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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2008/2 (n° 98)


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Le premier mai en RDA n’était qu’un jeu de dupes auquel ni les ouvriers ni les cadres du parti ne croyaient plus dès les années 1950. Voici ce que démontre cet article, qui décrypte la langue de bois des rapports du parti socialiste unifié sur l’organisation et le déroulement des défilés ouvriers à Berlin-Est. Si le rituel est devenu creux, il révèle cependant les différends entre ouvriers et cadres du régime, montrant bien les difficultés d’un parti omniprésent dans la société est-allemande, mais incapable de la contrôler entièrement.

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Les fêtes du premier mai dans les pays du bloc soviétique font le plus souvent figure de rituels purement formels et elles sont citées comme exemples de rituels « froids », de cérémonies grandioses qui ont perdu toute efficacité [1][1] David I. Kertzer, Ritual, Politics and Power, New Haven,.... L’engagement individuel dans la fête aurait disparu au profit de l’organisation bureaucratique et étatique. L’ancienne fête des travailleurs change de signification pour devenir une fête du travail, qui célèbre le régime et la production industrielle, plus qu’elle ne représente des ouvriers en lutte. Une telle présentation du premier mai pose le problème de l’engagement dans la fête des ouvriers, qui sont à la fois source de légitimation pour le régime et acteurs du rituel.

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Un exemple de premier mai dans le Bloc soviétique, celui de Berlin-Est dans les années 1950, semble particulièrement adapté pour aborder ce problème. Cette période est en effet cruciale dans l’histoire du mouvement ouvrier allemand. Après la confiscation du premier mai par les nazis, qui ont fait de la fête ouvrière un des rassemblements collectifs tournés vers la guerre, les ouvriers se réapproprient l’événement encore chargé de la mémoire des luttes d’avant 1933. Mais la décennie 1950 est également marquée par l’affirmation et la consolidation de la dictature du parti communiste, le SED (Sozialistische Einheitspartei), qui encadre progressivement le mouvement ouvrier et l’évide de sa capacité organisatrice, pour n’en laisser que l’image d’une « classe ouvrière étatisée et stylisée » [2][2] Christoph Klessmann, « Die verstaatliche Arbeiterbewegung :.... La mainmise sur les fêtes populaires est un des moyens de contrôler la classe ouvrière, qui échappe en grande partie au pouvoir (comme en témoigne la révolte du 17 juin 1953).

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Le premier mai est ainsi un moment où ouvriers et organisateurs se retrouvent les uns à côté des autres en vue d’une représentation, pour produire l’image du mouvement ouvrier est-allemand. Il s’agit de comprendre la coexistence des différents protagonistes, de saisir les pratiques de la fête dans le contexte d’encadrement et de mobilisation politique, dans une perspective qui se démarque des travaux existants sur le premier mai, centrés avant tout sur l’analyse des discours produits autour de la fête [3][3] Rainer Gries, « Dramaturgie der Utopie : Kulturgeschichte....

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La reconstitution du déroulement concret du premier mai est rendue possible par la richesse des archives, notamment celles du syndicat unique et des sections locales du parti dans les différents arrondissements (Kreise) de Berlin [4][4] Ce travail, effectué sous la direction de Sandrine.... Ce sont certes des archives produites uniquement par les organisateurs, mais l’échelle d’analyse permet de se concentrer sur la fraction des organisateurs qui est au plus près de la population ouvrière et de la préparation matérielle du premier mai (dans les entreprises et dans les quartiers). Les textes des archives sont dominés par le langage politique très formel, mais offrent quelquefois des descriptions précises qui laissent voir la réalité du premier mai.

Le premier mai des organisateurs : la cérémonie

Une expérience collective

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L’expérience de chaque participant est avant tout conçue par les organisateurs comme une expérience collective et commune (Miterleben). Ceux-ci s’efforcent ainsi de construire un cortège en rangs serrés (geschlossen), qui donne le spectacle d’une société unie et en mouvement. L’ensemble du cortège est unifié par une thématique commune ; en effet chaque année un événement est pris comme thème principal du premier mai (le plus souvent faisant référence à la situation internationale et à la question des deux Allemagne [5][5] Il s’agit en 1951 de la note d’Otto Grotewohl, chef...).

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En retour, chacun ressent la puissance de la société socialiste. « Grâce à l’entrée en scène en rang serré, chaque participant se sent plus fort [6][6] LAB Rep 903-01-07, SED Kreisleitung Treptow, Protokoll.... » Celui qui défile n’est pas seulement acteur mais aussi spectateur du cortège et doit être impressionné par la puissance du spectacle de la société communiste en construction. Les organisateurs se divisent sur les façons d’éveiller la conscience socialiste des participants. Certains renouent avec les conceptions de l’ancien parti social-démocrate (le SPD), qui insistent sur le caractère émotionnel et sur les sentiments esthétiques produits par la vue des immenses cortèges et de l’alignement des drapeaux. D’autres reprennent les conceptions rationalistes de la fête politique du parti communiste de la période weimarienne (le KPD), qui se concentrent sur les slogans et les discours des dirigeants, retransmis dans toute la ville par les haut-parleurs.

Discipline et joie

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Malgré les divergences, les organisateurs conçoivent de la même manière la façon dont le participant doit se comporter, à savoir avec discipline et conviction. « Nous ne voulons en aucun cas donner l’image d’une promenade, mais celle d’une manifestation marquée par la conscience de classe [7][7] LAB Rep 910 n° 306, Bezirksauschuss Treptow des FDGB,.... » L’opposition entre la « promenade », lâche et désordonnée, et la « manifestation » montre le souci de discipliner et de régler le mouvement des corps, afin d’obtenir une chorégraphie. Il y a chez les organisateurs une volonté de styliser les mouvements des participants qui représente une nouveauté par rapport aux fêtes du premier mai antérieures à 1933. Cette tendance à la stylisation est poussée à l’extrême avec l’introduction d’éléments militaires dans le cortège (des groupes de combat en 1954 [8][8] Les groupes de combat (Kampfgruppen) sont créés en... et de l’armée est-allemande dès sa création en 1956). Mais la solennité cérémonielle ne doit pas exclure l’enthousiasme et la joie de vivre qui est censée s’exprimer lors de la fête du premier mai. « Les directions de toutes les entreprises, administrations et institutions doivent s’assurer que tous les participants défilent avec des bouquets de fleurs et des petits drapeaux et expriment ainsi visuellement leur joie de vivre [9][9] LAB Rep 903-01-03 n° 69, SED Kreisleitung Lichtenberg,.... »

Le poids du regard ouest-allemand

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Le caractère cérémoniel du premier mai est renforcé par la situation internationale de Berlin. Dans la mesure où Berlin-Est est la vitrine du bloc soviétique, les organisateurs doivent se soucier, plus encore que dans le reste du bloc, de la perfection de la représentation. Les autorités soviétiques elles-mêmes veillent au bon déroulement du premier mai de Berlin-Est par l’envoi de délégués, qui n’hésitent pas à critiquer les responsables est-allemands en cas de défaillances. Ceux-ci se montrent d’autant plus soucieux de la réussite que le premier mai est une des rares occasions où l’Allemagne de l’Est rivalise avec succès avec l’Allemagne de l’Ouest, en mobilisant beaucoup plus de participants que Berlin-Ouest [10][10] Birgit Sauer, « Es lebe der Erste Mai in der DDR !....

Les participants face aux dirigeants

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Pour les organisateurs, le premier mai est construit comme un échange entre les participants et les dirigeants politiques. Le point fort de la manifestation consiste en effet en un défilé devant la tribune, où siègent les dirigeants, des différents cortèges qui ont auparavant effectué un circuit dans la ville [11][11] Placée dans les années 1950 sur le Lustgarten, au centre.... La tribune, nouveauté importée d’URSS, visualise la distance qui sépare les dirigeants de la population. Le rituel se présente dès lors comme une cérémonie d’allégeance au régime [12][12] Les organisateurs demandent d’ailleurs à partir des.... La participation au défilé a, pour les organisateurs, valeur de participation politique où la population exprime son assentiment aux choix du régime. Les manifestants sont censés en retour recevoir l’assurance que les dirigeants œuvrent à la paix et à la prospérité du pays. Un organisateur du syndicat résume clairement l’objectif que doit remplir le premier mai : « Dès maintenant nous devrions nous demander comment chaque participant peut connaître ce qu’il y a de plus profond dans le premier mai. Beaucoup ne font qu’écouter le discours diffusé par les haut-parleurs, mais c’est précisément le fait de voir et de vivre le défilé qui est le plus efficace. Chacun doit voir la tribune d’honneur, afin que naissent la croyance et la confiance : chacun doit se dire “ceux qui sont là-haut, sont aussi là pour moi” [13][13] LAB Rep 910 n° 349, FDGB Gross-Berlin, Ausklang und.... »

Le premier mai des participants : la distance

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Comment les participants réagissent-ils devant les exigences du régime ? C’est seulement à travers les rapports des organisateurs que nous avons pu entrevoir les pratiques de la fête. Or ces derniers présentent la plupart des comportements qui ne sont pas conformes soit comme des formes de négligence (mises sous l’étiquette d’indiscipline, Disziplinlosigkzeit) soit comme des formes d’opposition politique ; ces termes rendent difficilement compte de la position nuancée des participants, marquée par la réserve et la distance.

La théâtralisation des rôles

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Dans les rapports, il apparaît en effet que la plupart des participants se montraient indifférents (teilnahmlos) lors du défilé, loin de la solennité joyeuse demandée par le régime. Les participants respectent peu les consignes qui doivent assurer une chorégraphie réussie. Ils ne se rendent pas au lieu de rendez-vous fixé par les organisateurs, ne restent pas dans le rang, vont et viennent sans arrêt, restent en contact permanent avec les marges du cortège (composées de personnes qui assistent au défilé sans y participer). Les rôles qu’interprètent les participants au moment où ils défilent apparaissent dès lors comme de véritables rôles, avec tout ce que ce terme implique de théâtralité et d’artificialité ; la possibilité de le quitter et de le reprendre reste présente à tout moment. De telles attitudes provoquent des dysfonctionnements : l’immense cortège qui défile devant la tribune présente de nombreux trous et les mises en scène qui sont censées être coordonnées ne le sont plus.

Images et présentation de soi

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Mais c’est dans le rapport que les participants entretiennent avec les images qui les entourent lors du premier mai que l’on peut le mieux entrevoir la réalité de leur engagement dans la fête. Ils sont le plus souvent réticents à porter les portraits des dirigeants (pratique qui n’existait pas avant 1933 et qui a été importée du premier mai soviétique) ; après le 20e Congrès de 1956, les refus sont justifiés par le rejet du « culte de la personnalité ». Le même refus touche les images d’ouvriers méritants (les activistes) que le régime veut mettre à l’honneur. « Il n’y avait pas dans le cortège d’images d’activistes, car les activistes eux-mêmes refusèrent de donner une image d’eux et ne voulurent pas se laisser peindre [14][14] SAPMO DY 34 n° 2/a/445, FDGB Bundesvorstand, Bericht.... » Cette attention à l’image est confirmée par la polémique soulevée par l’affiche du premier mai 1950 ; cette affiche de propagande provoque en effet l’indignation des ouvriers dont témoignent les lettres envoyées à la direction du syndicat. L’affiche leur apparaît laide, les personnages mal dessinés et particulièrement abattus ; c’est la fierté ouvrière qui est mise à mal dans cette image censée représenter les travailleurs. Un ouvrier décrit ainsi la façon dont il voit le travailleur lors du premier mai : « Pour le premier mai, un ouvrier porte ses plus beaux habits de fête. Même si, pendant la semaine, il courbe l’échine sous le poids du travail, le jour du premier mai, qui est son jour férié, il porte fièrement le drapeau rouge du mouvement ouvrier (et il ne l’utilise pas, comme sur l’affiche, comme béquille) [15][15] SAPMO DY 34 n° 11/-/706, Schreiben eines Volkskorrespondenten,.... »

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Ce rapport aux différentes images (images des dirigeants, images des travailleurs, images de propagande) révèle un souci de présentation de soi ; porter des portraits de dirigeants ou voir son image affichée allait sans doute pour une partie des participants à l’encontre de l’idée qu’ils se faisaient d’eux-mêmes dans un cortège. Le refus général de porter des uniformes s’inscrit dans la même logique. « Nous n’accepterons pas qu’on nous flanque des uniformes [16][16] LAB Rep 903-01-01 n° 76, SED Kreisleitung Friedrichshain,... », affirme un ouvrier d’une entreprise de Friedrichshain en 1955. Les ouvriers des groupes de combat pour la défense de la RDA consentent à porter un uniforme, à condition de pouvoir se changer dans les entreprises et non chez eux. Ainsi les participants s’efforcent-ils de réduire le plus possible le temps de l’expérience rituelle et ils n’entendent pas céder devant les mots d’ordre du régime.

Prendre la parole lors du premier mai

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Mais plus encore, au début des années 1950, les participants prétendent avoir un droit sur le premier mai et renouent avec l’idée que le premier mai est l’occasion pour les ouvriers d’exprimer leurs opinions. Les participants n’acceptent pas la cérémonie d’échange que veut mettre en place le régime et veulent continuer à faire entendre leurs propres voix, comme en témoignent les mentions de cris et de huées pendant les discours. « Dans l’entreprise Schering à Adlershof les ouvriers ont piétiné en présence des fonctionnaires [du parti] les affiches du premier mai, en affirmant : “Avec ces affiches, vous voulez nous faire fermer notre gueule” [17][17] LAB Rep 910 n° 1354, FDGB Gross-Berlin, Instrukteurbericht.... » Prendre la parole constitue un des moteurs du premier mai depuis sa création et continue d’animer les premier mai de la RDA en construction. Le cas du premier mai 1953, quelques semaines avant la révolte du 17 juin 1953, est de ce point de vue significatif. Dans l’atmosphère tendue qui s’est durablement installée depuis la seconde conférence du parti de juillet 1952 [18][18] Cette conférence déclare publiquement la construction..., le premier mai 1953 se déroule à un moment où le régime est immobile, ne voulant pas des signes de fragilité après la mort de Staline (le 5 mars). Lors de la préparation du premier mai, les organisateurs du parti s’inquiètent : « Il y a quelques jours encore, n’entendions-nous pas dans certains ateliers : “Nous allons afficher la hausse des prix dans la rue” ? [19][19] LAB Rep 903-01-07 n° 66, SED Kreisleitung Treptow,... » Le premier mai 1953 se déroule dans ce contexte, sans toutefois d’incidents majeurs.

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Après l’échec du mouvement du 17 juin 1953, les tentatives pour rendre publiques des opinions divergentes se font plus rares. Mais les participants n’en continuent pas moins de rejeter les mots d’ordre du parti qui ne leur conviennent pas, notamment ceux autour de la politique de réarmement. L’un des moyens les plus répandus pour rendre public le désaccord est la réappropriation des slogans officiels. Par exemple, à propos d’un cortège qui déploie 160 banderoles, les organisateurs rapportent : « Il est navrant de ne trouver que 13 banderoles avec le mot d’ordre “Prêts à travailler et à défendre la patrie” [20][20] LAB Rep 903-01-01 n° 76, SED Kreisleitung Friedrichshain,.... » Si l’on a à l’esprit les efforts qu’a fournis le régime tout au long du mois d’avril pour diffuser ses slogans, si l’on garde en tête les répétitions incessantes de ce slogan dans la préparation idéologique du premier mai dans les entreprises, les journaux et toutes les organisations de masses, on comprend en quoi le choix d’autres slogans que celui-ci est une critique manifeste et publique du régime. On voit également que, si la liberté d’expression des participants était très réduite puisqu’ils ne pouvaient porter d’autres mots d’ordre que les slogans officiels, elle n’en était pas pour autant nulle, les acteurs parvenant à exprimer leur mécontentement en choisissant tel slogan plutôt que tel autre.

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L’attitude distante des participants montre que le régime ne dirigeait pas la cérémonie comme il l’entendait. Les membres du parti sont tout à fait conscients de la faiblesse des autorités lors de cette journée : « Il n’était pas possible d’influer sur le cours de la manifestation [21][21] LAB Rep 910 n° 721, FDGB Gross-Berlin, Bericht aus.... » Le régime, qui est pris dans « l’ambivalence du rite, de dire une légitimité sans la faire vivre profondément [22][22] Claude Rivière, Les Liturgies politiques, Paris, PUF,... », offre à voir sa domination, mais sans parvenir à la faire reconnaître comme indiscutable. Mais à l’inverse les participants n’ont pas les moyens de se réapproprier véritablement le premier mai ; les quelques tentatives ont un impact très réduit et deviennent de plus en plus rares au cours des années 1950 ; la scène publique reste accaparée par la démonstration du pouvoir en majesté.

Le premier mai des organisateurs et des participants : la journée des dupes

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Le premier mai des années 1950 s’installe dans ce jeu de dupes, où la légitimité du pouvoir n’est ni consolidée ni ébranlée et où les relations entre organisateurs et participants sont marquées par des contradictions manifestes.

Le leurre de la libre participation

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La contradiction la plus flagrante concerne la rhétorique de libre participation au premier mai que diffusent les organisateurs. Le régime célèbre en effet l’initiative individuelle et, dans les cellules locales du parti, certains membres du SED croient réellement en la liberté de chacun de défiler [23][23] À Lichtenberg en 1950 par exemple, les membres du parti.... Dès la fin des années 1940, les ouvriers s’emparent de cette apparente liberté pour constituer des comités du premier mai dans les usines. Les cadres du parti et du syndicat combattent tout d’abord ces comités, qui leur échappent en grande partie, sous prétexte que le premier mai ne doit pas être une juxtaposition de fêtes dans chaque entreprise, mais une fête de l’ensemble de la classe ouvrière. Mais au fur et à mesure que le parti installe son pouvoir dans les usines et que les ouvriers cessent de s’investir dans la fête, le parti accepte progressivement les comités du premier mai dans les entreprises qui ne représentent plus pour lui des instances parallèles et rivales. Il finit même par encourager leur création à la fin des années 1950.

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Parallèlement, les organisateurs attirent les ouvriers vers le cortège à l’aide d’incitations matérielles. Dès la mise en place du régime, des repas gratuits sont distribués aux participants lors du premier mai. Il y a quelques tentatives pour payer directement les manifestants, mais elles sont condamnées par le sommet du parti, car elles entrent trop ouvertement en contradiction avec la rhétorique de libre participation et montrent trop crûment les relations vénales entre le parti et sa population. Les organisateurs préfèrent adopter une solution indirecte, qui consiste à distribuer le jour du premier mai les récompenses du travail, complément important du salaire, ce qui oblige ceux qui veulent en profiter à venir.

La dépolitisation du premier mai

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Le résultat de ce jeu de dupes est le désintérêt croissant des participants pour la portée politique du premier mai. Cette évolution est visible lors du travail de préparation de la fête, au mois d’avril. Au début des années 1950, existent au sein des entreprises des débats (Auseinandersetzungen), où les ouvriers discutent de l’importance du premier mai et de sa signification. Devant les efforts des membres du parti dans les entreprises pour orienter ces discussions et pour censurer les opinions divergentes, les ouvriers délaissent ces discussions, si bien que le premier mai se déroule bientôt sans que son sens ne soit l’objet d’interrogations. À la fin des années 1950, les organisateurs transmettent aux ouvriers les informations sur le déroulement du premier mai lors de réunions beaucoup plus générales qui concernent également les problèmes de production et de planification ; le premier mai est devenu un problème organisationnel parmi d’autres.

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Un autre témoignage du désintérêt pour l’aspect politique du premier mai se trouve dans le succès des festivités qui accompagnent le défilé. En effet, le premier mai au soir et le 2 mai, était organisée une série d’événements dans chaque quartier : bals, concerts, rencontres sportives, jeux pour les enfants, stands de tir, etc. Ces activités ont pour seul but le divertissement (et le pouvoir exerce un contrôle très faible sur ces festivités). La population s’investit largement dans ces festivités qui ont l’avantage de reposer uniquement sur des solidarités déjà existantes (la famille, l’entreprise) et d’échapper à la mobilisation politique du premier mai au matin.

L’occultation du premier mai

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Pris dans les contradictions, le premier mai devient dans les archives de plus en plus opaque, car tous – aussi bien les organisateurs que les participants – ont intérêt à occulter l’échec de la fête. En effet les informations sont maquillées à chaque niveau de la société (au niveau des ouvriers, des sections du parti dans les entreprises, des sections du parti dans les quartiers, du sommet du parti).

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Les ouvriers ont compris qu’ils devaient affirmer qu’ils viendraient au défilé et lorsque la question leur est posée, « ils lèvent pour la forme la main, mais ils font certaines remarques comme “ça dépend comment ça va” ou “ça dépend si je dois m’occuper des enfants” [24][24] LAB Rep 903-01-01 n° 94, SED Kreisleitung Friedrichshain,... ». Les organisateurs du parti finissent par avouer qu’ils ne connaissent pas les préparations et le déroulement de la fête [25][25] « Nous devrions avoir aujourd’hui une vue d’ensemble.... Mais dans le même temps les différents échelons de responsables participent à l’occultation des informations : au niveau des arrondissements (Kreise), au niveau de l’ensemble de Berlin et au niveau central. Les discussions par exemple dans l’arrondissement de Lichtenberg pour le premier mai 1954 montrent que les organisateurs s’entendent pour ne pas révéler des informations aux autres arrondissements [26][26] LAB Rep 903-01-03 n° 43, SED Kreisleitung Lichtenberg,.... Chaque niveau a intérêt, pour ne pas être importuné et pour garder une certaine marge de manœuvre, à présenter une version valorisante de la fête. La dissimulation est facilitée par le fait que le langage officiel dépeint un premier mai idéal, que chacun peut reprendre à son compte. Si bien que l’image que reçoit le sommet du parti de tous les échelons subalternes correspond à l’image idyllique qu’il avait donnée au préalable, sans connaître le déroulement réel du premier mai.

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L’exemple du dénombrement des participants illustre bien ce processus. Avant le jour du premier mai, il existe déjà deux chiffres sur la participation : le chiffre que souhaite la direction du parti (Sollzahl) et l’estimation selon les promesses de participation des ouvriers. Le dénombrement lors du défilé donne lieu à de nombreuses querelles de méthodes entre les différentes sections locales du parti, celles du syndicat, ou encore avec la police. Mais le chiffre final correspond toujours au chiffre exigé au préalable.

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Le plus intéressant est qu’au fur et à mesure des années 1950, les querelles sur les chiffres disparaissent et le chiffre de 70 à 80 % d’ouvriers d’une entreprise manifestant le jour du premier mai est systématiquement annoncé, sans vérification. Plus généralement, l’ensemble des organisateurs renonce à partir de la seconde moitié des années 1950 à connaître les chiffres du premier mai. Les noms donnés aux rapports rédigés par les organisateurs évoluent d’ailleurs de façon significative : au début des années 1950, ce sont des Auswertungen, c’est-à-dire une collecte de renseignements dont il faut tirer profit pour mieux préparer la fête de l’année suivante. Ensuite, ce sont de simples évaluations (Einschätzungen), de plus en plus courtes, qui finissent par disparaître au début des années 1960. En ne cherchant plus à connaître le premier mai, les organisateurs eux-mêmes abandonnent implicitement l’idée de mobiliser la population et se satisfont d’une participation incertaine et morne.

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Le principal trait des rituels soviétiques semble ainsi être l’importance croissante des conflits entre organisateurs et participants. Les premier mai antérieurs à 1933 connaissaient certes des différends entre participants à l’intérieur du cortège, mais le conflit contre les ennemis extérieurs restait prépondérant. Le premier mai de la période soviétique a la particularité de connaître deux niveaux de conflits : l’ancien mode de conflit demeure (contre l’Ouest, contre le militarisme, contre la bourgeoisie), mais il y a un conflit à l’intérieur même du premier mai, entre organisateurs et participants. Ces deux conflits sont de nature différente : alors que le premier est explicite, formulé publiquement et visible, le second est le plus souvent tu et a rarement droit à la publicité. La principale conséquence de cette évolution est la dépolitisation de la fête ouvrière et la constitution d’un régime politique où la question de la légitimité du pouvoir n’est plus posée. De la même façon que le parti est omniprésent dans la société est-allemande sans pour autant la contrôler [27][27] « Si les sociétés communistes sont dominées de part..., les organisateurs sont présents à chaque moment du premier mai sans pour autant avoir la mainmise sur cette fête. Le moment où le pouvoir politique se montre dans toute sa puissance et se met majestueusement en scène est aussi celui où il s’expose et montre sa vanité.

Notes

[1]

David I. Kertzer, Ritual, Politics and Power, New Haven, Yale University Press, 1988, p. 180.

[2]

Christoph Klessmann, « Die verstaatliche Arbeiterbewegung : Überlegungen zur Sozialgeschichte der Arbeiterschaft in der DDR », in Rudolph Karsten (dir.), Geschichte als Möglichkeit, Essen, 1995, p. 108-119 ; Christoph Klessmann, « Die stilisierte Klasse : Arbeiter und Arbeiterbewegung in der Entstehungsphase der DDR (1945 bis 1948) », Archiv für Sozialgeschichte, 39, 1999, p. 19-71.

[3]

Rainer Gries, « Dramaturgie der Utopie : Kulturgeschichte der Rituale der Arbeiter-und-Bauern Macht », in Peter Hübner, Christoph Klessmann et Klaus Tenfelde (dir.), Arbeiter im Staatssozialismus : Ideologischer Anspruch und soziale Wirklichkeit, Cologne, Böhlau, 2005, p. 191-215.

[4]

Ce travail, effectué sous la direction de Sandrine Kott, repose sur l’examen des archives du syndicat (FDGB) et du parti (SED) à la « fondation des archives des partis et des organisations de masses de la RDA aux archives fédérales de Berlin » (SAPMO) et aux archives du Land de Berlin (LAB).

[5]

Il s’agit en 1951 de la note d’Otto Grotewohl, chef du gouvernement est-allemand, qui demande la création d’un conseil commun à toute l’Allemagne. Les premier mai 1952 et 1953 sont consacrés à la note de Staline du 10 mars 1952, qui propose un traité de paix avec les Allemagne. Le premier mai 1954 reprend les propositions russes faites à la conférence de Berlin (25 janvier-18 février 1954) où les quatre Grands ont cherché en vain une solution à la situation allemande. Le premier mai 1955 est au cœur de la bataille contre les accords de Paris d’octobre 1954, qui rend la RFA à nouveau souveraine. Les premier mai suivants se concentrent sur la lutte contre la menace atomique et la création de la CEE.

[6]

LAB Rep 903-01-07, SED Kreisleitung Treptow, Protokoll der Bürositzung vom 2.5.1958.

[7]

LAB Rep 910 n° 306, Bezirksauschuss Treptow des FDGB, April 1950.

[8]

Les groupes de combat (Kampfgruppen) sont créés en 1952. Ils recrutent des ouvriers dans les entreprises pour préparer à la défense du pays et pour aider la police.

[9]

LAB Rep 903-01-03 n° 69, SED Kreisleitung Lichtenberg, Protokoll vom 22.4.1960.

[10]

Birgit Sauer, « Es lebe der Erste Mai in der DDR ! Die politische Inszenierung eines Staatsfeiertages », in Horst Dieter Braun (dir.), Vergangene Zukunft : Mutationen eines Feiertages, Berlin, Transit, 1991. Les chiffres sur la participation sont incertains, mais le décalage est évident entre les 600 000-800 000 personnes mobilisées à Berlin-Est et les 50 000-150 000 personnes à Berlin Ouest.

[11]

Placée dans les années 1950 sur le Lustgarten, au centre de Berlin, la tribune est installée plus tard, dans les années 1970, sur la Karl-Marx-Allee.

[12]

Les organisateurs demandent d’ailleurs à partir des années 1970 aux participants de saluer les dirigeants, afin de mettre plus explicitement en scène l’échange.

[13]

LAB Rep 910 n° 349, FDGB Gross-Berlin, Ausklang und Lehren des Aufmarschkomitees 1946.

[14]

SAPMO DY 34 n° 2/a/445, FDGB Bundesvorstand, Bericht über den Ersten Mai 1949 in Ruppin.

[15]

SAPMO DY 34 n° 11/-/706, Schreiben eines Volkskorrespondenten, Karl Wiesert, vom 14.4.1950 in Gotha an die FDGB Verlagsgesellschaft mbH.

[16]

LAB Rep 903-01-01 n° 76, SED Kreisleitung Friedrichshain, Bericht zur Lage, 5.5.1955.

[17]

LAB Rep 910 n° 1354, FDGB Gross-Berlin, Instrukteurbericht anlässlich der Maivorbereitung in den Betrieben, dem 21.4.1950.

[18]

Cette conférence déclare publiquement la construction du socialisme en RDA, ce qui signifie concrètement l’augmentation des normes de production. Elle provoque un grand mécontentement car les salaires ne progressent pas alors que les prix augmentent et que l’approvisionnement reste déplorable. Elle suscite aussi une certaine peur de la population face au régime qui dispose d’un appareil répressif toujours plus important, mais également du régime face à la population, car le SED comprend qu’il a définitivement épuisé le potentiel de confiance dont il avait pu jouir auparavant.

[19]

LAB Rep 903-01-07 n° 66, SED Kreisleitung Treptow, Argumentation von Abteilung Propaganda vom 6.5.1953.

[20]

LAB Rep 903-01-01 n° 76, SED Kreisleitung Friedrichshain, Bericht zur Lage im Kreis, am 5.5.1955.

[21]

LAB Rep 910 n° 721, FDGB Gross-Berlin, Bericht aus der Sekretariatsbesprechung am 2.5.1952.

[22]

Claude Rivière, Les Liturgies politiques, Paris, PUF, 1988, p. 177.

[23]

À Lichtenberg en 1950 par exemple, les membres du parti refusent de noter quels ouvriers sont présents au défilé au nom de la liberté de participation. (LAB Rep 910 n° 1354, FDGB Gross-Berlin, Bericht über die Maivorbereitungen am 18.4.1950 im Kreis Lichtenberg)

[24]

LAB Rep 903-01-01 n° 94, SED Kreisleitung Friedrichshain, Protokoll der Bürositzung vom 25.4.1958.

[25]

« Nous devrions avoir aujourd’hui une vue d’ensemble sur la manière dont les comités de mai travaillent dans les entreprises et sur les résultats qu’ils obtiennent. Est-ce que nous avons cette vue d’ensemble ? Nous savons que quelque chose se passe dans les entreprises, mais quoi concrètement, nous ne le savons pas. » (LAB Rep 903-01-02 n° 149, SED Kreisleitung Köpenick, Protokoll der Bürositzung vom 22.4.1955)

[26]

LAB Rep 903-01-03 n° 43, SED Kreisleitung Lichtenberg, Protokoll der Bürositzung vom 19.4.1954.

[27]

« Si les sociétés communistes sont dominées de part en part [durchherrscht], elles ne sont pas pour autant “gouvernées” ou “conduites”. » (Sandrine Kott, « Pour une histoire sociale du pouvoir en Europe communiste : introduction thématique », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 49, avril-juin 2002, p. 5-23, p. 18)

[*]

Doctorant à l’université de Genève (sous la direction de Sandrine Kott) et à l’université de Picardie (sous la direction de Laurence Bertrand-Dorléac), Jérôme Bazin travaille actuellement sur le champ artistique en RDA et sur la production artistique communiste.

(bazin.jerome@orange.fr)

Résumé

Français

Dans le Berlin-Est des années 1950, vitrine du bloc communiste en construction, le premier mai représente un moment où ouvriers et personnel politique manifestent côte à côte, dans le climat tendu de l’établissement de la dictature. Face aux exigences des organisateurs qui cherchent à créer un cortège unifié et à transformer le rituel en cérémonie d’allégeance au régime, les participants se montrent réticents face aux consignes de mises en scène et prétendent faire entendre leurs voix au cours d’un rituel dont ils ne veulent pas être dépossédés. Les efforts d’appropriation du premier mai se font toutefois de plus en plus rares au fur et à mesure des années 1950, utilisent des moyens détournés et disparaissent finalement, sans pour autant que les participants se plient aux directives. Le pouvoir politique parvient certes à occuper l’ensemble de l’espace public, mais il ne réussit pas à diriger la population. Il offre à voir sa domination plus qu’il ne la fait reconnaître comme légitime. La portée politique du premier mai s’efface dès lors, au profit du caractère uniquement festif qui se retrouvent dans les fêtes organisées en marge du cortège principal.

Mots-clés

  • premier mai
  • République démocratique allemande
  • rituel politique
  • espace public
  • mobilisation politique

English

In East Berlin in the 1950s, May Day was an occasion when workers and political leaders would demonstrate side by side, in the strained climate that accompanied the establishment of the dictatorship. Whereas the organisers were trying to set up a unified march and to transform the ritual into a ceremony of allegiance to the regime in a city which was the showcase of the communist block, the participants were reluctant to follow any such instructions: they wanted to make themselves heard and didn’t want to be deprived of their share of the ritual. Nonetheless, efforts to appropriate May Day became increasingly rarer through the 1950s, first making use of indirect means, and then vanishing altogether, without being successful at forcing participants to obey instructions. The political power managed to occupy the entire public space, but it didn’t manage to direct the people. It showcased its domination more than it managed to have it recognized as legitimate. The political dimension of May Day disappeared in favour of a purely festive one which was expressed through the fairs on the edge of the main march.

Keywords

  • May Day
  • German Democratic Republic
  • political ritual
  • public space
  • political mobilisation

Plan de l'article

  1. Le premier mai des organisateurs : la cérémonie
    1. Une expérience collective
    2. Discipline et joie
    3. Le poids du regard ouest-allemand
    4. Les participants face aux dirigeants
  2. Le premier mai des participants : la distance
    1. La théâtralisation des rôles
    2. Images et présentation de soi
    3. Prendre la parole lors du premier mai
  3. Le premier mai des organisateurs et des participants : la journée des dupes
    1. Le leurre de la libre participation
    2. La dépolitisation du premier mai
    3. L’occultation du premier mai

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