gravement le débat (ou l’absence de débat) parmi les intellectuels.

69 Son principal argument – à savoir que l’Holocauste en Amérique résulte largement de considérations politiques extérieures –, n’aurait été convaincant que s’il avait été capable d’explorer toutes les sources. Novick a sans doute raison d’exclure la thèse du déni/répression comme explication à un quart de siècle de silence quasi total sur l’Holocauste aux États-Unis. Et en centrant son étude sur les sources politiques des positions publiques juives, il a permis d’avancer sur ce sujet. Mais je ne suis pas certain qu’il ait réussi à résoudre la question de la psychologie culturelle de la mémoire ou qu’il ait suffisamment analysé l’absence, dans les premières années d’après guerre, d’un cadre moral et conceptuel qui eût permis d’aborder l’énormité des événements de la guerre.

70 Richard H. King (traduit de l’américain par Monique Caminade)

Isserman Maurice, Kazin Michael, America Divided. The Civil War of the 1960s, New York, Oxford University Press, 2000, 358 p., 30 $ (hardback), 21.95 $ (paperback).

71 Pour les deux auteurs de America Divided, historiens de centre gauche, le thème central de l’Amérique des années 1960 est la « guerre civile ». Or les années 1960 n’ont pas changé la nation aussi profondément que les années 1860 et rien, en 1960, ne s’est produit en Amérique qui soit comparable à la guerre la plus sanglante, à l’abolition de l’esclavage et au triomphe politique du Nord sur le Sud. Parler de « guerre civile » pose donc problème.

72 Si les années 1960 n’ont pas été aussi importantes que les années 1860, il n’en reste pas moins qu’elles ont été les plus controversées et les plus étudiées de l’histoire américaine récente. America Divided est une nouvelle tentative pour essayer de comprendre cette époque. En quatorze chapitres clairs et d’une lecture aisée, embrassant la guerre du Vietnam, la croisade pour les droits civils, la contre-culture, la New Left, la New Frontier, la Great Society et le mouvement conservateur, Maurice Isserman et Michael Kazin cherchent à démontrer que les années 1960 ont été « une période d’intenses changements historiques » et qu’elles constituent un tournant décisif dans l’histoire récente de l’Amérique. Ils ont eux-mêmes été, durant ces mêmes années, soldats de l’armée de la New Left et leur livre peut être en partie lu comme une apologie de cet engagement.

73 Isserman et Kazin reconnaissent que les années 1960 n’ont pas fondamentalement transformé la politique américaine. En dehors des deux années 1965 et 1966 où la législation de Lyndon Johnson relative à la Great Society fut adoptée, cette décennie s’est maintenue dans le prolongement des années 1950, caractérisées par la stagnation politique.

74 Selon eux, c’est plutôt dans le domaine culturel qu’il faut chercher la véritable signification des années 1960. La « guerre civile » n’a pas été entreprise pour des motifs économiques, mais bien plutôt pour des raisons touchant à la philosophie politique, aux relations entre les races, aux rôles des hommes et des femmes et à la morale personnelle. Vers la fin du siècle, « les libertés individuelles, la liberté d’expression et le relativisme sexuel » avaient considérablement progressé tandis que « la moralité traditionnelle de l’épargne, du labeur et de la répression sexuelle était presque partout en train de disparaître ». Pour étayer leur thèse du changement culturel, les deux auteurs se fondent sur des preuves assez subjectives qui ne convaincront pas les historiens habitués à des argumentations plus solidement corroborées, ce qu’ils estiment être une progression de la liberté et de l’autonomie personnelle étant considéré par d’autres comme une progression de la licence et de l’irresponsabilité.

75 Edward S. Shapiro (traduit de l’américain par Monique Caminade)

Proche-Orient

Pappé Ilan, La guerre de 1948 en Palestine : aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La Fabrique éditions, 2000, 389 p., 149 F., 22,71 €.

76 Ilan Pappé est une figure à part au sein de l’historiographie israélienne. Universitaire dans la grande cité ouvrière de Haïfa, antisioniste convaincu, il déclare publiquement son engagement politique au côté du parti communiste arabe. Partisan d’une citoyenneté laïque, il tente toujours dans ses ouvrages de dépasser les catégorisations confessionnelles et nationales. Très critique envers le récit historique dominant en Israël, envers ce que Ilan Greilsammer appelle le « grand roman national », il assume la dimension idéologique de l’histoire et souligne dans la préface de l’édition française qu’il « n’a pas travaillé comme un chercheur de vérité ».

77 Dans cet ouvrage, il engage donc une rupture méthodologique radicale avec ses collègues de la « nouvelle histoire » israélienne. En refusant de privilégier l’accumulation des faits au détriment de leur interprétation, en refusant le mythe de la transparence et de la sincérité des archives, bref en refusant d’écrire seulement une histoire bataille révisée et revisitée, telle que la pratique par exemple Benny Morris, Ilan Pappé tente de renouveler non seulement les discours de l’historiographie israélienne, mais aussi ses méthodes et ses outils. Il propose ainsi « une lecture moins orientée vers les développements militaires que vers les aspects politiques [car], écrit-il, le destin de cette guerre s’est joué entre les politiciens des deux bords, avant même que le premier coup de feu ait été tiré ». On regrettera que cette promesse d’une « histoire politique de la guerre » ne soit pas tenue tout au long de l’ouvrage, qui retombe trop souvent dans les travers classiques d’une histoire seulement diplomatique et géopolitique. Mais le but principal d’Ilan Pappé est atteint : contribuer à une « meilleure compréhension partagée du contexte de la guerre de 1948, de son déroulement et surtout de ses conséquences, [pour] aider à la réconciliation entre les deux peuples ».

78 Vincent Lemire

Segev Tom, C’était en Palestine au temps des coquelicots, Paris, Liana Levi, 2000, 688 p., 190 F., 28,97 €.

79 Le journaliste et essayiste Tom Segev, ancien conseiller du maire de Jérusalem Teddy Kollek, est sans doute le plus célèbre des « nouveaux historiens israéliens ». Après la publication des Premiers Israéliens en 1984, qui mettait à mal le mythe de la fondation de l’État d’Israël, il a publié Le septième million en 1991, qui démontait les rapports ambigus de la société israélienne avec la mémoire et les rescapés du génocide. Il est, pour reprendre les termes d’Elie Wiesel, le spécialiste des « livres qui font mal ». Son ouvrage sur la Palestine au temps des coquelicots (expression utilisée à l’époque du Mandat pour désigner les « bérets rouges » de certains soldats britanniques) ne fait pas exception. Comme il en a l’habitude, le chroniqueur du journal Haaretz mêle à un réel travail de révision historiographique une plume romanesque parfois envahissante.

80 Si l’on se place au niveau du débat historiographique israélien, il faut reconnaître à Tom Segev le mérite de renouveler profondément le discours dominant sur la période mandataire, qui a toujours présenté les Britanniques comme des opposants résolus au projet sioniste, jusqu’à rebaptiser la guerre de 1948 en « guerre d’indépendance » des sionistes contre l’impérialisme anglais. Dès le prologue, Tom Segev souligne à l’inverse que « les années du mandat resteront dans l’ensemble caractérisées par une étroite collaboration entre les instances sionistes officielles et les autorités britanniques ». Mais, par un curieux glissement chronologique, cette révision du discours sur le Mandat semble reporter le flou et l’indigence historiographique sur la période ottomane. La Palestine, écrit Tom Segev, « n’était alors qu’une province reculée, sans loi ni administration. La vie s’y déroulait au ralenti, dans le carcan de la tradition et au rythme du chameau (sic) ». On peut s’étonner de l’outrance du propos, mais on doit surtout espérer que l’historiographie israélienne, dont on constate avec cet ouvrage qu’elle fait reculer chaque jour davantage les limites chronologiques de sa compétence, redécouvrira rapidement la réalité et la richesse de la Palestine ottomane.

81 Vincent Lemire

Entre-deux-guerres

Tamagne Florence, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), Paris, Le Seuil, 2000, 604 p., 220 F., 33,54 €.

82 En convoquant une imposante production littéraire sur l’homosexualité entre-deux-guerres, Florence Tamagne éclaire une période injustement maintenue dans l’ombre, mais qu’elle-même juge cruciale. Entre Berlin, Londres et Paris, l’homosexualité s’est frayée des voies distinctes, selon des conceptions, des cultures et des conflits politiques propres à chacun de ces lieux. Son livre met en lumière des histoires différenciées qu’elle compare, ici, par capitales et par nations. Elle souligne aussi les différences profondes qui existent entre les Années Folles, que caractérise une certaine tolérance, et les années 1930, où s’exerce l’emprise des répressions politiques. La thèse vise à « prouver que l’homosexualité est un phénomène historique qui s’inscrit dans une perspective politique, économique et sociale, et qui ne peut être compris qu’à la lumière d’événements internes et externes à la communauté homosexuelle » (p. 15).

83 L’originalité de ce livre tient avant tout à la volumineuse littérature qui lui sert d’étoffe : romans et essais, de genres et de niveaux différents, articles de presse de différents bords, revues et brochures, voire petites annonces ou rapports de police sur des délits divers, etc. ; il s’y adjoint mémoires et recueils de souvenirs rédigés par des homosexuels et qui font l’objet d’une lecture critique. Repérer les lieux privilégiés des rencontres et de la sociabilité, identifier les organisations et les ligues, déchiffrer les traits de personnalités à partir desquels se définit l’homosexualité, rappeler les formules et les dénominations qui les désignent dans les propos des censeurs, insister sur les événements qui sont associés à la manifestation d’un fait de société capital, voilà ce à quoi tend cet ouvrage qui fait sa part au mouvement lesbien, trop souvent masqué par l’homosexualité masculine. Car, derrière la variété des sources, l’audace de ce livre tient d’abord à son souci de mettre en lumière la multiplicité des conjonctures. Mais il tient aussi à la préoccupation de faire apparaître des logiques qui pourraient rester des tendances si elles ne devenaient des mouvements revendicatifs ou des associations militantes, en mesure de monter des campagnes de revendication et de contestation.

84 Le livre de Florence Tamagne ne se satisfait pas de décrire et d’analyser, il soulève aussi les contradictions. Il rappelle ce qui dans le nazisme relève d’une esthétique homoérotique, mais il signale surtout à quel point l’idéologie nataliste pousse le système à condamner et à persécuter les homosexuels – envoyés dans les camps de concentration ou soumis à de sinistres expériences médicales, car jugés mauvais citoyens, puisque non procréateurs. La nécessité politique prend ici la priorité sur la position morale. Par ailleurs, des différences fondamentales coexistent à la même époque entre pays voisins. Alors que les mouvements homosexuels allemands, héritiers par exemple du WhK (Wissenschaftlichhumanitäres Komitee) de Magnus Hirschfeld, se caractérisent par leur volonté de démocratie et par leur action militante, en France, où l’homosexualité n’est pas punie par la loi, dominent des mouvances individualistes qui se recommandent des célébrités de la scène littéraire ou artistique. Deux histoires, deux situations politiques : deux nations ?

85 Rien n’est jamais simple. En Grande-Bretagne, indépendamment de ce qui se passe dans les public schools et qui peut avoir joué un rôle non négligeable de cohésion sociale entre anciens élèves, la génération Bloomsbury et le cercle de Virginia Woolf – auquel la Tate Gallery a récemment consacré une très riche exposition –, illustrent l’émancipation que symbolise l’homosexualité pour les intellectuels ; dans l’entre-deux-guerres, elle deviendra le symbole de l’oppression « que la société exerce sur les minorités ». Mais jouent par ailleurs les clivages sociaux : alors que l’homosexualité masculine est frappée d’illégalité, la police surveille parcs et latrines afin de faire la chasse aux auteurs du délit. Une même nation, par conséquent, mais deux conditions sociales. Pourtant la nationalité importe et, entre France et Angleterre, se distingue chez les homosexuels une conscience identitaire, profondément marquée par la loi et par son mode d’application.

86 À noter, enfin, que l’antiféminisme, propre à la période, a beaucoup plus troublé les lesbiennes dans leur conquête d’une reconnaissance que leurs homologues masculins. En révélant la complexité du sujet, Florence Tamagne signale la difficulté à laquelle se sont heurtés des mouvements qui ne connaissent certainement pas l’unité d’une communauté.

87 André Rauch

Gauthier Christophe, La passion du cinéma. Cinéphiles, ciné-clubs et salles spécialisées à Paris de 1920 à 1929, Paris, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma / École nationale des chartes, 1999, 392 p., 190 F., 28,97 €.

88 Cet ouvrage, tiré d’une thèse de l’École des chartes, constitue un apport important à l’histoire socioculturelle du cinéma. L’histoire du public cinéphile – circonscrite à Paris, l’un de ses lieux phares de l’époque – est ici conçue comme l’histoire d’une passion, ou tout au moins d’un goût, mais aussi comme celle d’une sociabilité, la cinéphilie participant des deux à la fois. Son étude est fondée sur l’utilisation de sources inexploitées jusqu’alors et minutieusement inventoriées.

89 Les deux premières parties sont chronologiques. Elles explorent les deux moments, avant et après le tournant de 1924, qui voient la cinéphilie devenir dans un premier temps une culture à part entière, avec ses processus de légitimation et de distinction – apparition des « classiques » – ; puis s’organiser et conquérir une sorte d’autonomie par rapport au système traditionnel des beaux-arts, à travers ses combats – qui deviennent souvent politiques, notamment contre la censure –, ses réseaux (revues, salles, ciné-clubs) et l’émergence du besoin de collection et de conservation. Cette histoire, très détaillée de la naissance du mouvement cinéphile en France, permet à l’auteur de prendre, dans la troisième partie, un recul critique sur ce mouvement et d’analyser de façon thématique les composantes du goût et de la sociabilité cinéphiles (apprentissages, comportements, géographie, classements). Dans une démarche de sociologie rétrospective, Christophe Gauthier sonde ainsi les structures culturelles de la France des années 1920.

90 Dimitri Vézyroglou

Cohen Évelyne, Paris dans l’imaginaire national de l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 396 p., 210 F., 32,01 €.

91 Dans la lignée des travaux de Pierre Nora sur les lieux de mémoire et de Maurice Agulhon sur les représentations de la République, la thèse d’Évelyne Cohen s’attache à l’étude des images de la capitale française, tout à la fois symbole du pays et dévoreuse de ses régions, de la fin de la Grande Guerre aux premiers symptômes de la crise des années 1930. Son propos est de « retrouver des images de Paris et des Parisiens dans un ensemble de corpus, [de] comprendre comment elles se renvoient les unes aux autres, s’agrègent, se sédimentent, se reflètent mutuellement dans [le] contexte particulier de l’entre-deux-guerres ». Pari audacieux d’histoire culturelle où le risque de s’épuiser à l’exhaustivité se double de celui de ne trouver que ce que l’on connaissait déjà. On saura gré à l’auteur d’avoir réuni une impressionnante documentation littéraire et artistique et, surtout, d’avoir finement et de façon neuve utilisé les guides touristiques et les sources imprimées consacrées aux Expositions internationales.

92 Du point de vue démographique, la clé du poids de l’image parisienne tient dans le recensement de 1931 : alors que, pour la première fois, les citadins l’emportent sur les ruraux, l’agglomération rassemble plus du quart de la population urbaine française. On suit ainsi la spatialisation de la mémoire nationale avec le culte des héros de la guerre, sa démographie enrichie de l’arrivée des provinciaux et des étrangers, son attrait sur les milieux artistiques et intellectuels. Ce qui n’empêche pas l’ambivalence des discours de l’époque à son propos, admiratifs de sa force et de sa puissance, inquiets devant un développement quasi pathologique mené aux dépens des campagnes, du pays et de la ville elle-même, sévères sur la centralisation, autre façon de dire tout l’éclat de la ville lumière, et son rôle de capitale intellectuelle internationale, à l’instar, souligne-t-elle, de celui joué par Vienne au siècle précédent.

93 L’auteur note ainsi que « dans l’opposition entre l’universel et le particulier, Paris est du côté de l’universel, investi du pouvoir que lui délègue la nation qui a besoin, compte tenu de sa grande diversité, d’une fonction unificatrice et d’une représentation aux yeux du monde, qui donne une image de la France ». Attentive à explorer toutes les manifestations de l’imaginaire, Évelyne Cohen accorde une place importante aux projets urbanistiques, justement compris dans leurs enjeux administratifs et politiques. Il aurait fallu néanmoins, sur ce point, développer la façon dont les professionnels de la ville se sont servis de l’image des autres capitales pour que cette étude spéculaire soit moins autocentrée.

94 Pour la conclusion, elle est ferme et on la suivra volontiers : à travers la diversité des corpus utilisés, tous les documents le démontrent, Paris est un mythe. Reste à savoir pourquoi et comment il a fonctionné.

95 Danièle Voldman

Histoire culturelle

Chaperon Sylvie, Les années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard, 2000, 430 p., 135 F., 20,58 €.

96 Ce livre important comble une lacune historiographique et apporte des connaissances indispensables à l’histoire du féminisme ainsi qu’à celle des genres dans la deuxième moitié du 20e siècle. Alors que les périodes antérieures étaient assez bien connues grâce à des travaux pionniers, et que les trente dernières années ont trouvé leurs exégètes et leurs historiennes, les années 1945-1970 étaient restées dans l’ombre, taxées de conservatisme et de retour à l’ordre, après les bouleversements de la guerre. Sylvie Chaperon, en allant voir de plus près, nous livre une étude d’ensemble, qui s’attaque pour la première fois à des faits connus par ouï-dire ou partiellement. En divisant sagement sa démonstration en trois temps, les lendemains qui ont chanté (1944-1946), la guerre froide des femmes (1947-1955) et les années glorieuses (1956-1970), elle montre avec beaucoup de sûreté et de clarté la lente déshérence des anciens mouvements féministes (leur « exil ») devant des formes nouvelles de militantisme, largement ouvertes sur les questions sociales et privées. Arrimées aux batailles pour la reconnaissance du droit de vote et de la participation des femmes à la vie de la Cité, les organisations féministes issues de la fin du 19e siècle sont restées dépendantes du jeu politique des grandes forces traditionnelles, communistes et catholiques principalement. Le parallèle constant entre l’évolution de la vie politique nationale et la question des femmes est l’un des points forts de son étude. Elle explique, par exemple, qu’« à partir de 1947, avec le laminage du MRP par le RPF, moins soucieux de promouvoir des candidatures féminines, et le déclin relatif du PC, la principale dynamique portant les femmes au pouvoir disparaît. Les effectifs féminins en politique s’effondrent, pour longtemps… Il faudra attendre les années 1980 pour que les femmes retrouvent les modestes places qu’elles occupaient à la Libération » (p. 54).

97 C’est qu’après les premières victoires des années 1945-1946 (le droit de vote, bien évidemment, analysé dans tous ses aspects, mais aussi l’accès des femmes à la magistrature, l’égalité des salaires, la fermeture des maisons closes et l’égalité constitutionnelle), le vrai débat se déplace. Avec la parution en 1949 du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, dont le contenu et l’impact sur plusieurs lustres sont finement étudiés, la réflexion sur la place des femmes dans la société prend une nouvelle tournure. Au moment où « la promotion de l’égalité s’accompagne d’un renforcement de la division des rôles, notamment au sein des familles » (p. 106), Le deuxième sexe affirme que les identités de genre comme la sexualité sont socialement construites et non une donnée immuable. Sylvie Chaperon, après avoir disséqué toutes les ambiguïtés du livre, conclut que « l’ampleur de [son] succès tient en partie aux circonstances de sa publication mais surtout au fait que Simone de Beauvoir exprime l’esprit de toute une génération, celle qui dès le milieu des années 1950 va renouveler le féminisme, et dont elle devient vite l’étendard » (p. 151).

98 L’abandon de la lutte politique au sens ancien est encouragé par « des réformes qui dorment dans les cartons, des propositions de loi fruits d’un lobbying laborieux, jamais discutées, un nombre d’élues qui ne cesse de décliner » (p. 211), au profit des questions de contraception et de sexualité qui touchent profondément l’opinion et entraînent la recomposition des mouvements de femmes. Sur ce qui n’était pas considéré jusque-là comme un enjeu politique, les divisions ne se font plus, comme dans la période antérieure, entre communistes et catholiques mais entre « progressistes et conservatrices, présentes dans chaque camp » (p. 260). Les nouvelles associations comme le Planning familial, tournées vers les médias plus que vers les appareils des partis, font entendre de nouveaux discours, que les hommes politiques finissent par prendre en compte, comme lors de la campagne présidentielle de 1965. Les traditions d’une vie politique réservée aux hommes sont pourtant fortes et le refus du féminisme par le mouvement de Mai 1968 achève une transformation d’où sortiront le MLF et le nouveau féminisme.

99 De ce beau livre sur l’évolution des formes du politique dans la deuxième moitié du 20e siècle, on citera la conclusion qui reste à méditer : « Après la mort d’Andrée Lehmann, en janvier 1971, Irène de Lipkowski prend la présidence de la Ligue française pour le droit des femmes. Une de ses premières tâches sera de protester auprès d’Anne Zelenski et de Simone de Beauvoir, qui viennent de fonder une Ligue du droit des femmes ; elles ne savaient pas qu’il en existait une depuis la fin du siècle dernier. Ainsi vont les générations féministes, qui se succèdent en s’ignorant faute de connaître une histoire qui n’a jamais été enseignée ».

100 Danièle Voldman

Rauch André, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette Littératures, 2000, 291 p., 128 F., 19,51 €.

101 Constatant que « l’histoire de la virilité n’est pas entrée jusqu’ici dans les préoccupations des historiens », André Rauch, spécialiste de l’histoire du sport et des loisirs, part de l’hypothèse que, depuis 1789, une crise affecte l’identité masculine. Jusque-là, celle-ci avait été fondée sur la domination d’un pouvoir masculin, lui-même « constitutif de l’identité des hommes et des femmes ». La Déclaration des droits de l’homme et la destruction des valeurs de l’Ancien Régime, en démantelant l’ordre social, auraient mis en détresse les hommes, obligés de reconstruire les valeurs d’une nouvelle virilité. Selon l’auteur, « le 19e siècle apparaît comme le moment d’une mutation capitale de notre civilisation, passionnante et mutilante, qui atteint particulièrement l’identité masculine ». C’est pourquoi, il analyse tour à tour le modèle bourgeois, les traditions villageoises, la nouvelle civilisation urbaine, l’école des garçons et l’enjeu des loisirs, pour décrire les éléments de cette mutation, ainsi que la transformation des rôles et la redéfinition des usages qui en découlent.

102 L’intérêt du livre vient bien davantage des questions posées et de l’angle d’attaque adopté, si peu habituel, que de ces descriptions, déjà largement abordées par l’historiographie, comme le reconnaît lui-même l’auteur. Avec un accent délibérément mis sur l’inquiétude masculine, il développe des intuitions qu’Alain Corbin avait eu du mal à faire entendre, il y a une vingtaine d’années, en plein essor de l’histoire des femmes : dans l’histoire du genre, il faut prendre en compte, autant que l’exclusion des femmes, les difficultés et les souffrances masculines à se conformer aux modèles de la virilité. Cela nous vaut une belle étude sur les conséquences de la conscription dans la diffusion des valeurs de la violence et des vues suggestives sur le fragile équilibre entre, d’un côté, la violence admise et salvatrice des temps de guerre, de l’autre, la violence dangereuse des temps de paix, toutes deux solidarisant les hommes par l’exclusion des femmes. Exclues, mais dépositaires de la réputation des hommes. Ainsi se nouent les identités féminines et masculines, blessantes, précaires, complexes, si difficiles pourtant à se transformer qu’elles semblent des ordres établis.

103 Le mérite de ce livre est d’avoir abordé historiquement les évolutions que connaissent les identités de genre et d’avoir mis l’accent sur l’étonnante emprise des modèles sociaux, contraignants jusqu’à l’oppression, mais si rarement remis en cause.

104 Danièle Voldman

Tillion Germaine, Il était une fois l’ethnographie, Paris, Le Seuil, 2000, 292 p., 130 F., 19,82 €.

105 Résistante dès l’été 1940, déportée en 1942, aujourd’hui directeur honoraire à l’École des hautes études en sciences sociales, Germaine Tillion a consacré la plupart de ses écrits à dénoncer les crimes nazis et l’engrenage de la guerre d’Algérie. Parmi les titres édités ou réédités récemment – Ravensbrück (1997), La traversée du mal (1997), L’Afrique bascule vers l’avenir (1999), Deux terrorismes face à face (2000) –, Il était une fois l’ethnographie occupe une place originale. À partir de brouillons « notés sur le vif » (le reste de ses manuscrits a disparu à Ravensbrück), elle relate en conteuse pleine d’humour et de fantaisie – n’hésitant pas à imaginer des mises en scène ethnographiques – son expérience de jeune disciple de Marcel Mauss confrontée entre 1934 et 1940 à son « terrain », une population berbère parmi les plus pauvres et les plus isolées du sud de l’Aurès algérien, les Chaouïa. Le ton très personnel adopté, particulièrement visible dans les passages où elle décrit son organisation matérielle, « minable » (p. 108), ou lorsqu’elle prodigue des conseils aux chercheurs débutants, ne doit pas masquer l’apport scientifique de ce travail. Après un tableau de l’Algérie des années 1930, fidèle à une démarche ethnologique classique – « je me borne à raconter les choses telles qu’on me les a dites » (p. 193) – elle consacre le cœur du livre à la description méthodique du calendrier des Chaouïa, des fêtes et jeux qui rythment le quotidien des habitants de l’Ahmar Khaddou. Elle livre un récit détaillé des conditions d’existence et des systèmes de parentés de cette population, qu’elle enrichit avec une grande érudition d’analyses comparées où sont confrontés les récits berbères et les cultures populaires des régions de France, d’Europe, d’Océanie, d’Amérique. Revenant sur son expérience d’avant guerre dans L’Afrique bascule vers l’avenir, elle résume son état d’esprit : « Je m’étonnais souvent d’avoir si peu d’occasions de m’étonner. » En insistant sur les similitudes qui rapprochent les peuples des deux rives de la Méditerranée, elle engage son discours dans un vœu de réconciliation : « J’ai écrit ce petit bouquin,/Sur un passé incertain/Qui est à la fois vôtre et nôtre » (p. 11).

106 Pascale Barthélémy

Migozzi Jacques (dir.), De l’écrit à l’écran. Littératures populaires : mutations génériques, mutations médiatiques, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2000, 870 p., 180 F.

107 Ces énormes Actes d’un colloque organisé en 1998 par le Centre de recherches sur les littératures populaires de l’université de Limoges, associé au Centre de recherches en littérature québécoise, déroulent un postulat qu’on peut discuter : la littérature dite « populaire », par sa narrativité spécifique, ses figures et ses symboles, était si prédisposée à muter et à s’étendre (sans se diluer ?) qu’elle serait structurellement liée, et dès 1860 environ, au processus de mass médiatisation de la culture qu’on observe au 20e siècle. À trop partir du texte narratif dit « populaire » et en le créditant a priori d’une capacité à circuler toujours plus largement dans l’imaginaire collectif et à s’adapter à tous les supports nouveaux (adaptations littéraires, scéniques ou radiotélévisées), on risque de négliger l’étude préalable, si chère aux historiens de la culture, des supports et des médias qui ont eu visiblement, eux, toute capacité pour « dépopulariser » ce « populaire ». Quoi qu’il en soit, les contributeurs – historiens et surtout littéraires – ont bien senti le danger et ils ont par précaution couvert tout le champ, en mêlant des communications sur l’émergence et l’affirmation de cette culture médiatique et sur le « populaire » lui-même, dans sa propension à faire circuler un récit, son héroïsation de personnages qui peuplent la mythologie contemporaine, son sens des topoï et son goût pour les images icônes.

108 Les 54 contributions qui constituent ce volume sont toutes intéressantes car elles s’obstinent à suivre hardiment jusqu’à la fin de notre siècle une fiction médiatisée et des héros transmédiatiques. Le cinéma est inégalement évoqué, mais le western est à l’honneur. La radio n’est pas négligée, avec ses feuilletons. La télévision, surtout, est bien décrite dans son rôle de plus en plus décisif : il suffit de lire la destinée « populaire » du Chevalier de Maison-Rouge, de Nestor Burma et de Maigret, ou des adaptations de Jane Austen. Mieux encore : si la France est particulièrement bien examinée, l’Espagne, le monde anglo-saxon et le Brésil figurent de manière significative.

109 Aucun doute, donc : ce livre imposant et passionnant fera date ; il est désormais indispensable à tous ceux qui se lancent dans une histoire de la culture de masse.

110 Jean-Pierre Rioux

Airiau Paul, L’Église et l’Apocalypse du xix e siècle à nos jours, Paris, Berg International, 2000, 204 p. (coll. « Faits et Représentations »), 120 F., 18,29 €.

111 Le mouvement catholique qui s’est constitué après la Révolution française, dans une attitude de refus intransigeant de la modernité, a fortement mobilisé les références à l’Apocalypse, sous des formes diverses et parfois contradictoires. Pour s’y retrouver, l’auteur, spécialiste de l’intégrisme catholique, propose de distinguer trois courants, chacun étant plus ou moins mâtiné de messianisme et de millénarisme : l’apocalyptisme, particulièrement pessimiste, pour lequel le monde se trouve depuis 1789, voire depuis la Réforme, livré aux mains de Satan et promis à une fin catastrophique prochaine ; le prophétisme, plus optimiste, attentif à scruter les messages que le ciel adresse au monde moderne, à travers les apparitions mariales notamment, et attendant un avenir meilleur à la grâce de Dieu ; enfin l’eschatologisme, plus réaliste et soucieux d’agir, mais qui relativise les événements en les rapportant à l’attente des derniers temps.

112 Cet essai exploratoire, qui associe études détaillées et vastes panoramas, au risque d’être parfois pointilliste et parfois elliptique, peut déconcerter. Mais, tel quel, il ouvre des perspectives très neuves. La seconde partie (de 1950 à nos jours) est particulièrement riche, avec des aperçus suggestifs, par exemple sur l’idéologie des milieux d’Algérie française, sur l’opposition traditionaliste au concile Vatican II ou sur les communautés charismatiques, et avec une analyse très fine du mode de réappropriation hiérarchique de certains aspects du discours apocalyptique. Au total, un livre dense, bourré de références érudites et lesté d’une précieuse bibliographie. Un programme de recherche plus qu’une synthèse : quel dommage qu’il y manque un index !

113 Yvon Tranvouez

Geyer Myriam, La vie musicale à Strasbourg sous l’empire allemand (1871-1918), Paris, Société savante d’Alsace / École nationale des chartes, 1999, 302 p., (coll. « Mémoires et documents de l’École des chartes »), 180 F., 27,44 €.

114 L’idée que la musique occupe en Alsace une place importante tient du lieu commun ; cette réputation ancienne est probablement liée à un enseignement primaire mieux installé et plus suivi qu’ailleurs, plutôt qu’à « l’addition » de la culture musicale des deux pays que lie la province. Cependant, l’élévation de Strasbourg au rang de capitale du Reichsland Elsass-Lothringen a certainement joué un rôle dans le développement des institutions et de la culture musicale locales.

115 C’est à ces institutions qu’est consacrée la première partie du livre de Myriam Geyer. Le Conservatoire (1855), le théâtre-opéra (1808), la société de musique de chambre municipale, l’orchestre symphonique (1875) et le chœur de Saint-Guillaume (1885) sont étudiés en détail dans leur organisation, leur gestion, leurs cadres, leur recrutement, leur programmation. On y constate l’importance des choix de leurs chefs (localisme de Frantz Stockhausen versus internationalisme d’Hans Pfitzner) dans un répertoire qui met surtout en valeur le représentant du classicisme et du romantisme allemands.

116 La deuxième partie évoque la vie musicale, plus spontanée et plus populaire, des sociétés d’amateurs, dans le cadre d’un mouvement associatif très vivant, qui gagne encore en intensité avec l’annexion. C’est dans ce cadre que s’expriment le mieux les résistances à la germanisation, à travers la mise en valeur, dans certaines sociétés, du répertoire lyrique français. La troisième partie traite de la musique dans l’Église, de l’émulation qui règne entre protestants et catholiques et de ses bénéfices pour l’art (renouveau de la musique sacrée et d’orgue).

117 Le travail de Myriam Geyer s’appuie sur des archives riches et variées. Très rigoureux dans sa méthode, il manifeste également une très large objectivité, détachée du lourd contexte politique concentré sur l’esprit de revanche, quoique l’auteur montre bien comment la musique peut être un instrument au service de la politique de germanisation (volonté d’éclat de cérémonies officielles, germanisation menée, par le biais des chorales, avec la primauté accordée au Lied). Il manque en revanche d’aperçus sur l’activité proprement musicologique de l’Université et son impact sur la vie musicale, sauf ponctuellement. Il est à souhaiter que de telles recherches soient menées dans le cadre d’autres régions, pour réintégrer pleinement l’histoire de la musique dans l’Histoire.

118 Sophie-Anne Leterrier

Politique culturelle

Poirrier Philippe, L’État et la culture en France au vingtième siècle, Paris, Le Livre de Poche, 2000, 250 p., (coll. « Références/la France contemporaine »), 42 F., 6,40 €.

119 C’est du constat initial de l’existence d’une « exception française » – un lien ténu entre l’État et la culture – que part Philippe Poirrier, non pour la déplorer ou s’en féliciter, mais pour en retracer l’histoire au 20e siècle. Son ouvrage se présente ainsi comme une synthèse historienne, synthèse d’autant plus attendue que depuis plusieurs années d’abondantes recherches ont renouvelé les perspectives d’analyse en ce domaine.

120 La rigueur de l’exposition permet de se faire une idée très claire de l’évolution des relations qu’entretiennent, en France, la culture et l’État. L’essai, divisé en quatre parties, en scande les rythmes successifs. L’auteur suggère, dans un premier temps, que les dirigeants de la Troisième République s’en tiennent à une ligne de conduite libérale et engagent des financements réduits. À partir de 1936, le Front populaire imagine une politique hardie de démocratisation culturelle, mais les projets non aboutis l’emportent sur les réalisations effectives. À sa façon, l’État français sous l’Occupation, mû par une forte volonté de régénération nationale, contribue à augmenter le rôle de l’État en matière culturelle. Quant à la Quatrième République, son souhait initial de favoriser la démocratisation culturelle est palpable, mais il ne résiste pas à la modicité des sommes engagées, à l’indifférence ou aux obstacles politiques. Dans ces conditions, la création d’un ministère des Affaires culturelles sous la Cinquième République sonne comme une véritable rupture qualitative et quantitative : c’est l’objet de la deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « L’État esthétique » (1958-1969). L’ambitieux projet d’André Malraux, le dynamisme d’une administration jeune et la multiplication des mesures sectorielles ne font cependant pas oublier le bilan contrasté, l’affirmation d’un modèle de politique culturelle concurrent, proposé par les collectivités locales, et la montée d’une contestation qui culmine en 1968. La troisième partie, « L’État libéral », qui porte sur la période 1969-1981, montre à la fois comment les présidents, et précisément Georges Pompidou, entendent imprimer leur marque sur la culture, et la façon dont le ministère, au fonctionnement rationalisé, obéit à une logique de plus en plus libérale, marquée par la recherche d’un partenariat avec les collectivités locales. La dernière partie, consacrée à « L’État culturel » de 1981 à 1995, insiste sur la rupture constituée par l’arrivée de la gauche au pouvoir et par la nomination de Jack Lang à la tête du ministère de la Culture : financements accrus, initiatives nombreuses, extension du champ de l’intervention culturelle, Grands Travaux… Or, malgré les polémiques qui se développent dans les années 1990, l’auteur constate que les successeurs de Jack Lang s’inscrivent dans la continuité d’une politique publique qui favorise de larges secteurs de l’action culturelle, préoccupée de conservation du patrimoine et soucieuse de favoriser la création française.

121 Tout ce panorama est complet et précis – peut-être plus, d’ailleurs, sur la période qui suit la création du ministère que sur les années 1920 ou sur la Quatrième République. On saluera donc la parution de cet ouvrage au format de poche remarquablement informé, écrit à partir d’une bibliographie actualisée et nourri de précieuses réflexions d’un auteur spécialiste des politiques culturelles.

122 Pascale Goetschel

Dubois Vincent, Poirrier Philippe (dir.), Politiques locales et enjeux culturels. Les clochers d’une querelle (xix e-xx e siècle), Paris, La Documentation française, 1998, 456 p., 140 F., 21,34 €.

123 Présentant les résultats d’un groupe de travail réuni sous l’égide du Comité d’histoire du ministère de la Culture, ce recueil, tendu par une réflexion sur la place du politique dans l’action culturelle, s’attache à « appréhender le local autrement que comme une querelle de clocher », tous ses auteurs partageant l’idée que c’est bien là une des clés pour comprendre « une des dimensions essentielles de la pratique politique ».

124 On saluera d’abord l’homogénéité des contributions et des démonstrations qui manque souvent aux livres collectifs. Passant, entre autres exemples, de Lyon à Rouen, du festival d’Avignon au rôle des Directions régionales des affaires culturelles (DRAC) et de l’itinéraire de Clémentel à la position de la République par rapport aux cultures des « pays », on suit sans peine le cheminement du questionnement. Comment se sont noués, depuis deux siècles, les rapports du local et du national dans une fabrication d’identités culturelles fortement territorialisées, malgré la prégnance de la centralisation ? C’est toute la genèse des institutions culturelles publiques qui en est éclairée.

125 On retiendra, ensuite, à travers l’histoire des bibliothèques qui, selon les auteurs, « constituent un bon miroir de la manière dont une société et ses élites pensent, à un moment donné, l’accès à la capacité de réflexion qu’offre la maîtrise de l’écrit », une autre question essentielle. Les politiques publiques, par définition et obligation, reposent sur des normes et des modèles. L’étude des politiques locales permet de comprendre comment ils s’élaborent et fonctionnent. Elle montre le jeu et le pouvoir des municipalités ainsi que les compromis auxquels aboutissent, selon des modalités diverses, l’ensemble des acteurs concernés. La dernière partie, consacrée au communisme culturel, conclut à une « transmutation d’objets politiques en objets culturels légitimes, d’une forme militante en une catégorie de l’intervention publique ».

126 On appréciera, enfin, la réflexion sur l’évolution de l’institutionnalisation et de la municipalisation de la culture. Un des articles rappelle les trois dimensions de la culture qu’avait naguère définies André Passeron, celle des discours sur elle-même, celle de la valorisation des œuvres, celle du style de vie. Quelle que soit la couleur politique des gouvernements locaux ou nationaux, les politiques culturelles se sont toujours référées, implicitement ou explicitement, à une prise en charge des aspirations populaires dans ce domaine. Or il court en filigrane de cet intéressant recueil, une interrogation redoutable. Depuis deux siècles, dans le bouillonnement des initiatives, des débats et des réglementations, où est le peuple, qui est-il et que veut-il ? Le populaire n’aurait-il pas été d’autant plus refoulé, selon l’expression d’un des auteurs, que les politiques culturelles étaient plus affirmées ? Malgré la diversité des réponses, dont une intéressante comparaison avec la situation de la RFA dans les années 1970, on en revient à l’interrogation qui nourrit depuis toujours l’histoire culturelle, celle des rapports entre les élites et les masses, que d’un point de vue historique et civique l’on n’a pas fini d’explorer.

127 Danièle Voldman

Europe

Ridolfi Maurizio, Interessi e passioni. Storia dei partiti politici italiani tra l’Europa e il Mediterraneo, Milan, Bruno Mondadori, 1999, XVI + 486 p., 45 000 L.

128 C’est un bel exemple de comparatisme, sans discours inutile sur les vertus heuristiques de la comparaison, que nous offre l’historien italien Maurizio Ridolfi dans le domaine de l’histoire sociale de la politique contemporaine qu’historiens, sociologues et politologues commencent à arpenter avec bonheur. Cette analyse des partis politiques italiens est d’emblée située au cœur de deux modèles de société et d’organisation politique : « l’Europe et la Méditerranée » ou, plus justement, « l’autre Europe », comme aurait dit l’historien et homme politique napolitain Giuseppe Galasso en parlant de son Midi. Le propos de l’auteur est de restituer une histoire de la participation politique dans l’Italie contemporaine en privilégiant le rapport complexe parfois antagoniste, mais toujours complémentaire, entre la vie associative culturelle et économique et les véritables « cultures de parti » qui se révèlent au gré des mécanismes de représentation des intérêts politiques et électoraux. La nuance est de taille, elle oblige à penser le parti à la fois de façon organique et en rapport avec la « société globale » tout en le distinguant nettement des autres manifestations de la sociabilité formalisée dans le processus de diffusion du libéralisme et de la démocratie.

129 L’argumentation se déploie en trois volets. Le premier aborde avec une grande originalité les dominantes de la participation politique à l’échelle de l’arc euro-méditerranéen en privilégiant la comparaison entre Italie, Espagne et France pour les 19e et 20e siècles. Le cas français est d’ailleurs utilisé comme transition entre les modèles britannique et allemand d’insertion des formes associatives dans la vie politique par l’intermédiaire de l’État et de l’administration et l’évolution méditerranéenne qui doit davantage tenir compte des instances d’agrégation communautaire. Une fois brossé ce tableau dynamique des diverses déclinaisons de la démocratie libérale en Europe – avec au passage un intéressant développement sur la perception du modèle américain après Tocqueville – l’historien de l’Italie se penche sur son propre pays.

130 La deuxième partie est consacrée à la formation du nouvel État unifié et permet de voir progresser « l’esprit d’association » en même temps que l’identité politique des premiers grands partis italiens, républicains, libéraux, socialistes, démocrates chrétiens et nationalistes.

131 Après la première guerre s’ouvre la période troublée de « la participation politique dans la société de masse » qui constitue le dernier volet. La crise de l’après-guerre occupe significativement autant de place que l’évocation de l’Italie fasciste où la vie partisane est anémiée avant que la « fondation de l’Italie démocratique » postfasciste ne redonne toute sa légitimité au nouveau « patriotisme de parti ». Le livre se clôt sur un bilan de la transformation des familles politiques au lendemain de la crise des années 1970 en Italie.

132 Nul doute que cette synthèse magistrale et originale assortie de trois importants cahiers bibliographiques mériterait d’être traduite en français. D’abord pour donner une idée de la vitalité de cette nouvelle historiographie italienne du politique en conversation continuelle avec les historiens français et européens comme en témoigne par ailleurs la revue Memoria e Ricerca fondée et dirigée par le même Ridolfi. Mais plus encore, ce livre a le mérite de nous obliger à repenser, à l’échelle européenne, la question des cultures politiques dites « faibles » et « dominées » parce que fondamentalement irréductibles à un modèle unique de politisation de la société civile.

133 Gilles Pécout

Dreyfus Françoise, L’Invention de la bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (xviii e-xx e siècle), Paris, La Découverte, 1999, 289 p. (coll. « Textes à l’appui »), 155 F., 23,63 €.

134 Les études comparées sont trop rares en France. Elles le sont d’autant plus lorsqu’il s’agit de vastes sujets. Aussi le projet de Françoise Dreyfus est-il à saluer. Dans un ouvrage parfaitement clair et didactique, bien construit, reposant sur une réelle dimension comparée, l’auteur propose une étude historique des relations entre le pouvoir politique et l’administration. Si le livre suit une démarche historique, soulignant, sans surprise, l’importance des changements intervenus entre le milieu et la fin du 19e siècle dans les trois pays, il est fortement imprégné par la science politique. En effet, le projet de l’auteur est de mettre au jour le processus historique de construction d’une bureaucratie rationnelle au sens webérien du terme, neutre et efficace. Dans ce cadre, la démarche de l’auteur est parfois téléologique, valorisant dans son raisonnement tout ce qui tend à confirmer l’idéal type webérien. Ainsi l’auteur est amenée à surévaluer dès le milieu du 19e siècle, le rôle des premiers examens et concours de recrutement dans l’administration britannique et française, en distinguant dans cette évolution les prémisses de la rationalisation. Il reste que l’ouvrage montre avec talent que l’indéniable avancée vers la réglementation s’est effectuée dès l’époque libérale, tout en présentant les nuances selon les pays. Dès la fin du 18e siècle, la nomination des serviteurs de l’État a été un instrument politique entre les mains du souverain. La démocratisation des régimes n’a pas changé cette situation, les acteurs rivaux du pouvoir de nomination étant désormais l’exécutif et le législatif. Le développement des doubles carrières, politiques et administratives, dans les trois pays a accru les conflits mais aussi les possibilités de compromis. Si le patronage a peu à peu diminué avec les progrès de la réglementation, il n’a que tardivement disparu. Au terme de l’ouvrage, le lecteur aura le sentiment que les relations politique-administration furent bien plus proches entre la France et la Grande-Bretagne, pays de service de l’État, qu’entre ces deux pays et les États-Unis, où la précocité du système des dépouilles repose sur une tout autre vision, celle du service de la nation, méfiante à l’égard de l’État fédéral.

135 Sébastien Laurent

Fejtö François, Serra Maurizio, Le passager du siècle. Guerres, révolutions, Europes, Paris, Hachette Littératures, 1999, 373 p., 150 F., 22,87 €.

136 On retrouvera dans ce livre les thèmes chers à François Fejtö et qu’il a souvent exposés et défendus : la dissolution de l’Autriche-Hongrie à l’origine des problèmes européens depuis la Grande Guerre jusqu’au postcommunisme, la dénonciation du refus de toute solution fédérale en 1918-1919 par Clemenceau et surtout Benès ; l’originalité persistante de la Hongrie, notamment par la place qu’y occupèrent les Juifs (dont Dominique Schnapper vient de montrer par ailleurs, dans le droit-fil de Fejtö, combien, à l’instar des Juifs de France, ils se voulurent nationaux et modernes).

137 L’originalité du livre tient à sa forme : un entretien avec Maurizio Serra, bon connaisseur de l’histoire des idées au 20e siècle, construit sur le mode musical, avec un Andante funebre pour 1914-1918, un Intermezzo vivace pour l’entre-deux-guerres, jusqu’au Presto de la chute du mur. L’accent est mis sur Fejtö lui-même, défini comme un « Européen libre », mais sans que l’entreprise tourne, hélas, à l’autobiographie fouillée. De nombreux personnages célèbres (Mussolini, Togliatti) ou peu connus (Louis Gibarti, par exemple, un agent du Komintern collaborateur de Willy Münzenberg) sont campés avec nuance et vivacité dans cette discussion entre un Italien convaincu et un Hongrois d’origine, loin de nos références françaises souvent si étroites.

138 Voilà bien le libre livre d’un esprit libre qui garde en son grand âge tout espoir dans le progrès. Fejtö y annonce même avec gourmandise le sujet de sa prochaine plongée dans le siècle : le diable !

139 Hélène Rioux

  1. Biographies
    1. Marpeau Benoît, Gustave Le Bon. Parcours d’un intellectuel (1841-1931), Paris, CNRS Éditions, 2000, 374 p., 180 F., 27,44 €.
    2. Kershaw Ian, Hitler 1889-1936 : Hubris (Traduction française par Pierre-Emmanuel Dauzat), Paris, Flammarion, 1999, 1 159 p., 199 F., 30,34 €.
    3. Milza Pierre, Mussolini, Paris, Fayard, 1999, VII p. + 985 p., 180 F., 27,44 €.
    4. Sirot Stéphane, Maurice Thorez, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, 302 p., 90 F., 13,72 €.
    5. Agulhon Maurice, De Gaulle. Histoire, symbole, mythe, Paris, Plon, 2000, 163 p., 98 F., 14,94 €., Rioux Jean-Pierre, De Gaulle. La France à vif, Paris, Éditions Liana Levi, 2000, 187 p., 98 F., 14,94 €.
  2. Première guerre mondiale
    1. Audoin-Rouzeau Stéphane, Becker Annette, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000 (coll. « Bibliothèque des histoires »), 272 p., 110 F., 16,77 €.
    2. Grayzel Susan, Women’s Identities at War. Gender, Motherhood, and Politics in Britain and France during the First World War, Chapel Hill and London, The University of North California Press, 1999, 334 p., 19.95 $.
  3. Communisme
    1. Dreyfus Michel, Groppo Bruno, Ingerflom Claudio, Lew Roland, Pennetier Claude, Pudal Bernard, Wolikow Serge, Le siècle des communismes, Paris, Éditions de l’Atelier, 2000, 542 p., 160 F., 24,39 €.
    2. Boswell Laird, Rural Communism in France (1920-1939), Ithaca & London, Cornell University Press, 1998, 47,50 $.
    3. Archives et nouvelles sources de l’histoire soviétique. Une réévaluation, Cahiers du monde russe, 40 (1-2), janvier-juin 1999, 340 p., 180 F.
  4. Seconde guerre mondiale
    1. Igounet Valérie, Histoire du négationnisme en France, Paris, Le Seuil, 2000, 691 p. (coll. « xxe siècle »), 180 F., 27,44 €.
    2. Noguères Louis, Vichy, juillet 40, Paris, Fayard, 2000, 156 p., 89 F., 13,57 €.
    3. Vaïsse Maurice, Mai-Juin 1940. Défaite française, victoire allemande sous l’œil des historiens étrangers, Paris, Autrement, 2000, 224 p., 120 F., 18,29 €.
    4. Dejonghe Étienne, Le Maner Yves, Le Nord-Pas-de-Calais dans la main allemande, (1940-1944), Lille, La Voix du Nord, 1999, 400 p., 250 F., 38,11 €.
    5. Rosencher Henri, Le sel, la cendre, la flamme, Paris, Éditions du Félin, 2000, 380 p. (coll. « Résistance. Liberté-Mémoire »), 148 F., 22,56 €.
    6. Diamond Hanna, Women and the Second World War in France (1939-1948), Londres, Longman, 1999, 231 p., prix non indiqué.
  5. États-Unis
    1. Novick Peter, The Holocaust in American Life, Boston and New York, Houghton Mifflin, 1999, 352 p., 27 $.
    2. Isserman Maurice, Kazin Michael, America Divided. The Civil War of the 1960s, New York, Oxford University Press, 2000, 358 p., 30 $ (hardback), 21.95 $ (paperback).
  6. Proche-Orient
    1. Pappé Ilan, La guerre de 1948 en Palestine : aux origines du conflit israélo-arabe, Paris, La Fabrique éditions, 2000, 389 p., 149 F., 22,71 €.
    2. Segev Tom, C’était en Palestine au temps des coquelicots, Paris, Liana Levi, 2000, 688 p., 190 F., 28,97 €.
  7. Entre-deux-guerres
    1. Tamagne Florence, Histoire de l’homosexualité en Europe. Berlin, Londres, Paris (1919-1939), Paris, Le Seuil, 2000, 604 p., 220 F., 33,54 €.
    2. Gauthier Christophe, La passion du cinéma. Cinéphiles, ciné-clubs et salles spécialisées à Paris de 1920 à 1929, Paris, Association française de recherche sur l’histoire du cinéma / École nationale des chartes, 1999, 392 p., 190 F., 28,97 €.
    3. Cohen Évelyne, Paris dans l’imaginaire national de l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1999, 396 p., 210 F., 32,01 €.
  8. Histoire culturelle
    1. Chaperon Sylvie, Les années Beauvoir (1945-1970), Paris, Fayard, 2000, 430 p., 135 F., 20,58 €.
    2. Rauch André, Le premier sexe. Mutations et crise de l’identité masculine, Paris, Hachette Littératures, 2000, 291 p., 128 F., 19,51 €.
    3. Tillion Germaine, Il était une fois l’ethnographie, Paris, Le Seuil, 2000, 292 p., 130 F., 19,82 €.
    4. Migozzi Jacques (dir.), De l’écrit à l’écran. Littératures populaires : mutations génériques, mutations médiatiques, Limoges, Presses universitaires de Limoges, 2000, 870 p., 180 F.
    5. Airiau Paul, L’Église et l’Apocalypse du xix e siècle à nos jours, Paris, Berg International, 2000, 204 p. (coll. « Faits et Représentations »), 120 F., 18,29 €.
    6. Geyer Myriam, La vie musicale à Strasbourg sous l’empire allemand (1871-1918), Paris, Société savante d’Alsace / École nationale des chartes, 1999, 302 p., (coll. « Mémoires et documents de l’École des chartes »), 180 F., 27,44 €.
  9. Politique culturelle
    1. Poirrier Philippe, L’État et la culture en France au vingtième siècle, Paris, Le Livre de Poche, 2000, 250 p., (coll. « Références/la France contemporaine »), 42 F., 6,40 €.
    2. Dubois Vincent, Poirrier Philippe (dir.), Politiques locales et enjeux culturels. Les clochers d’une querelle (xix e-xx e siècle), Paris, La Documentation française, 1998, 456 p., 140 F., 21,34 €.
  10. Europe
    1. Ridolfi Maurizio, Interessi e passioni. Storia dei partiti politici italiani tra l’Europa e il Mediterraneo, Milan, Bruno Mondadori, 1999, XVI + 486 p., 45 000 L.
    2. Dreyfus Françoise, L’Invention de la bureaucratie. Servir l’État en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis (xviii e-xx e siècle), Paris, La Découverte, 1999, 289 p. (coll. « Textes à l’appui »), 155 F., 23,63 €.
    3. Fejtö François, Serra Maurizio, Le passager du siècle. Guerres, révolutions, Europes, Paris, Hachette Littératures, 1999, 373 p., 150 F., 22,87 €.

Livres reçus

  • Artières Philippe (textes édités et présentés par), Le livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, Albin Michel, 2000, 430 p. (coll. « Bibliothèque Histoire »), 140 F.
  • Baubérot Jean, Histoire de la laïcité française, Paris, PUF, 2000, 128 p. (coll. « Que sais-je ? »), 42 F.
  • Belœil Dominique, Vativan II dans le diocèse de Nantes (1959-1965). Étude historique de l’information sur le concile et de la mobilisation des catholiques nantais, Nantes, Éditions Opéra, 2000, 308 p., 120 F.
  • Bonin Hubert, Le monde des banquiers français au xx e siècle, Bruxelles, Complexe, 2000, 312 p. (coll. « Questions à l’Histoire »), 149 F.
  • Carrère d’Encausse Hélène, La Russie inachevée, Paris, Fayard, 2000, 342 p., 120 F.
  • Chalendar Jacques de, Une enfance catholique (1920-1940), Paris, Fayard, 2000, 210 p., 95 F.
  • Cloarec Vincent, Laurens Henry, Le Moyen-Orient au 20e siècle, Paris, Armand Colin, 2000, 224 p. (coll. « U-Histoire »), 120 F.
  • Combeau Yvan, Nivet Philippe, Histoire politique de Paris au xx e siècle. Une histoire locale et nationale, Paris, PUF, 2000, 352 p. (coll. « La politique éclatée »), 138 F.
  • Crozet Yves, Bolliet Dominique, Faure François, Fleury Jean, Les grandes questions de la société française, Paris, Nathan, 2000, 352 p.
  • Goureaux Guy, L’occasion manquée d’une école unifiée, Nantes, Siloë, 2000, 220 p., 120 F., 18,29 €.
  • Groshens Jean-Claude, Sirinelli Jean-François (dir.), Culture et action chez Georges Pompidou, Paris, PUF, 2000, 456 p. (coll. « Politique d’aujourd’hui »), 149 F.
  • Hazan Katy, Les orphelins de la Shoah. Les maisons de l’espoir (1944-1960), Paris, Les Belles Lettres, 2000, 418 p. (coll. « Histoire »), 185 F., 28,20 €.
  • Héry Évelyne, L’épreuve orale sur dossier en histoire. Préparation au CAPES d’histoire-géographie, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, 170 p. (coll. « Didact Histoire »), 85 F.
  • Ihl Olivier, Le vote, Paris, Montchrestien, 2000 (2e éd.), 160 p. (coll. « Clefs Politiques »), 70 F., 10,67 €.
  • Javel Dominique, Transmettre la foi au diocèse d’Avignon (xix e-xx e siècle), Avignon, Éditions A. Barthélemy, 2000, 436 p., 197 F., 30 €.
  • Jean Jaurès. Cahiers trimestriels, « Jaurès philosophe ». Colloque – Paris, octobre 1999, Paris, La Société d’études jaurésiennes, n? 155, janvier-mars 2000, 144 p., 60 F., 9,15 €.
  • Klemperer Victor, Mes soldats de papier. Journal 1933-1941, Paris, Le Seuil, 2000, 794 p., 180 F., 27,44 €.
  • Lacouture Jean, Rotman Patrick, Mitterrand raconté par… Le roman du pouvoir, Paris, Le Seuil, 2000, 288 p., 130 F., 19,82 €.
  • Magnette Paul, L’Europe, l’État et la démocratie. Le souverain apprivoisé, Bruxelles, Complexe, 2000, 264 p. (coll. « Études européennes »), 139 F.
  • En ligne Marais Jean-Luc (dir.) avec la collaboration de Céline Lambert, Les préfets de Maine-et-Loire, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2000, 308 p. (coll. « Histoire »), 120 F.
  • Margotti Marta, Preti e operai. La Mission de Paris dal 1943 al 1954, Torino, Paravia Scriptorium, 2000, 384 p., L. 58 000, 29,95 €.
  • Minois Georges, Histoire du rire et de la dérision, Paris, Fayard, 2000, 638 p., 180 F.
  • Monnet Sylvie, La politique extérieure de la France depuis 1870, Paris, Armand Colin, 2000, 224 p. (coll. « U-Histoire contemporaine »), 120 F.
  • O’Malley John W., Trent and all that. Renaming Catholicism in the Early Modern Era, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000, 220 p., prix non indiqué.
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Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2005
https://doi.org/10.3917/ving.069.0200
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