CAIRN.INFO : Chercher, repérer, avancer.

1 Durant la guerre froide, les États-Unis s’appliquèrent à démontrer la valeur de leur modèle. La tâche était particulièrement ardue dans le domaine culturel, puisque la culture américaine, caricaturée par l’URSS, était souvent perçue comme vulgaire et uniformisante. Les fondations philanthropiques, au premier rang desquelles la fondation Ford, se mirent alors au service de leur pays, afin d’améliorer l’image des États-Unis en Europe et dans le tiers-monde.

2 Acteurs importants de la société américaine, les fondations philanthropiques les plus puissantes [1] ont, depuis le début du 20e siècle, mis en œuvre une politique d’ampleur mondiale. L’interprétation de cette action demeure un sujet de polémiques en raison des liens des fondations avec le gouvernement américain [2], dont elles ont accompagné l’affirmation sur la scène internationale. Si leurs actions dans le domaine des sciences sociales [3] ou médicales [4] sont désormais connues, leur politique culturelle reste encore peu étudiée [5], alors qu’elle s’est développée de manière importante au cours de la guerre froide, lorsque la culture est devenue l’un des instruments de la lutte contre le communisme. Parmi ces fondations, la fondation Ford a développé la politique culturelle la plus ambitieuse, dont les Intercultural Publications constituent la première grande réalisation.

? La fondation Ford et l’élaboration d’une diplomatie culturelle

3 Créée en 1936 par le constructeur automobile Henry Ford, cette fondation n’est avant la guerre qu’une des multiples organisations philanthropiques que comptent les États-Unis. Son champ d’action est modeste et strictement limité au territoire américain, et même à l’État du Michigan. C’est après la seconde guerre mondiale qu’il s’élargit. En 1947, Henry Ford charge un comité d’experts d’élaborer un programme destiné à élargir les activités de sa fondation non seulement à l’ensemble des États-Unis, mais aussi à l’étranger. L’objectif affiché est de contribuer à l’avancement matériel et moral de l’humanité [6]. Ford va ainsi mettre une partie de sa fortune au service d’actions mêlant étroitement la défense des intérêts de sa multinationale, ceux des États-Unis, et la volonté de contribuer à préserver la paix dans le monde. Le début de la guerre froide n’est probablement pas étranger à cette nouvelle orientation, comme le montre l’adhésion en 1949 d’Henry Ford au National Committee for a Free Europe créé par Allen Dulles. En octobre 1950, ce programme, accompagné d’une augmentation considérable du budget de la fondation, est rendu public. Si la dimension internationale n’en est qu’un aspect, il est incontestablement l’un des principaux, comme en témoigne le fait qu’Henry Ford fait appel pour diriger sa mise en œuvre à Paul Hoffman, ancien administrateur du plan Marshall. Celui-ci devient président de la fondation en janvier 1951, alors que la situation internationale est très tendue en Europe, mais aussi en Asie où la guerre de Corée a éclaté l’année précédente. Persuadé de détenir là un instrument majeur d’influence des relations internationales, Hoffman s’entoure de spécialistes éminents de la vie politique mondiale. On retiendra ici les noms de George Kennan, père spirituel de la doctrine du containment, et Milton Katz, ancien représentant de l’administration du Plan Marshall en Europe. L’année suivante, c’est John McCloy, membre de la Haute Commission alliée créée en 1949 pour piloter le redressement de l’Allemagne, qui rejoint l’équipe, accompagné par son plus proche collaborateur, Shepard Stone.

4 Dès son arrivée, Hoffman trace les grandes lignes de la diplomatie culturelle de la fondation. Son objectif est double : faire reculer l’influence communiste et, à long terme, dans une perspective plus large, promouvoir la compréhension entre les peuples pour préserver la paix internationale. Alors que l’action politique relève du gouvernement américain, la fondation Ford entend intervenir dans le domaine culturel, délaissé par le département d’État [7]. Cette diplomatie à vocation internationale, qui ne s’adresse pas uniquement aux Européens, est guidée par quelques grands principes [8]. Tout d’abord, elle doit s’appuyer sur les arts, qui favorisent le contact entre les cultures et font avancer l’idée d’une « communauté mondiale [9] ». Elle doit aussi être à double sens : il s’agit non seulement de favoriser une meilleure diffusion de la culture américaine dans le monde, mais aussi de faire découvrir d’autres cultures aux Américains. En dernier lieu, elle doit être indépendante des institutions officielles, que ce soit le département d’État ou même les Nations Unies, « en raison du soupçon de propagande qui affecte les actions de ces organismes [10] ». Dans les faits, la fondation Ford élabora de façon autonome ses projets, mais elle coopéra avec le département d’État pour leur mise en œuvre pratique.

5 La perspective mondiale de cette diplomatie culturelle visant donc à favoriser la circulation des personnes, des idées et des œuvres, est étroitement imbriquée à la volonté de promotion de la culture et des valeurs américaines. Pour les dirigeants de la fondation Ford, un des obstacles essentiels au maintien de la paix réside en effet dans l’incompréhension que suscitent les États-Unis dans le monde, alors même que la seconde guerre mondiale leur a donné une place éminente dans les affaires internationales. Il importe donc d’améliorer leur image à l’étranger. Pour y parvenir, la fondation mise sur les milieux intellectuels, supposés jouer un rôle majeur dans la constitution de l’opinion publique et servir de médiateurs en direction des différentes couches de la société. C’est donc à eux que la majorité des actions de la fondation Ford dans ce domaine s’adresseront. Dans cette perspective, l’équipe de Paul Hoffman élabore une série de programmes regroupés sous le terme « Intercultural understanding », dont l’un des plus ambitieux consiste à créer en avril 1952 une maison d’édition appelée Intercultural Publications [11] destinée à devenir « un instrument majeur de l’action de la fondation [12] » en faveur de la diffusion de la culture américaine. Théoriquement indépendante, la maison est entièrement financée par la fondation Ford qui, entre 1952 et 1957, y investira 1 615 000 dollars [13].

? La revue Perspectives USA

6 Le premier objectif de cette maison d’édition est de publier une revue de diffusion internationale. Dès juin 1951, le Conseil d’administration de la fondation Ford a chargé James Laughlin, éditeur littéraire dont la maison New Directions est renommée pour sa politique éditoriale novatrice, d’élaborer un projet qui est accepté au mois de décembre. La revue, trimestrielle, est diffusée en quatre langues : l’anglais, le français, l’italien et l’allemand. Des versions espagnole et russe, initialement prévues, ne verront jamais le jour. Le premier numéro sort en octobre 1952 et est diffusé d’emblée dans 52 pays répartis sur tous les continents : États-Unis, mais aussi Afrique du Sud, Argentine, Belgique, Bolivie, Birmanie, îles Canaries, Colombie, Costa Rica, Cuba, Danemark, Égypte, Angleterre et Commonwealth (Australie, Canada, Inde, Nouvelle-Zélande, Malaisie), Finlande, France et empire colonial (Algérie, Maroc, Afrique noire), Allemagne, Grèce, Haïti, Hawaï, Indonésie, Iran, Italie, Japon, Liban, Liberia, Mexique, Hollande, Nicaragua, Pakistan oriental et occidental, Panama, Philippines, Portugal, Porto Rico, Espagne, Suisse, Tanger, Turquie, Uruguay, et même les îles Ryu Kyu, archipel japonais où, notamment dans l’île d’Okinawa, les Américains ont livré entre avril et juin 1945 l’un des épisodes les plus durs de la guerre du Pacifique ! L’édition anglaise est la plus distribuée : elle est présente dans 47 pays, suivie par l’édition française, présente dans 27 pays, l’édition allemande dans 19 et l’édition italienne dans 10 pays. Plusieurs éditions peuvent être diffusées dans un même pays : Israël reçoit ainsi les quatre éditions.

7 Les conditions matérielles de la diffusion ont été soigneusement étudiées. Si le contenu de la revue est réalisé aux États-Unis, l’impression et la diffusion sont réalisées par des éditeurs nationaux (Calmann-Lévy en France, Hamish Hamilton en Angleterre, Fischer Verlag en Allemagne, Sansoni en Italie), afin que le prix de la revue soit abordable, le principal obstacle à la diffusion de revues américaines à l’étranger étant à l’époque le taux de change qui augmente considérablement le prix des abonnements. D’autre part, le financement généreux de la fondation Ford permet de fixer un prix modique (150 francs en France) destiné à favoriser l’accès de la revue à la clientèle étudiante. La gratuité, un moment envisagée, est abandonnée afin de ne pas donner prise à l’accusation de propagande. Pour bien préparer le terrain, la rédaction des Intercultural Publications réalise en octobre 1951 dans les quatre pays concernés une enquête préliminaire dont le but est de faciliter l’insertion de la revue dans le paysage intellectuel en étudiant la situation des publications comparables [14]. En France, elle vise le créneau occupé par Les Temps modernes, Esprit, Le Mercure de France, Liberté de l’esprit ou encore La Table ronde. La question de la traduction, enfin, est d’emblée jugée capitale : pour assurer sa crédibilité, la revue doit avoir des traductions de qualité, dont la supervision est confiée à un ancien interprète du procès de Nuremberg. Quant au titre, il varie selon les éditions : Perspectives USA (États-Unis), Perspectives (Angleterre), Perspektiven (Allemagne), Prospetti (Italie), Profils (France).

8 L’édition américaine sert de base aux différentes versions. Elle est intégralement traduite, chaque édition nationale présentant des informations supplémentaires sur les activités américaines dans le pays concerné, ou encore quelques articles d’auteurs locaux. Une analyse de l’édition française permettra d’avoir une idée plus précise du contenu de cette revue. On notera tout d’abord que dans tous les numéros se trouve une adresse au lecteur mentionnant le rôle de la fondation Ford. Dans l’avant-propos du premier numéro, James Laughlin expose la raison d’être du nouveau périodique : « Alors que la culture européenne est honnêtement représentée en Amérique […] on se fait à l’étranger des idées fausses sur la culture des États-Unis ; bien des valeurs en sont défigurées, tant par l’insuffisance de certaines réalisations américaines (quelques illustrés et des films de Hollywood par exemple), que par la propagande politique adverse. L’une des premières tâches de Profils sera de montrer que dans le domaine spirituel et artistique, l’Amérique n’a point été stérile […]. Grâce à cette publication, les artistes d’Amérique pourront communiquer librement avec le public des autres pays [15] ». Traduction fidèle de l’édition américaine, cet argumentaire est repris par la représentante de la fondation Ford à Paris lors d’une émission radiophonique de la Voix de l’Amérique, consacrée en décembre 1952 à la sortie de l’édition française. Là encore, le rôle de la fondation Ford, loin d’être occulté, est même mis en avant [16]. Guidée par une exigence de variété et de qualité, la revue est apte, au moins sur le papier, à rivaliser avec les plus sérieuses publications: traitant de tous les aspects de la vie culturelle américaine, elle est épaisse (170 à 240 pages selon les numéros) et comprend des articles longs, tandis que la publicité en est totalement absente. D’autre part, le contenu des articles évite deux domaines : la science et la politique, en raison de leur aspect polémique. Dès le début, le mot d’ordre était clair : « Pas de propagande pour la voie américaine [17] ». C’est donc en tant que revue dépassionnée que Perspectives va tenter de s’implanter dans le paysage éditorial et intellectuel des différents pays où elle est diffusée.

9 Pour cela, elle mise sur le haut niveau des contributions. Dans le domaine littéraire, des nouvelles ou des poèmes d’écrivains peu connus voisinent avec des signatures renommées telles que James Baldwin, Tennessee Williams, voire des gloires littéraires telles que William Faulkner. Dans les domaines de la critique littéraire, de la philosophie ou de l’histoire, la part belle est faite à l’élite des universitaires américains, avec, parmi d’autres, des contributions des historiens Jacques Barzun (Columbia), Meyer Schapiro (Harvard) et Arthur Schlesinger Jr. (Harvard), des littéraires Albert Guérard (Harvard) et Lionel Trilling (Columbia), ou encore de l’anthropologue Alfred Kroeber (université de Californie). En dépit de la volonté affichée d’apolitisme, on notera que nombre de ses collaborateurs appartiennent au Congrès pour la Liberté de la Culture ou collaborent au réseau international de revues qui en est l’émanation. C’est le cas par exemple de Lionel Trilling, mais aussi d’Arthur Schlesinger Jr., du philosophe Sidney Hook ainsi que des nombreux collaborateurs de la Partisan Review que compte Perspectives : ils ne sont pas moins de dix, parmi lesquels son fondateur Phillip Rahv et son codirecteur William Barret, mais aussi Lionel Trilling, Éric Bentley, Sidney Hook et Irving Kristol. Revue phare de la gauche américaine, la Partisan Review, quoique de création antérieure au Congrès, se situe dans sa mouvance intellectuelle, tout comme Encounter, fondée en 1953, et dont Irving Kristol est rédacteur en chef. On peut en dire autant de Commentary, dont deux collaborateurs se retrouvent dans Perspectives. Parmi les collaborateurs de l’édition française, il faut noter la présence de Roger Caillois, membre du comité d’organisation du festival musical « L’Œuvre du xx e siècle » suscité par le CCF en 1952 et fondateur la même année de la revue Diogène, et de Thierry Maulnier, également collaborateur de Preuves, principal relais français du Congrès. On notera pour finir que les Intercultural Publications comptent parmi leurs consultants pour les affaires internationales Melvin Lasky, rédacteur en chef de la revue Der Monat et organisateur de la réunion fondatrice du Congrès à Berlin en juin 1950 [18]. En marge du Congrès proprement dit, il faut signaler également la présence dans Profils de collaborateurs de Liberté de l’esprit, revue proche du RPF, tels que Caillois ou Cioran, et surtout son rédacteur en chef Claude Mauriac.

10 Le premier numéro donne une idée de la variété du contenu de Perspectives, avec une étude sur le peintre américain Ben Shahn, des essais sur Scott Fitzgerald et sur le compositeur Aaron Copland, deux nouvelles ainsi que des poèmes. La seule escapade hors du champ de la création artistique est un article sur le rôle des immigrants dans la politique américaine. S’y ajoute enfin le texte du discours de réception du prix Nobel prononcé par William Faulkner en 1950. Cette variété demeura une constante de la revue : au fil des seize numéros, le lecteur a l’occasion de faire connaissance avec les grands noms de la littérature américaine, à travers des articles sur Nathaniel Hawthorne, Ernest Hemingway ou encore John Steinbeck. Mais il découvre aussi certains aspects moins connus tels que la littérature catholique ou encore les chants indiens. Nouvelles et surtout poésie sont bien représentées, chaque numéro ou presque comprenant un choix de jeunes poètes dont les œuvres sont intercalées entre les articles. L’architecture n’est pas oubliée, avec des articles sur Franck Lloyd Wright ou Hugh Morrisson accompagnés de plusieurs pages de photos. Dans le domaine de la danse, ce sont Martha Graham et George Balanchine qui sont mis à l’honneur. Quant à la peinture, elle est particulièrement bien traitée, puisque l’on trouve dans pratiquement tous les numéros un article consacré à un peintre contemporain (Marsden Hartley, Edward Hopper…) systématiquement accompagné de reproductions en couleurs. Les aspects moins connus de l’œuvre des peintres américains sont aussi traités, comme dans cet article d’octobre 1955 consacré aux dessins de Calder, Feininger, de Kooning et Sheeler. La revue consacre en outre des pages au cinéma mais, délaissant les superproductions d’Hollywood, elle s’intéresse au cinéma expérimental. Théâtre et musique complètent ce panorama, avec notamment des articles sur Aaron Copland ou Charles Ives, sans oublier les musiciens de jazz tels que Bix Beiderbecke. On trouve par ailleurs régulièrement, dans la rubrique « L’Amérique à Paris » de l’édition française, des comptes rendus de concerts de jazz, y compris de musiciens noirs (Duke Ellington, Count Basie, Dizzy Gillespie), afin de montrer au lecteur que tous les aspects de la culture américaine sont pris en compte. C’est une réponse aux amateurs de jazz français, qui ont été pionniers depuis les années 1930 dans la reconnaissance du jazz et du rôle qu’y ont joué les Noirs américains, et qui ne cessent de critiquer le racisme de la société américaine et la méconnaissance des musiciens noirs au profit des Blancs [19]. On notera que quelques articles sont consacrés à des artistes non américains, soit parce qu’ils séjournent désormais aux États-Unis, comme Stravinsky, soit parce qu’ils sont considérés comme appartenant au patrimoine culturel mondial, comme Shakespeare, Van Gogh et Goethe. Il arrive par ailleurs que la revue ouvre ses colonnes à un débat, comme dans le numéro 5 qui présente en avril 1954 huit articles sur le thème : « Le créateur et son public », comprenant des contributions d’écrivains, de peintres, de poètes ou de compositeurs, et parmi lesquels on relève les signatures de Jean Paulhan, Jacques Audiberti et Roger Caillois.

11 Les sujets non littéraires sont nettement moins nombreux, mais obéissent aussi à une logique de variété. On peut mentionner par exemple des articles sur le football aux États-Unis, l’enseignement américain, la sécurité sociale et les syndicats ouvriers, l’évolution de la notion de loisirs, l’image de l’Europe en Amérique ou encore le problème du logement aux États-Unis. Toute dimension polémique est gommée. Tout juste peut-on noter, dans un article sur « l’économie organisée aux États-Unis » un plaidoyer pour le New Deal et pour la poursuite de l’intervention de l’État dans l’économie américaine. C’est une façon de contrer la propagande communiste en montrant combien les États-Unis n’obéissent pas au « laisser faire – laisser passer », et combien les Américains ont, depuis le New Deal, « remplacé le capitalisme individualiste par un système économique où les syndicats ouvriers jouent un rôle de premier plan aux côtés des sociétés industrielles, où la production et les prix agricoles sont sous contrôle gouvernemental, où les pouvoirs publics sont tenus d’empêcher tout chômage [20] ». Encore ces développements ne sont-ils assortis d’aucune attaque directe contre le système communiste.

? L’échec

12 Si la diffusion de Perspectives est prise en charge par les éditeurs locaux, le département d’État y participe aussi en achetant à prix réduit 500 exemplaires de chaque numéro afin de les diffuser dans ses bibliothèques d’information à l’étranger [21]. Ces antennes locales de l’United States Information Service (USIS), créé en janvier 1948 dans le sillage de la loi Smith-Mundt afin de réorganiser la politique américaine en matière d’information et d’action culturelle, sont ainsi mises à contribution, notamment en Italie où l’USIS est bien implanté dans les grandes villes (Gênes, Palerme, Naples, Trieste, Turin, Milan, Florence) [22].

13 Le premier numéro de Perspectives tire au total à 32 586 exemplaires, répartis de la manière suivante : édition américaine, 3 008 ; anglaise, 11 008 ; française, 7 085 ; allemande, 7 985 ; italienne, 3 500. Avec près de 8 000 exemplaires vendus, l’édition anglaise est un succès, suivi par l’édition allemande (4 900). L’édition américaine, avec 2 500 exemplaires, est presque totalement écoulée, de même que l’édition italienne (2 500). En revanche, l’édition française est un échec cuisant : seuls 333 exemplaires ont été vendus. Avec au total plus de 18 000 exemplaires vendus et 6 500 distribués, le résultat reste malgré tout relativement satisfaisant pour une revue débutante. Cependant, les pertes enregistrées s’élèvent à plus de 35 000 dollars, dont un tiers provient de la mévente de l’édition française [23]. Le tirage monte jusqu’à 50 000 exemplaires pour le numéro 9 (automne 1954), puis redescend jusqu’à 33 000 pour le dernier numéro (n° 16, été 1956). Alors que le nombre de copies par pays a augmenté partout, en Allemagne, il est par exemple passé de 7 000 à 12 000, l’édition française descend à 6 500 à partir du numéro 8 [24]. Quant aux ventes, elles sont en nette baisse dès le numéro 2 : 11 000, dont 35 seulement en France ! Elles ne se redresseront jamais. L’optimisme initial ne dure donc pas longtemps, et en février 1957, le bilan de l’aventure est sévère : sur 668 000 exemplaires tirés (tous pays confondus) pendant quatre ans, 345 000 ont été vendus et 323 000 distribués gratuitement. Sur les 33 000 exemplaires tirés du numéro 16, 12 000 ont été vendus et 21 000 distribués [25]. Seule l’édition allemande peut être considérée comme un succès, la française étant un échec complet tandis que l’anglaise et l’italienne ont connu une diffusion médiocre. Entre 1952 et 1956, Perspectives a représenté près de la moitié des dépenses des Publications Interculturelles, mais aussi une grande partie du déficit financier de la maison d’édition.

14 Pour comprendre cet échec, il faut invoquer des facteurs techniques, et d’abord la faible qualité de la distribution, notamment en Angleterre et en France, où les éditions Calmann-Lévy sont remplacées à partir de l’hiver 1954-1955 par Buchet-Chastel, mais sans plus de succès. À cela on ajoutera la qualité inégale des traductions qui suscite des critiques chez les lecteurs avertis [26]. Et surtout, cette revue qui entend être non seulement un vecteur de diffusion de la culture américaine mais aussi une plate forme de dialogue interculturel, ne se donne pas les moyens d’atteindre le deuxième objectif, comme le montre l’examen de l’édition française : sur près de deux cent cinquante articles publiés dans les seize numéros de Profils, vingt-deux ont été signés par des Français, soit moins d’un sur dix. La volonté affichée de faire participer les auteurs étrangers est restée lettre morte.

15 En dehors de ces aspects généraux, les raisons de l’échec sont différentes selon les pays. En France, la tentative d’implantation dans le paysage intellectuel échoue en raison de l’existence de nombreuses revues de haut niveau parmi lesquelles Profils n’arrive pas à trouver sa place. En outre, la revue, en présentant une vision dépassionnée, voire aseptisée, de la culture américaine, se situe résolument en décalage par rapport à un paysage intellectuel extrêmement bipolarisé par les enjeux nationaux et internationaux de la guerre froide [27]. Dans ce contexte, dans un pays où l’antiaméricanisme est plus fort que partout ailleurs en Europe, toute voie intermédiaire est discréditée, toute absence de prise de position est soupçonnée de masquer une entreprise de propagande [28]. Ainsi, la revue échoue pour les raisons même qui étaient supposées assurer son succès. De fait, Profils est passée inaperçue dans le paysage intellectuel français du début des années 1950, comme en témoigne l’absence quasi totale de commentaires la concernant dans les grandes revues telles que Les Temps modernes ou Esprit, dans la catégorie desquelles elle était pourtant censée se situer.

16 En Angleterre, on ne peut invoquer l’antiaméricanisme pour expliquer le faible succès de la revue : les États-Unis restent, bien plus que l’Europe, l’interlocuteur principal de la Grande-Bretagne au cours de l’après-guerre et la proximité culturelle reste le meilleur garant des bonnes relations entre les deux pays. C’est précisément cette proximité qui joue contre Perspectives, car les intellectuels y sont de bons connaisseurs de la culture américaine et ont peu à apprendre de cette revue qui, à leurs yeux, souffre de la comparaison avec ses homologues américaines bien diffusées en Grande-Bretagne telles que la Partisan Review ou la Kenyon Review. C’est précisément dans les cercles les plus américanophiles que la revue connaît le moins de succès, son absence de positionnement clair sur les questions actuelles jouant aussi en sa défaveur.

17 En Italie, où les États-Unis sont intervenus massivement dès 1946 pour aider le redressement du pays, une partie de l’opinion partage la dénonciation de la forte présence américaine, notamment par un parti communiste puissant, et plus généralement par une intelligentsia de gauche pour qui Prospetti n’est rien d’autre qu’une revue de propagande dont, de fait, le nombre d’exemplaires distribués gratuitement par l’USIS excède très largement celui des numéros vendus [29]. D’autre part, le choix maladroit de l’éditeur Sansoni, connu pour ses sympathies fascistes passées et son soutien actuel au Vatican, en fait une cible facile pour les critiques.

18 Dans ce tableau morose, l’Allemagne de l’Ouest fait figure d’exception puisque la revue y est fort bien accueillie. Dans ce pays dont la reconstruction économique et politique doit tout ou presque aux États-Unis et où l’épisode du pont aérien de 1948-1949 a décidé de l’ancrage inconditionnel à l’Ouest contre le danger communiste, Perspektiven est également considérée comme une entreprise de propagande, mais dans le bon sens du terme, et les ventes y sont plus que satisfaisantes. Pourtant, même en RFA, l’objectif de la fondation Ford ne sera pas atteint : ici comme dans les autres pays, le public de la revue, à 90 % masculin, est constitué essentiellement d’étudiants (40 % du lectorat a moins de 25 ans), d’enseignants et d’employés de l’administration. Mais au-delà de ces « professionnals and middle class intellectuals [30] », c’est aussi la « very highest class of intellectual leaders [31] » que cherche à atteindre la fondation Ford, celle des universitaires, des écrivains et des journalistes, considérés comme les véritables opinion makers. Cette catégorie ne fut jamais atteinte dans aucun des pays visés [32], soit parce que l’antiaméricanisme y est fort, soit parce qu’elle dispose de sources d’information sur la culture américaine de meilleure qualité et plus en prise sur les problèmes actuels. C’est notamment le cas en RFA, où, malgré le succès de Perspektiven, la revue Der Monat plaît bien plus à l’intelligentsia proaméricaine, ce qui explique que, dès 1954, la fondation Ford lui accorde à son tour une subvention, tandis qu’elle va bientôt se désintéresser de la revue interculturelle.

? Country Perspectives

19 Dans le cadre de la volonté de dialogue entre les cultures [33] et dans le même esprit que Perspectives, les Intercultural Publications élaborent à destination du public américain des volumes consacrés à la production artistique d’un pays donné. Intitulés « Country perspectives », huit suppléments publiés dans la revue américaine The Atlantic Monthly sont publiés entre 1953 et 1956, consacrés respectivement à l’Inde, la Hollande, le Japon, la Grèce, le Brésil, l’Indonésie, les pays arabes et l’Allemagne. Tirant à 240 000 exemplaires, The Atlantic Monthly possède un lectorat estimé à 800 000 personnes. Le choix des pays ne doit rien au hasard. L’Inde est par exemple choisie pour sa position en lisière du monde communiste et pour ses relations difficiles avec les États-Unis en raison de son neutralisme bienveillant envers l’URSS. En réalisant ce dossier, la fondation Ford entend influer non pas tant le gouvernement indien mais la communauté indienne installée aux États-Unis, et montrer l’intérêt des Américains pour le sous-continent. Quant au Japon et à l’Allemagne, la fondation Ford entend capitaliser l’image positive qu’y ont les États-Unis et sceller définitivement les amitiés bilatérales. Le Conseil d’administration de la fondation Ford justifie ainsi la décision de réaliser en 1956 un Perspectives of Germany : « Bien que la RFA soit membre du monde occidental, il existe des forces favorables à l’Allemagne de l’Est. L’opposition au Chancelier Adenauer et à sa politique pro-occidentale existe. Il est donc important de renforcer les affinités entre l’Allemagne de l’Ouest et l’Occident, notamment dans le domaine intellectuel [34] ».

20 Le tirage de ces suppléments oscille entre 245 000 (Perspectives of India) et 285 000 exemplaires (Perspectives of Japan), auxquels il faut ajouter une édition séparée de 10 000 à 25 000 exemplaires distribués gratuitement par les soins de l’USIS dans les écoles, les universités, les ambassades et les centres culturels, ainsi qu’auprès des opinion makers[35], que ce soit aux États-Unis ou dans le pays concerné. Au total, ce sont 600 institutions qui sont approvisionnées et le réseau de distribution est d’envergure mondiale. Perspective of India est ainsi distribué gratuitement à 11 000 exemplaires, dont 5 000 pour le ministère de l’Éducation indien, 1 000 pour les ambassades d’Inde dans tous les pays du monde, 3 000 pour des étudiants indiens aux États-Unis, 350 pour des opinion makers et 1 000 pour le bureau de la fondation Ford à New Dehli [36]. La même stratégie est adoptée pour les autres numéros, avec des canaux de distributions parfois plus originaux. Ainsi, le Perspectives of Holland and Belgium, outre les organismes déjà cités à propos de l’Inde, est-il distribué à raison de 1 500 exemplaires à la compagnie aérienne belge SABENA afin de le proposer au public empruntant ses avions. Quant au Perspectives of Greece, il est même distribué dans les services du Premier ministre !

21 Au total, avec des ventes allant de 215 000 à 260 000 exemplaires par numéro, ce sont 2 015 889 « Country Perspectives » qui ont été vendues entre 1953 et 1956, dont 145 000 à prix moindre ou distribués gratuitement [37]. Par rapport à l’édition habituelle de The Atlantic Monthly, le numéro contenant Perpectives of India a permis d’augmenter les ventes de près de 9 000 exemplaires, et celui contenant Perspectives of Japan de près de 30 000, le succès étant particulièrement important dans les universités, où les ventes ont doublé, passant de 22 000 à plus de 40 000. Au total, le succès est nettement plus important que celui de Perspectives, même si l’effet l’impact de ces publications reste difficile à évaluer.

? Le soutien à Diogèneet Confluences

22 En sus de ces publications majeures, la fondation Ford accorde une éphémère subvention à deux revues déjà existantes. La première est Diogène, créée en 1952 à Paris sous l’égide de l’UNESCO et dont l’objectif est de constituer un « forum commun pour les intellectuels les plus importants du monde entier [38] », notamment en diffusant auprès des couches cultivées les résultats les plus récents de la recherche en sciences humaines. Son rédacteur en chef est Roger Caillois, présenté à la fondation Ford par James Laughlin comme « un des plus brillants intellectuels français à l’heure actuelle [39] ». Cette revue trimestrielle publiée en français, allemand, italien, espagnol, est animée d’un esprit similaire à celui des revues créées par les Intercultural Publications. Aussi la fondation Ford décide-t-elle en 1954 de lui accorder une petite subvention pour réaliser des éditions anglaise et américaine dont la traduction et la diffusion sont désormais assurées par les Intercultural Publications. Tirées à 3 000 exemplaires chacune et au total à 35 000 entre 1954 et 1957, elles se soldent par un bilan plus que médiocre avec 15 000 numéros vendus et 20 000 distribués [40], alors que les autres éditions, notamment en France, ont nettement plus de succès.

23 La deuxième revue, trimestrielle elle aussi, est Confluences. Créée en 1952, elle est publiée par l’université de Harvard et dirigée par Henry Kissinger, futur secrétaire d’État de Richard Nixon et alors jeune enseignant dans la prestigieuse institution. Là encore, il s’agit d’une publication élitiste, tirant à 1 700 exemplaires aux États-Unis et diffusée dans 15 pays d’Europe occidentale (Allemagne de l’Ouest, Autriche, Belgique, Danemark, France, Grande-Bretagne, Grèce, Hollande, Italie, Luxembourg, Norvège, Portugal, Espagne, Suède et Suisse) où elle totalise un tirage de 5 000 exemplaires [41]. Désireux d’élargir sa diffusion, Kissinger sollicite la fondation Ford au début de 1953 en vue d’une subvention, signalant à l’appui de sa demande les contacts noués en vue d’une collaboration avec de nombreuses revues européennes telles que Nuovi Argumenti, Spettattore, Il Ponte (Italie), La Table Ronde, Esprit (France), Die Gegenwart et Aussenpolitik (Allemagne). Confluences dispose par voie de conséquence d’un réseau international de correspondants potentiels parmi lesquels Eugen Kogon pour l’Allemagne, Alberto Moravia ou Ignazio Silone pour l’Italie, Isaiah Berlin et Allan Pryce Jones pour la Grande-Bretagne, André Malraux, Raymond Aron et Maurice Merleau-Ponty pour la France, « et même Sartre qui est maintenant dans une position très ambiguë [42] », ce qui paraît pour le moins étonnant puisque ce dernier est devenu depuis la manifestation Ridgway du 28 mai 1952 un compagnon de route du parti communiste. Quoi qu’il en soit, malgré ce patronage prestigieux et international correspondant à la philosophie des Publications interculturelles, la fondation Ford n’accorde en avril 1953 qu’une maigre subvention qui ne permet le financement que de deux numéros. C’est que Confluences est une revue directement engagée dans le débat sur les problèmes internationaux contemporains et pourrait prêter le flanc à l’accusation de propagande. Fait révélateur, la fondation Ford demande explicitement à la rédaction de la revue qu’aucune publicité ne soit faite dans ses colonnes concernant l’origine des fonds [43].

? L’échec des autres projets

24 Outre les revues, le programme des Intercultural Publications comporte d’autres volets. Le premier est la diffusion, en coordination avec le département d’État, de revues américaines à l’étranger, notamment à destination des pays au contact direct du monde communiste et où la mise en place de contre feux idéologiques semble nécessaire. Entre 1953 et 1954, la fondation Ford consacre ainsi 80 000 dollars [44] à la diffusion de dix revues américaines (American Scholar, Art News, Musical Quarterly, Partisan Review, Kenyon Review, Hudson Review, Art and Architecture, Accent, Yale Review, Poetry) dans 568 bibliothèques du monde entier, dont 254 en Europe, 80 en Inde et au Pakistan, mais aussi 19 en Afrique, 27 en Asie du Sud-Est, 33 en Nouvelle-Zélande, 10 au Canada, 26 au Japon, 25 au Proche-Orient et en Afrique du Nord, 84 en Amérique du Sud et en Amérique centrale [45].

25 Le deuxième volet est bien plus ambitieux puisqu’il consiste à mettre sur pied un programme international de traduction dont les deux objectifs sont intimement liés. Il s’agit d’une part de diffuser « le point de vue du monde libre » dans certains pays tels que l’Inde, où, d’après James Laughlin qui y effectue un voyage à l’automne 1952, « l’effort des communistes en matière de distribution de livres constitue une menace sérieuse pour la stabilité du continent indien [46] ». Mais au-delà de cette bataille culturelle, la fondation Ford ambitionne de diffuser dans le monde entier, à un prix accessible à tous, des ouvrages majeurs de toutes les cultures de manière à favoriser la compréhension entre les peuples et par là même le renforcement de la paix. La fondation Ford affirme avec ce projet sa volonté de devenir un acteur majeur des relations culturelles internationales par l’intermédiaire des Intercultural Publications. Elles sont donc chargées de réaliser une étude préliminaire destinée à établir la liste des œuvres à traduire, mais aussi à rassembler une équipe de traducteurs dans plusieurs dizaines de langues ainsi que des éditeurs susceptibles de participer au programme dans chaque pays. Pour éviter l’accusation d’impérialisme, il est envisagé de permettre dans chaque pays la diffusion d’auteurs nationaux, la « revitalisation des valeurs indigènes [47] » étant considérée comme un rempart tout aussi efficace contre le communisme que la contre-propagande occidentale. D’autre part, il importe que la fondation Ford se limite à l’assistance technique et que le projet soit mis en œuvre par les nationaux. Mais en Inde comme dans tous les pays sous-développés, elle se heurte à des problèmes matériels importants. Comment diffuser largement des œuvres alors que l’illettrisme est si répandu, alors que le réseau de librairies est inexistant, alors que les méthodes de distribution modernes en vigueur dans les pays occidentaux sont ici inapplicables ? L’immensité des problèmes posés explique que cette étude reste sans lendemain, au moins dans l’immédiat, car elle a révélé un champ d’action dans le domaine de l’éducation que la fondation Ford reprendra dans les années suivantes.

26 Dans l’immédiat, l’activité des Intercultural Publications est des plus modeste en matière de traductions d’ouvrages américains. En 1954, alors que les États-Unis sont en plein maccarthysme et que l’antiaméricanisme français a atteint son paroxysme depuis l’exécution des époux Rosenberg en juin 1953, les Intercultural Publications soumettent à la fondation Ford l’idée de subventionner la traduction de travaux de réflexion sur la démocratie afin de montrer que le sénateur du Wisconsin ne représente pas l’ensemble des Américains. En septembre 1954 est ainsi mise en chantier la traduction de The Spirit of Liberty, ouvrage du juge fédéral à la retraite Learned Hand publié en 1952 [48]. En raison de la mort du traducteur engagé, le projet prend du retard et c’est seulement en décembre 1957 que l’ouvrage paraît en France sous le titre L’esprit de liberté, aux éditions de La Colombe. Tiré à 2 100 exemplaires, il reçoit un accueil favorable, mais l’expérience n’est pas jugée suffisamment concluante pour être renouvelée [49].

27 Le dernier domaine d’action des Intercultural Publications consiste à favoriser la circulation des artistes à travers le monde. L’occasion s’en présente lorsqu’en 1953, le Département d’État doit renoncer à organiser une tournée d’artistes américains contemporains en Inde en raison des invectives maccarthystes contre le gaspillage des dollars américains à l’étranger et contre la dégénérescence de l’art contemporain. C’est donc la fondation Ford qui se charge de présenter à New Dehli, Bombay et Calcutta un choix d’œuvres de 20 peintres parmi lesquels Demuth, Feininger, Hopper, O’Keefe, Pollock et Sheeler. Mais là encore, cette réalisation restera sans lendemain.

28 Tous ces projets témoignent de l’ambition des Intercultural Publications, dont le directeur élabore en septembre 1954 un programme d’action pour les cinq années à venir. Il comporte un développement important de l’ensemble des activités suscitées et demande à cet effet une subvention de 3 400 000 dollars. La fondation Ford ne lui donne pas satisfaction : elle décide dès décembre 1954 de ne pas reconduire son aide financière au-delà de l’été 1956, notamment en raison de l’échec déjà patent de Perspectives. N’ayant pas réussi à trouver d’autres financements durables, l’éditeur cesse toute activité après la sortie en décembre 1958 d’un Perspectives of Italy réalisé avec le soutien du gouvernement italien [50]. Sa liquidation définitive interviendra en 1969. Cette courte aventure, symbolisée par l’incapacité de Perspectives à s’adapter à des situations locales très diverses, a montré les limites de l’idéal interculturel marquant les premières années de l’action internationale de la fondation Ford sous l’impulsion de Paul Hoffman, un idéal aux couleurs largement américaines et qui, de ce fait, a peiné à se défaire de l’accusation de propagande. Après le départ d’Hoffman en 1953, la fondation Ford mène à leur terme les programmes décidés sous son mandat, mais va désormais aborder dans une autre perspective ses activités dans le domaine culturel, d’autant plus que la Détente lui semble rendre moins urgente la lutte contre le communisme. Au final, malgré l’importance des sommes investies (des sommes toutefois modestes au regard du budget de la fondation Ford), le bilan des Intercultural Publications apparaît bien maigre à première vue. Sa contribution culturelle au containment reste incertaine, tout comme sa capacité à infléchir l’image d’une culture américaine se réduisant aux spectacles de masse, sans parler de son échec auprès des opinion makers. Il reste qu’à travers les projets entrepris par cette maison d’édition, la fondation Ford a mis au point une méthode et défriché des champs d’action dans le domaine culturel, largement négligé par ses grandes sœurs Carnegie et Rockefeller. Le coup d’essai que représentent les Intercultural Publications constitue ainsi une expérience que la fondation Ford mit à profit lorsqu’à partir de 1957 elle s’implique fortement dans le soutien au Congrès pour la Liberté de la Culture, mais aussi, plus largement, lorsqu’elle lance des programmes à destination de l’Europe de l’Est et des pays du tiers-monde. De ce point de vue, l’essai est réussi car la fondation Ford s’est imposée en quelques années comme un acteur visible des relations culturelles internationales, tant par la nature de ses objectifs que par leur ampleur géographique et l’importance des moyens financiers mis en œuvre. Les Intercultural Publications constituent à ce titre un exemple du développement de la diplomatie culturelle non gouvernementale à laquelle l’histoire des relations internationales contemporaines n’a pas encore fait toute sa place.

29 ?

Notes

  • [1]
    Sur le rôle des fondations dans la société américaine, le contexte de leur création et la définition de leurs champs d’action, voir l’ouvrage classique de Robert Bremner, American Philanthropy, Chicago University Press, 1988 (1re éd. : 1960), et Olivier Zunz, Le siècle américain, Paris, Fayard, 2000.
  • [2]
    Voir par exemple Robert F. Arnove, Philanthropy and Cultural Imperialism : the Foundations at Home and Abroad, Boston, G.K. Hall, 1980, 473 p., ou Edward Bermann, The Ideology of Philanthropy : the Influence of the Carnegie, Ford and Rockefeller Foundations on American Foreign Policy, New York, Harper and Row, 1983, 395 p.
  • [3]
    On citera entre autres, pour la France, Brigitte Mazon, Aux origines de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, le rôle du mécénat américain (1920-1960), Paris, Éditions du Cerf, 1988, 187 p. et, dans une perspective européenne, Giuliana Gemelli (ed.), The Ford Foundation and Europe. Cross-fertilization of Learning in Management and Social Sciences, Bruxelles, Presses interuniversitaires européennes, 1998, 357 p.
  • [4]
    Jean-François Picard : La fondation Rockefeller et la recherche médicale, Paris, PUF, 1999, 237 p.
  • [5]
    Voir notamment Pierre Grémion, Intelligence de l’anticommunisme, le Congrès pour la Liberté de la Culture à Paris, 1950-1975, Paris, Fayard, 1995, 645 p. et Frances Stonor Saunders, The Cultural Cold War, The CIA and the World of Arts and Letters, New York, The New Press, 1999, 509 p.
  • [6]
    Sur les détails de ce programme, voir Francis Sutton, « The Ford Foundation : the Early Years », Daedalus, hiver 1987, p. 41-91 (numéro spécial sur le thème « Philanthropie et politique »).
  • [7]
    Yves-Henri Nouailhat, « Aspects de la politique culturelle des États-Unis à l’égard de la France de 1945 à 1950 », Relations internationales, n° 25, printemps 1981, p. 87-111.
  • [8]
    Rapport annuel d’activités 1951, Ford Foundation Archives (ci-après FFA).
  • [9]
    Registre des délibérations du Conseil d’administration, 15-16 juillet 1952, FFA.
  • [10]
    Ibid.
  • [11]
    Communiqué de presse, 7 avril 1952, PA 52-86, FFA. Les archives des Intercultural Publications occupent environ 1 000 pages comprenant l’ensemble des projets éditoriaux, les délibérations du Conseil d’administration de la fondation Ford, le financement alloué à chaque projet, le détail des actions entreprises par pays, les rapports d’activités et les bilans financiers complets comprenant notamment les chiffres de ventes par pays, ainsi que des enquêtes destinées à évaluer la réussite des actions.
  • [12]
    Rapport annuel d’activités 1951, FFA.
  • [13]
    Bilans financiers 1952-1953 et 1955-1957, Program Action (ci-après PA) 53-33 et 55-32, FFA.
  • [14]
    Circulation and Pricing memorandum, octobre 1951, PA 52-86, FFA.
  • [15]
    Profils, n° 1, octobre 1952.
  • [16]
    Transcription de l’émission diffusée sur Voice of America en France, 2 décembre 1952, PA 52-86, FFA.
  • [17]
    Mémorandum de James Laughlin à Robert Hutchins, juin 1951, PA 52-86, FFA.
  • [18]
    Sur le réseau international des membres du Congrès pour la Liberté de la Culture et notamment le réseau des revues, voir Pierre Grémion, op. cit.
  • [19]
    Sur la réception du jazz en France et l’antiaméricanisme des amateurs français, voir Ludovic Tournès, Jazz en France (1944-1963). Histoire d’une acculturation à l’époque contemporaine, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, 1997, 1 010 p., publiée sous le titre New Orleans sur Seine, Fayard, 1999, 502 p. Voir aussi Ludovic Tournès, « La réinterprétation du jazz : un phénomène de contre-américanisation dans la France d’après-guerre (1945-1960) », dans Sylvie Mathé (dir.), L’antiaméricanisme, Marseille, Publications de l’université de Provence, 2000, p. 167-183.
  • [20]
    Profils, n° 10, hiver 1955.
  • [21]
    Rapport d’activité de James Laughlin au président de la fondation Ford, non daté, PA 53-227, FFA.
  • [22]
    « A study of Perspectives in England, France, Germany and Italy », Rapport de Frederick Burkhardt à Don Price, 14 juillet 1954, PA 54-154, FFA.
  • [23]
    Bilan financier (2 avril 1952-28 février 1953), PA 53-33, FFA.
  • [24]
    Bilan financier (février 1953-31 août 1953), PA 53-227, FFA.
  • [25]
    Bilan financier au 28 février 1957, PA 55-32, FFA.
  • [26]
    Lettre de Charles Wyzanski à Rowan Gaither, 8 september 1953, PA 54-154, FFA.
  • [27]
    Voir Pascal Ory et Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986, 263 p.
  • [28]
    On peut mettre cet échec de Profils en regard avec les résultats décevants rencontrés par le programme d’échange Fulbright en France par rapport à d’autres pays : voir Yves-Henri Nouailhat, art. cité, p. 106.
  • [29]
    Lettre de Carlo Ragghianti à Frederick Burckhardt, 24 juillet 1954, PA 54-154, FFA.
  • [30]
    « A study of Perspectives in England, France, Germany and Italy », op. cit.
  • [31]
    Ibid.
  • [32]
    Trois sources permettent d’évaluer la sociologie du lectorat de Perspectives : l’enquête menée par Charles Wyzansky, membre du Board of Trustees de la fondation Ford, en juillet-août 1953 en Allemagne et en Angleterre auprès de 30 personnes (Lettre de Charles Wyzansky à Rowan Gaither, 8 september 1953, PA 54-154, FFA) ; l’enquête menée par les Intercultural Publications auprès de leurs lecteurs au printemps 1954, qui comprend 21 000 questionnaires distribués et 2 000 réponses venues de 34 pays (Mémorandum de Ronald Freelander à Don Price, 9 juillet 1954, PA 54-154, FFA) ; le rapport commandé par la fondation Ford à Frederick Burkhardt, président de Bennington College, en 1954, et portant sur 68 personnalités du monde intellectuel et artistique, ainsi que sur 75 étudiants (« A study of Perspectives in England, France, Germany and Italy », 76 pages, 14 juillet 1954, PA 54-154, FFA).
  • [33]
    Mémorandum de Milton Katz à James Laughlin, 4 avril 1952, PA 53-33, FFA.
  • [34]
    Registre des délibérations du Bureau exécutif du Conseil d’administration, 8 mars 1956, FFA.
  • [35]
    Registre des délibérations du Conseil d’administration, 21-22 mai 1954, FFA.
  • [36]
    Lettre de Ronald Freelander à Carl G. Burness, 22 octobre 1956, PA 54-89, FFA.
  • [37]
    Lettre de Ronald Freelander à Kenneth Iverson, 11 mai 1956, PA 54-89, FFA.
  • [38]
    Rapport d’activité des Intercultural Publications, octobre 1952, PA 53-33, FFA.
  • [39]
    Rapport de James Laughlin à la fondation Ford, 5 janvier 1954, PA 54-55, FFA.
  • [40]
    Bilan financier au 28 février 1957, PA 55-32, FFA.
  • [41]
    Mémorandum d’Henry Kissinger à la fondation Ford, 9 mars 1953, PA 53-60, FFA.
  • [42]
    Ibid.
  • [43]
    Décision d’attribution du trésorier de la fondation Ford, 27 avril 1953, PA 53-60, FFA.
  • [44]
    Registre des délibérations du Conseil d’administration, 21-22 mai 1954, FFA.
  • [45]
    Rapport d’activités de James Laughlin à la fondation Ford, non daté, PA 53-227, FFA.
  • [46]
    Registre des délibérations du Conseil d’administration, 23-27 février 1953, PA 53-33, FFA.
  • [47]
    Ibid.
  • [48]
    Lettre du secrétariat de la présidence de la fondation Ford à James Laughlin, septembre 1954, PA 54-137, FFA.
  • [49]
    Lettre de James Laughlin à Stanley Gordon, 2 février 1960, PA 54-137, FFA.
  • [50]
    Communiqué de presse annonçant la sortie de Perspectives of Italy, décembre 1958, PA 55-32, FFA.
  • [*]
    Ludovic Tournès est maître de conférences à l’université de Rouen. Auteur d’une Histoire du jazz en France (Fayard, 1999), il travaille actuellement sur les fondations américaines en Europe et sur l’histoire du disque.
Français

Résumé

Au cours de la guerre froide, la fondation Ford met en œuvre une diplomatie culturelle non gouvernementale destinée à contrer le communisme. Le financement des Intercultural Publications, maison d’édition présente dans 52 pays, en constitue la première tentative d’envergure et témoigne de la volonté de la Ford de s’imposer comme un acteur des relations internationales.

Ludovic Tournès [*]
  • [*]
    Ludovic Tournès est maître de conférences à l’université de Rouen. Auteur d’une Histoire du jazz en France (Fayard, 1999), il travaille actuellement sur les fondations américaines en Europe et sur l’histoire du disque.
Mis en ligne sur Cairn.info le 01/12/2005
https://doi.org/10.3917/ving.076.0065
Pour citer cet article
Distribution électronique Cairn.info pour Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.) © Presses de Sciences Po (P.F.N.S.P.). Tous droits réservés pour tous pays. Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’éditeur, de reproduire (notamment par photocopie) partiellement ou totalement le présent article, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public sous quelque forme et de quelque manière que ce soit.
keyboard_arrow_up
Chargement
Chargement en cours.
Veuillez patienter...