CAIRN.INFO : Matières à réflexion

1Le processus de civilisation marque sans doute les sociétés contemporaines. Encore faut-il saisir les modalités de ce processus. En s’appuyant notamment sur les manuels de manières diffusés en Occident, Cas Wouter propose un schéma interprétatif. Les émotions et les pulsions auraient progressivement été dominées par une logique de contrôle, dont l’époque victorienne marque à certains égards l’apogée. Mais la marche du temps aurait modifié les comportements : une « troisième nature », ouverte et tolérante, émergerait au 20e siècle, faisant désormais appel à une « régulation par la conscience ».

2On peut estimer que les grandes tendances décrites par Norbert Elias dans son processus de civilisation se sont prolongées jusqu’à la fin du 19e siècle. Elles s’inscrivent dans une longue phase de formalisation des mœurs et de disciplinarisation des individus, où les émotions « dangereuses », en particulier celles liées à la violence physique (y compris sexuelle) finirent par être évitées, refoulées et niées de manière toujours plus automatique ; c’est-à-dire de plus en plus régulées par les craintes intérieures d’une conscience plutôt rigide et autoritaire. Sous l’influence des forces disciplinaires de réseaux grandissants d’interdépendances, liés à la formation de l’État et au développement du marché, une « seconde nature », c’est-à-dire un type de personnalité dominée par la conscience, s’est formée, puis est devenue dominante. Ce processus s’est accéléré avec l’émergence des classes bourgeoises, lorsqu’elles investirent les centres de pouvoir et leur « bonne société ».

3Dans cet article, je m’intéresserai d’abord à la contrainte sociale continue qui s’est exercée dans le sens d’un renforcement de l’autocontrôle au 19e siècle, particulièrement en lien avec le développement d’une bourgeoisie entrepreneuriale et professionnelle, et l’expansion des marchés. Puis, je me concentrerai sur les dernières décennies du siècle, au moment où cette longue phase de formalisation des mœurs et de disciplinarisation des individus se transforme en une longue phase d’« informalisation » des mœurs et d’« émancipation » des émotions : alors qu’elles avaient été niées et refoulées, les émotions (re)trouvèrent un accès à la conscience et furent plus largement admises par les codes sociaux. Cette phase a perduré tout au long du 20e siècle. L’exemple suivant nous fournira une image plus concrète de ces processus.

4Pendant la guerre du Golfe, les pilotes de chasse interviewés dans leur avion avant de décoller, avouaient qu’ils avaient peur. Et ils le faisaient comme si cela allait de soi. Cela aurait été pratiquement impensable lors de la Seconde Guerre mondiale : cette attitude aurait presque automatiquement suggéré que les pilotes étaient dominés par l’angoisse, une situation jugée incompatible avec un haut niveau de performance. Admettre que l’on avait peur était vécu comme un pas sur la « mauvaise pente » : on allait automatiquement agir sous le coup de l’émotion. À cette époque, la réponse courante à la question de savoir comment empêcher les soldats de céder à la peur peut être résumée par une citation tirée d’un manuel datant de 1943 et destiné aux officiers américains : le soldat désire « conserver la bonne opinion que ses amis et collègues ont de lui […] c’est son orgueil qui étouffe sa peur [1] ». Ce même orgueil empêchait les soldats d’admettre qu’ils avaient peur, en particulier avant une mission. Au moment de la guerre du Golfe, les choses avaient visiblement changé. Aujourd’hui, admettre que l’on a peur ne signifie plus que l’on va automatiquement agir sous le coup de cette émotion. Il est devenu assez courant d’admettre que l’on éprouve un sentiment, de haine ou de désir, de colère ou d’envie, et d’agir pourtant différemment, avec une certaine distance et subtilité. Cette évolution implique une élévation du niveau de demande d’autorégulation, un changement qui peut être particulièrement visible dans les transformations touchant à la mort et au divorce. Si les couples divorcés étaient traditionnellement censés ne plus se revoir, cette pratique a aujourd’hui radicalement évolué, puisque rester (ou redevenir) bons amis est presque devenu une obligation morale. Un changement aussi spectaculaire s’est produit dans la relation entre les personnes en fin de vie et celles qui vont leur survivre (les médecins en particulier). La règle ancienne selon laquelle on devait laisser dans l’illusion d’un possible rétablissement les patients condamnés (les médecins alternant silences et pieux mensonges, si bien que les malades ignoraient presque toujours qu’ils étaient condamnés) s’est muée en attente de franchise et d’informations, au point de constituer une obligation légale pour les médecins. Ces quelques exemples, je l’espère, fournissent un aperçu des processus d’informalisation des mœurs et d’« émancipation des émotions » sur le long terme [2].

5Cet article s’appuie sur une étude des changements apparus dans les manuels de manières de la fin du 19e au début du 21e siècle. C’est l’un des résultats d’un projet de recherche s’étendant sur de nombreuses années dont l’objectif était de découvrir, comparer et interpréter les changements intervenus dans les manuels de manières américains, hollandais, anglais et allemands. Ce projet a abouti à deux livres [3], dans lesquels sont décrites les tendances générales comme les variations nationales. L’informalisation des mœurs et l’émancipation des émotions font partie de ces tendances globales ; y figurent également l’accroissement des interdépendances, la diminution des inégalités dans l’équilibre des forces entre les classes sociales, les sexes et les générations, qui coïncide avec le déclin de la distance sociale et psychique qui les sépare, avec le mélange des codes et des idéaux, le renforcement des identifications mutuelles et les demandes croissantes dans la régulation des émotions. Ces tendances combinées équivalaient à des processus d’intégration sociale et nationale portés par l’ascension de groupes toujours plus importants, représentés dans les centres de pouvoir et la bonne société.
Dans cet article, je cherche à montrer comment ces tendances générales dans le régime des mœurs occidentaux au 20e siècle et dans les siècles précédents, sont reliées aux évolutions générales de l’autorégulation. Je m’intéresse tout particulièrement à l’équilibre des contrôles en cherchant à répondre à la question suivante : dans quelle mesure les changements de codes sociaux peuvent-ils être interprétés comme impliquant des changements spécifiques dans l’équilibre des contrôles sociaux externes et internes, ou de l’autocontrôle ? J’essaierai d’interpréter ces changements en les reliant aux processus d’intégration sociale. En outre, j’explorerai les liens entre intégration sociale et intégration psychique. Afin de décrire les changements observés dans les demandes d’autorégulation et la structure de la personnalité, j’introduis le concept de « troisième nature » : il y a eu passage d’une « seconde nature » à une « troisième nature », la métaphore de la « mauvaise pente » servant ici d’exemple. Mais quelques remarques préliminaires s’imposent.

Sur les bonnes sociétés et les régimes de mœurs et d’émotions

6Comme l’a montré Norbert Elias, les changements de mœurs ouvrent une fenêtre sur les changements dans les relations entre les gens ainsi que dans l’esprit des gens, c’est-à-dire dans leurs besoins de régulation des émotions. Toute étude du régime des mœurs peut donc révéler un régime des émotions correspondant. En règle générale, dans chaque société, le code des manières et de régulation des émotions dominant découle de la sociabilité au sein des centres de pouvoir et de leur « bonne société », c’est-à-dire les cercles des membres de familles qui appartiennent aux centres de pouvoir et qui participent à leurs réunions amicales.

7Les codes d’une bonne société servent d’exemple et de modèle aux autres groupes sociaux – ils ont une fonction modélisante. Jusqu’au 19e siècle, les cours ont exercé cette fonction. Comparés aux cercles de cour, les cercles postérieurs de la bonne société étaient plus vastes, et leur mode de sociabilité était aussi plus privé, ce qui rendait leur fonction modélisante moins visible. Néanmoins, c’est dans ces cercles qu’était construite la définition dominante des bonnes façons d’établir et de conserver des relations sociales. Pour tous ceux qui nourrissaient des aspirations sociales, adopter les manières de la bonne société se révélait décisif pour gagner des relations et des amis, rencontrer l’épouse souhaitée et obtenir de l’influence et de la reconnaissance. Comme les affaires politiques et professionnelles dépendent de la capacité à créer des liens de confiance, c’est-à-dire de la capacité à se faire des relations et des amis dans les domaines concernés, tout cela supposait des pratiques consistant à s’inviter mutuellement à dîner, ou à organiser des réceptions dans ses salons. Ainsi cherchait-on à protéger et renforcer ses intérêts professionnels et politiques en formant et en faisant fonctionner une bonne société (ou un équivalent fonctionnel situé sur un échelon plus bas de l’échelle sociale, ou à la campagne, ou en province).

8La fonction modélisante de la bonne société ne fonctionne qu’en partie au travers des codes sociaux et des choix individuels rationnels ; en effet, les différences dans les manières et les sensibilités s’enracinent dans la personnalité des individus (leur habitus) au fur et à mesure de leur développement. Il en va de même pour de nombreuses contraintes sociales extérieures qui se transforment en autocontraintes habituelles. À cet égard, Norbert Elias a décrit les liens importants entre la formation de la bonne société, les préoccupations de rang et la transformation de la contrainte des autres en contraintes intériorisées : « La crainte de la perte ou de la diminution du prestige social est l’un des motifs les plus puissants de transformation des contraintes par les autres en autocontraintes [4]. » Une fois que ces contraintes sociales externes se sont transformées en autocontraintes habituelles, formant comme une « seconde nature », les contraintes sociales dont elles proviennent et qui continuent à les soutenir ne sont plus ressenties ou perçues comme telles, non plus que les puissantes préoccupations de rang intervenant dans cette transformation.

9Au 19e siècle, a émergé un régime de mœurs élaboré et de plus en plus formalisé, fondé sur un système complexe de présentations, d’invitations, de visites, de lettres de château, de jours de réception, de dîners privés, etc. Il était impossible de faire son entrée dans la bonne société (ou son équivalent fonctionnel dans d’autres strates sociales) sans introduction formelle, et en Angleterre tout particulièrement, toute présentation nécessitait la permission des deux parties ; ce régime des bonnes manières ne régulait pas seulement les relations sociales, mais fonctionnait aussi comme un système relativement raffiné d’inclusion et d’exclusion, comme un instrument de sélection des nouveaux arrivants permettant d’identifier et d’exclure les indésirables et de s’assurer que les nouveaux venus se plieraient au régime de manières et d’autorégulation en vigueur. Ainsi, les codes de la bonne société fonctionnaient aussi pour réguler la mobilité sociale et la compétition pour le statut.

10Les couches de la société étant de plus en plus nombreuses à s’émanciper et à être socialement intégrées, les codes sociaux de la bonne société se mirent à représenter ces différentes couches. Ils prirent une fonction représentative. Afin d’éviter les conflits sociaux et de préserver leur position élevée, les gens appartenant aux centres de pouvoir et à la bonne société devaient de plus en plus tenir compte de ces groupes sociaux émergents. Ils devaient notamment montrer plus de respect à l’égard des idéaux, des sentiments, de la morale et des mœurs de ces derniers. Les codes de la bonne société tendirent donc à ménager les sensibilités de l’ensemble des groupes qui s’intégraient en son sein.
Contrairement à l’ascension sociale individuelle, celle d’un groupe dans son ensemble impliquait une certaine forme de mélange des codes et des idéaux des groupes ascendants et des groupes anciennement supérieurs qui les avaient précédés. Au 20e siècle, l’ascension sociale successive de groupes de plus en plus larges s’est reflétée dans les codes et habitus dominants – ce dernier terme renvoyant à la mentalité, à la structure émotionnelle caractéristique d’un groupe d’individus liés entre eux. Les origines de ce processus de mélange peuvent se trouver dans les manuels de manières : les modes d’autorégulation de groupes sociaux de plus en plus vastes en vinrent à être reflétées dans les codes de bonnes manières. Ils peuvent être perçus dans ces changements et dans la façon dont les auteurs de ces manuels s’adressent à leurs lecteurs, et dont ils tracent les lignes de partage entre le public et le privé, le formel et l’informel ; ainsi que dans ce qu’ils écrivent au sujet des présentations et des formules de politesse. En règle générale, tout régime de mœurs et d’émotions symbolise et renforce les hiérarchies de rang et autres frontières sociales, tandis que, parallèlement, tout changement dans ces régimes reflète des changements dans les hiérarchies sociales et l’équilibre des pouvoirs. Cela nous permet de comprendre pourquoi le 19e siècle a connu une aristocratisation de la bourgeoisie en même temps qu’un embourgeoisement de la noblesse, qui sera en partie suivi et complété au 20e siècle par un embourgeoisement des classes ouvrières et une prolétarisation de la bourgeoisie : une informalisation.

Forces disciplinaires de la formation de l’État et expansion du marché

11La vie et la carrière des classes bourgeoises dans le domaine du commerce ou des professions libérales dépendaient fortement de la capacité à tenir ses promesses ainsi que de la régulation pointilleuse et minutée des rapports sociaux et des comportements. Par conséquent, les manuels de bonnes manières du 19e siècle soulignaient l’importance d’acquérir l’autodiscipline nécessaire pour mener une « vie rationnelle » ; ils insistaient sur la ponctualité, sur l’organisation routinière des activités suivant un ordre et un rythme fixes. Thomas Haskell a montré l’importance de la « force disciplinaire du marché », en lien avec la norme émergente de la « promesse tenue » et l’ascendant de la conscience. Cette « force du marché fournissait ce mélange complexe de changements incessants, d’une part, et de prédictibilité, d’autre part, où le souci des conséquences lointaines était source de grands bénéfices [5] ». Un changement global de la sensibilité s’est opéré par le biais de l’expansion du marché, l’intensification de la discipline qui lui était lié, et l’influence de cette discipline dans des sphères de la vie jusqu’ici épargnées. L’attente que chacun tienne ses promesses (comme cela est compris dans les contrats conclus sur « le marché ») devint une autocontrainte mutuelle demandée, qui fut finalement acceptée comme évidente et finit par être intégrée par la conscience des individus.

12Comme l’a montré Norbert Elias, ce type de formation de la conscience (conscience-formation) présuppose une formation de l’État au sens où la monopolisation de l’usage de la violence par celui-ci, et la pacification de territoires toujours plus vastes qui en découle, constituent une condition nécessaire pour que la tenue des promesses et le respect des contrats deviennent acceptés et soient intégrés à la conscience individuelle. Prendre en compte ces considérations nous permet de comprendre pourquoi il fallut attendre le 18e siècle en Europe occidentale, en Angleterre et en Amérique du Nord, pour qu’apparaissent pour la première fois des sociétés dont le système économique « reposait sur l’attente selon laquelle la plupart des gens, la plupart du temps, avaient une conscience suffisamment développée (et craignaient les représailles) pour qu’on puisse s’attendre à ce qu’ils tiennent leurs promesses. En d’autres termes, c’est seulement lorsque la promesse tenue fut vraiment répandue qu’elle put être élevée au rang de norme sociale générale [6] ».

13Cet argument s’ajoute au raisonnement qu’avance Émile Durkheim quand il évoque l’ordre derrière le contrat : « Car tout dans le contrat n’est pas contractuel. » L’ordre derrière le contrat, « en langage courant, est désigné par le terme, État [7] ». C’est au cours du processus de formation de l’État que l’obligation d’honorer un contrat finit par être tenue pour acquise et intériorisée. Cette intériorisation dépendait et allait de pair avec une augmentation des niveaux de protection mutuelle des personnes et de leurs biens.
La bourgeoisie entrepreneuriale tenait largement pour acquise cette protection de l’État, l’ordre derrière le contrat. C’était son point de départ. Toute son existence sociale dépendait fortement des contrats qui régulaient les conditions d’achat, de production, de transport et de vente. En retour, leur établissement ainsi que les conditions qu’ils stipulaient, dépendaient de la réputation de solvabilité et de moralité des individus. Dans une large mesure, cette réputation était créée par la rumeur colportée par la bonne société.

La solidité morale des bourgeois du 19e siècle

14La réputation de solidité morale s’appuyait sur l’autodiscipline de l’organisation, l’esprit d’économie, le sens des responsabilités, toutes qualités nécessaires pour maîtriser le fonctionnement des transactions commerciales. Cette solidité morale se rapportait aussi à la sphère sociale et sexuelle : sans démonstration de leur contrôle sur leur femme et leur famille, les hommes de la bourgeoisie d’affaires échouaient à produire l’impression de fiabilité nécessaire au respect des contrats. Ainsi, les moyens bourgeois de contrôler une concurrence sociale et sexuelle potentiellement dangereuse dépendaient dans une large mesure du soutien que la femme apportait à son mari. Cela, et son charme en société pouvait faire une différence cruciale, ce que sous entend la remarque : « Rien ne fait paraître plus ridicule un homme aux yeux du monde qu’une épouse maladroite en société [8]. »

15En même temps, ces pressions offraient aux femmes certaines opportunités. Alors qu’au 18e siècle les hommes dominaient le genre des manuels de manières consacrés à la courtoisie, les femmes gagnèrent dans les livres d’étiquette une place prédominante, tant comme auteurs que comme lectrices [9]. Avec l’augmentation du poids social de la bourgeoisie, les femmes de la classe moyenne jouirent d’un champ grandissant d’opportunités. Bien que confinées à la sphère familiale et aux cercles de la bonne société, ces femmes des classes moyennes et supérieures se mirent plus ou moins à diriger et organiser cet espace social de la bonne société. Les mécanismes de cette formation sociale s’inscrivirent dans les salons privés féminins. Dans une certaine mesure, les femmes devinrent les gardiennes de la bonne société.

16Pour générer le degré de confiance et de respect nécessaires à la signature d’un contrat, une invitation dans le monde de la sociabilité était (et reste) une bonne stratégie. À travers leurs relations avec leurs amis, leurs connaissances, les femmes en général, et leur épouse en particulier, les hommes prouvaient leur respectabilité et leur fiabilité. Ils pouvaient le montrer à un client potentiel et à sa femme en les invitant à leur domicile et en les présentant au cercle fermé de leurs bonnes relations. Ainsi, être introduit, accepté, et invité dans les salles à manger et les salons de la société respectable, ou en d’autres termes, réussir dans la bonne société, constituait une condition importante, et parfois nécessaire, de la réussite en affaires.

17Une règle de base partagée par ceux qui estimaient appartenir au même cercle consistait à se traiter sur un pied d’égalité. Cela s’exprimait souvent dans ce qu’on a appelé la Règle d’or des bonnes manières : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît. » Certains étaient traités presque comme des intimes. D’autres l’étaient avec une certaine réserve, maintenant ainsi une distance sociale. Il était par conséquent tout aussi important de savoir qui était introduit, qui était introduisible, et qui ne l’était pas. Repérer les indésirables et se tenir à distance des « étrangers » était une préoccupation d’une grande importance. L’étranger prototypique pouvait avoir les manières, mais non la moralité, d’un homme respectable. Il incarnait la mauvaise fréquentation qui menacerait l’autocontrôle des gens respectables, pouvant, en étant confrontés à un comportement détestable, leur faire perdre leur sang froid, ou pire, les faire succomber à la tentation.

La crainte de la « mauvaise pente »

18Au 19e siècle, les auteurs des manuels de conseils décrivirent la déchéance de jeunes gens innocents afin d’inciter à la vigilance et au respect d’une morale vertueuse. Leurs appels répétés à se méfier des étrangers révélaient la peur de la « mauvaise pente » menant aux plaisirs immoraux. Comme les femmes étaient gardées par des chaperons, ces avertissements s’adressaient d’abord aux jeunes gens. Une étude consacrée aux histoires américaines de ce type précise que « ces récits anecdotiques recèlent en fait une multitude de pièges – allant des plaisirs apparemment innocents de la danse aux dangers mortels causés par l’alcool –, car pour les spécialistes des bonnes mœurs, les erreurs de ces jeunes gens ne sont pas des dangers isolés, mais font partie d’un ensemble d’activités dangereuses : un écart conduisant nécessairement au suivant [10] ». Par exemple, jouer une seule partie de cartes avec des étrangers, selon un manuel du 19e siècle, suffisait à « mener inévitablement à des ennuis, parfois au désespoir, voire au suicide ». Dans une étude sur les livres hollandais du même genre, l’auteur concluait que, par nature, tout petit plaisir irréfléchi conduisait à une « chute mortelle [11] ». Stuart Blumin mentionne toute une littérature rapportant des histoires prétendument véridiques d’alcooliques qui, avant de s’adonner à la boisson, avaient presque tous été riches, instruits, respectables, ou avaient exercé un métier non manuel. Une prise d’alcool modérée conduisait inexorablement à l’alcoolisme et à l’ivrognerie, qui à son tour entraînait la ruine financière et la destruction de la vie familiale. Cette déchéance s’achevait souvent par la mort du buveur, de sa femme, privée de toutes ressources (l’alcoolique dans ces récits étant presque toujours un homme), ou de ses enfants. La perte de la respectabilité, des biens, de la capacité à exercer un métier digne, l’impossibilité de mener une vie de famille dans un logement confortable (la vente forcée du mobilier constitue un thème récurrent) se situait au cœur de ces histoires, et touchait clairement aux principales préoccupations des classe moyennes et supérieures [12]. Sarah E. Newton conclut ainsi :

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« La maîtrise de soi, le gouvernement de soi, le sacrifice de soi, la retenue et la discipline de la volonté, tous ces termes reviennent sans arrêt dans les manuels de bonne conduite afin de renforcer la construction sociale de la masculinité. Le vrai homme, c’est celui qui sait se discipliner pour se forger les qualités qui mènent à la réussite matérielle et personnelle. Cette discipline s’étend aussi au contrôle et à la sujétion des passions. Maîtriser sa colère, son appétit sexuel, son impatience et même ses émotions, tout cela est intégré à la psyché du mâle américain comme étant essentiel au caractère viril [13]. »

20Il s’agissait d’inculquer aux jeunes hommes non seulement les principes nécessaires à la réussite d’une carrière, mais aussi ceux qui permettaient de choisir sa partenaire, les mariages n’étant plus arrangés. Les conseils prodigués trahissaient la crainte que ce choix fût d’abord guidé par l’attirance sexuelle.

21La censure sociale frôlait la censure psychique : ses auteurs alertaient contre « les effets dangereux » de la rêverie, elle-même preuve de la conviction répandue selon laquelle de mauvaises pensées menaient inévitablement à de mauvaises actions. La rigueur de la censure dans des régimes plus autoritaires montre à quel point les autorités croyaient aux dangers de la pensée, de l’imagination et de la rêverie. En raison de ce lien direct entre pensées et actions, les mises en garde contre les mauvaises pensées étaient formulées de la manière la plus vigoureuse possible. Cette sorte de pression morale montrait que l’on cherchait à éviter de manière assez rigide tout ce qui était défini comme dangereux ou inacceptable par la formation d’une conscience rigoureuse. Ce processus accéléra l’émergence de personnalités cherchant à éviter les conflits, obsédées par l’autodiscipline, la ponctualité, l’ordre, et la nécessité de mener une vie rationnelle. Pour ces personnes, les émotions devinrent associées avant tout aux idées de danger et de faiblesse. Se laisser aller à ses émotions et ses impulsions conduisait soit aux risques liés à la violence physique ou sexuelle, soit à la faiblesse des maladies et aux addictions dévastatrices. L’élévation successive de vastes classes moyennes, avec celle de leur statut et l’augmentation de leur pouvoir relatif par rapport aux autres groupes se reflétaient dans le régime des mœurs et des émotions. Un type particulier d’autorégulation est né des pressions liées à ces interdépendances croissantes et à cette intensification de la compétition pour le statut social.

22Ce type de personnalités se caractérisait par une sorte de « clavier interne » de réflexes et d’habitudes assez figées [14]. Impulsions et émotions étaient de plus en plus contrôlées par des contre-impulsions plus ou moins automatiques émanant d’une conscience exigeante avec un fort penchant pour l’ordre, la régularité et la propreté. Toute négligence en la matière indiquait un goût pour la dépravation. Ces penchants devaient être tués dans l’œuf, en particulier chez les enfants. En l’absence de contrôle rigoureux, la « première nature » était susceptible de se déchaîner. Cette ancienne conviction exprime une crainte de la « mauvaise pente » typique de relations et de contrôles sociaux assez stricts, ainsi que d’une conscience relativement autoritaire.

23La tendance de long terme à la formalisation atteignit son apogée à l’ère victorienne, entre le milieu et les dernières décennies du 19e siècle ; la métaphore du flegme associé aux Victoriens indiquait un autocontrôle ritualisé, reposant en grande partie sur une conscience scrupuleuse, et fonctionnant de manière plus ou moins automatique comme une « seconde nature », un type de personnalité que David Riesman a décrite comme étant « dirigée de l’intérieur » (inner directed).

Le désir d’une appartenance et d’un contrôle total

24C’est particulièrement dans les dernières décennies du 19e siècle, dans le sillage de l’industrialisation croissante, que de nombreux groupes ayant récemment acquis de la fortune, réclamèrent d’être représentés dans les centres de pouvoir et leur bonne société. Face à la pression croissante liée à la mixité sociale, au renforcement des interdépendances, à une concurrence et une coopération accrues, le flegme victorien perdait de ses bénéfices. En cette période « fin de siècle », la « domestication de la nature », y compris de sa propre (première) nature, finit par provoquer, d’une part, un sentiment « d’aliénation de la nature » (y compris de sa propre nature) et, d’autre part, une nouvelle aspiration romantique à la nature. Plus la nature était exploitée et maîtrisée, plus l’image d’une nature inexploitée était valorisée. On vit un nouvel intérêt pour le spectacle de la montagne et de la mer, qui satisfaisait ces nouveaux besoins émotionnels : « Le calme absolu, l’extinction du jour, le paysage à perte de vue, tout cela procurait un sentiment d’une totale appartenance, de douce extase. » Le lien avec l’émergence d’un type de personnalité de « seconde nature » semble évident, car « l’homme qui supporte les épreuves et le dénuement pour conquérir une montagne sans aucune aide […] maîtrise à la fois une nature intérieure et extérieure » [15]. Au cours de ces décennies, les sports émergèrent et commencèrent à jouer un grand rôle dans la vie sociale [16]. La plupart devinrent sans doute populaires et à la mode, du moins en partie, parce leur pratique permettait d’éprouver ce sentiment d’appartenance et de contrôle total. Ce même sentiment s’exprimait aussi à travers la « romanticisation » du passé, avec l’image d’une ancienne société paysanne harmonieuse, où chacun et chacune connaissait sa place dans la vie.

25Les sociologues Jonas Frykman et Orvar Löfgren décrivent une évolution similaire concernant nos « amis les bêtes » : lorsque les gens de la classe moyenne « eurent réussi à maîtriser l’animal à l’intérieur » et à établir leur supériorité morale vis-à-vis « des populations plus bestiales des classes inférieures », ils se sentirent en intimité croissante avec des animaux tout en s’en distanciant. Ils développèrent « une horreur des “manières naturelles” en même temps qu’une fascination pour “les styles de vie naturels” [17] ». Cette quête de l’attitude spontanée, authentique, détendue et informelle porta le développement des processus d’informalisation.

26Cette domestication de la « première nature » typique de la « seconde nature » perdura néanmoins tout au long du 20e siècle, même si elle devait perdre des adhérents et de sa force, surtout à partir des années 1960. Un exemple emprunté au début du 20e siècle peut montrer comment peur de la déchéance et rêve de maîtrise totale entretiennent une relation en miroir :

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« Tout mensonge engendre de nouveaux mensonges ; cela ne s’arrête jamais […] ne faites pas ce premier pas. Et si vous avez déjà pris le mauvais chemin, que peut-être vous vous y êtes déjà passablement engagé – alors, faites immédiatement demi-tour, détournez-vous […]. Mieux vaut mourir qu’être dans la fausseté [18] ! »
Cette tendance rigide à voir le monde en noir et blanc, à opposer le Bien et le Mal, se retrouve dans une chanson populaire américaine des années 1940 : « Il faut accentuer le positif, et éliminer le négatif. […] Ne fricotez pas avec M. Entre-deux. » Bien sûr, ce M. Entre-deux est la personnification de la « mauvaise pente ». Le premier pas sur le chemin du vice marque le point de non-retour : le spectre de la « mauvaise pente » hante en permanence les personnalités du type « seconde nature ».

L’émergence d’un contrôle social et psychique sur les manifestations de supériorité

28À la fin du 19e siècle et dans les premières décennies du 20e siècle, les anciens modes de distanciation durent être abandonnés alors que de nombreux groupes de nouveaux riches étaient admis dans les cercles de pouvoir et leur bonne société. La poursuite de l’industrialisation et le développement de nouvelles formes de transport public impliquaient un plus fort mélange social, tant sur le lieu de travail que dans le tramway ou le train. Le renforcement de l’interdépendance impliquait une ouverture des frontières psychiques et sociales et les niveaux inédits de mélange social rendirent plus nécessaire de maîtriser la crainte de subir des provocations, d’être tiré vers le bas par la perte de son self-control et de se voir avili. Le mélange des groupes obligea de plus en plus de gens à glisser sur la « mauvaise pente ». La peur des contacts dégradants avec les classes inférieures ou avec des pulsions inférieures dut ainsi être soumise à un contrôle social et psychique plus flexible. Cela constitua un puissant motif de maîtrise des expressions de supériorité.

29Dans les années 1930, certains livres de manières, principalement allemands et néerlandais, contenaient encore des parties distinctes pour traiter de la « bonne conduite » à adopter avec ses supérieurs ou avec ses inférieurs dans la société. Plus tard, cette distinction disparut.

30Les idéaux de bonnes manières devinrent indépendants des distinctions de rang social. La tendance à tracer les frontières se fit de moins en moins en fonction de l’appartenance des individus à certains groupes (classe, race, âge, sexe, origine ethnique), mais plutôt en fonction du comportement individuel. Témoin de ce processus, l’abandon de la référence au « beau monde », à « la bonne société » ou aux « meilleurs cercles ». Selon un manuel de manières anglais des années 1950, « le vieux critère de tous les spécialistes de l’étiquette […], le beau monde » est l’une des victimes du nouveau et plus doux code des manières [19]. Dans les guides de manières américains la référence était encore courante jusque dans les années 1930. Cependant, dans la nouvelle édition de 1937, Emily Post modifia le titre de son premier chapitre dans la nouvelle édition de son ouvrage, passant de « Qu’est-ce que la bonne société ? » à « La vraie signification de l’étiquette ». Avec cette formulation qui insiste plutôt sur les qualités individuelles, comme le charme, le goût, la beauté, etc., Mme Post déplace la perspective du niveau social au niveau psychique, voire biologique. Des formulations telles que « le code de la personne bien éduquée […] est le code de la décence instinctive, de l’intégrité éthique, du respect de soi et de la loyauté [20] » témoignaient d’une intériorisation de l’évitement social : on passait de l’évitement des classes inférieures au refoulement des sentiments de supériorité.

31La manifestation de ces sentiments non seulement risquait d’humilier et de provoquer les personnes de condition inférieure, mais également agaçait dans la bonne société. Les sentiments de supériorité étaient à présent considérés comme une classe inférieure de sentiments, et les manifester trahissait une faille de la personnalité. Avec l’émancipation des groupes sociaux subordonnés, se référer à des différences hiérarchiques et à des gens « inférieurs » ou « supérieurs » devint de plus en plus tabou. Alors qu’à une époque on évitait les personnes d’un rang inférieur, on chercha à éviter, plus tard au 20e siècle, les comportements trahissant des sentiments de supériorité ou d’infériorité : les conduites d’évitement furent intériorisées, transformant les tensions entre les individus, en des tensions à l’intérieur des individus. Ce faisant, l’équation autrefois automatique qui voulait que le pouvoir implique un individu supérieur déclina au point de provoquer l’embarras. Nombre d’attitudes « cérémonieuses » commençant à être considérées comme guindées et dédaigneuses, de nouveaux modes d’autocontrôle s’imposèrent : il s’agit d’une autorégulation à la fois plus intense et cependant plus souple, qui devait tenir sous contrôle ces sentiments de supériorité. Ce fut un moteur du processus d’informalisation.

La « mauvaise pente » rajeunie

32Ce processus d’informalisation fut observé par de nombreux auteurs de manuels de manières. En 1899, par exemple, un auteur allemand remarquait que « les relations sociales sont progressivement devenues plus informelles, c’est-à-dire, plus naturelles », avant d’ajouter que « la recherche du naturel » était « une tendance générale dans l’art, la science et la vie [21] ». Cette tendance fut généralement bienvenue jusque dans les premières années du 20e siècle, époque à laquelle un auteur anglais signifiait également sa préoccupation :

« Le jeune garçon de la première époque victorienne était un petit être cérémonieux. Il appelait ses parents “Monsieur” et “Madame”, et il ne lui serait jamais venu à l’esprit d’entamer une conversation à table, et rarement d’y participer. […] On ne souhaite pas voir ressusciter les cérémoniaux de cette époque, mais il n’est pas impossible que nous fassions fausse route […] dans la direction opposée [22]. »
À travers cette question « faisons-nous fausse route ? » l’ancienne crainte de la « mauvaise pente » renaquit et accompagna tout le processus d’informalisation au 20e siècle. Il ne s’agissait plus d’éviter le premier pas sur le mauvais chemin, mais de savoir où cessaient la terre ferme et la confiance, et où commençait « la mauvaise pente ». Ces questions devenaient plus pressantes à chaque fois que les jeunes s’échappaient un peu plus du giron familial et elles devenaient particulièrement vives à chaque poussée émancipatrice des jeunes femmes et de leur sexualité.

La contrainte de la non-contrainte

33Au fur et à mesure que les réseaux d’interdépendance se développaient, que la compétition pour le statut se renforçait et que le fait d’être obligé et de se sentir obligé devint une ressource de pouvoir significatif, se montrer digne de confiance tout en étant parfaitement à l’aise prit de l’importance. En ce sens, les processus de démocratisation, d’intégration sociale et d’informalisation allèrent de pair avec une contrainte croissante pour développer des « manières douces ». L’expression « contraint à être non contraint » rend compte de cette évolution paradoxale.

34Cette expression ressemble à celle utilisée par Norbert Elias : la contrainte sociale à l’autocontrainte. En fait, au cours du processus d’informalisation, les deux contraintes devinrent pratiquement indissociables : la contrainte à s’habituer à l’autocontrainte était en même temps une contrainte à être non contraint, à être confiant, et à l’aise. Presque tous les livres de manières contenaient des passages montrant qu’il fallait préférer le tact aux démonstrations de déférence, avoir une attitude « naturelle » plutôt que guindée. Cependant, au cours des processus d’émancipation et d’informalisation, certains comportements, auparavant perçus comme des marques de déférence pleines de tact, finirent par être considérés comme trop hiérarchiques et démonstratifs, de la même manière que ce qui avait été naguère défini et recommandé comme naturel, en vint à être considéré plus ou moins comme guindé, hypocrite, à être qualifié de maniéré. Ces anciens comportements ressemblaient tant à un « rôle » et « trahissaient » tant de marques de contraintes, que « jouer » ce rôle provoquait l’embarras. Ceux qui s’accrochaient à ces anciennes formes de relations couraient le risque d’être considérés comme des raseurs, à qui faisait défaut l’art de « jongler avec les relations humaines [23] ». C’est ainsi que de nouvelles formes de comportements, plus détendus, plus « désinvoltes », plus « naturels » apparurent.

35Ces éléments aident à comprendre les changements intervenus dans la façon d’envisager l’éducation des enfants. Au sein des anciennes et nouvelles classes moyennes, les parents, qui eux-mêmes avaient appris à avoir un comportement plutôt réservé, inhibé et artificiel, à cacher « leurs sentiments les plus intimes derrière une observation contrainte des conventions [24] », se laissèrent charmer et fasciner par le comportement plus ouvert, spontané et direct de leurs enfants. Cet attrait pour le (plus) « naturel » a joué le rôle de catalyseur dans l’émancipation des émotions.
Lorsque « l’aisance » et le « naturel » prirent de l’importance, et que les demandes d’authenticité individuelle et d’une identité personnelle socialement plus signifiante s’affirma, le fait d’obéir à un code des manières préétabli fut ressenti comme trop rigide, trop prévisible et « insincère », voire comme une marque de « tromperie ». Dans la même veine, par exemple, le rituel du deuil fut minimisé [25]. Cela signifie que les manières traditionnelles d’agir et de réguler les émotions ont perdu une partie de leur fonction de « défense » et de « protection ». Les anciens codes formels avaient joué le rôle de défense contre des dangers et des craintes qui étaient désormais atténués, ou que l’on pouvait éviter ou contrôler avec des moyens plus variés et plus subtils, moyens où les différences sociales s’exprimaient de manière moins extrême ou explicite. Les personnes étaient toujours plus nombreuses à faire mutuellement pression pour que chacune mette en œuvre des modes d’autorégulation plus différenciés et plus souples, ce qui suscita un nouvel élan vers des niveaux de connaissance sociale (social knowledge), de connaissance de soi et de réflexivité.

L’émancipation des émotions

36Avec la flexibilité et la différenciation accrues de la plupart des codes sociaux, la régulation des mœurs et des émotions devint aussi un critère plus déterminant dans l’acquisition d’un statut et d’une réputation. Les personnes s’incitèrent mutuellement à devenir moins rigides et plus attentives, c’est-à-dire plus conscientes des options et des restrictions sociales et individuelles, ce qui a entraîné une plus grande demande de connaissance sociale et de soi. Il en alla de même pour la capacité à s’identifier à autrui. L’expression du respect et le comportement respectable devinrent plus dépendants de l’autorégulation.

37Entre les années 1950 et 1980, ces processus d’émancipation et d’intégration sociales et psychiques connurent une évolution spectaculaire. Alors que l’ancienne conviction selon laquelle s’ouvrir à ces « dangereuses » émotions conduisait inexorablement à suivre celles-ci, les formes variées qu’avait empruntées la peur de la « mauvaise pente » furent en grande partie détruites. Le mode dominant d’autorégulation avait atteint une telle force et une telle ampleur que de plus en plus de gens pouvaient s’avouer à eux-mêmes et avouer aux autres, qu’ils éprouvaient des émotions « dangereuses », sans provoquer de sentiment de honte, en particulier cette honte, mêlée de crainte, de perdre le contrôle et d’avoir à céder à ses pulsions. Ce genre d’autorégulation impliquait que les émotions, même celles susceptibles de conduire à la violence physique et sexuelle, deviennent plus facilement accessibles, tandis que leur contrôle est moins fondé sur une conscience impérieuse fonctionnant plus ou moins automatiquement comme une « seconde nature ».

38Avec l’intégration des groupes sociaux « inférieurs » dans les sociétés occidentales, puis l’émancipation et l’intégration des pulsions et des émotions « inférieures » qui s’ensuivit, la censure psychique et sociale déclina. La peur et le respect des fantasmes et de l’imagination dissidente diminuèrent en même temps que la crainte et le respect des autorités de l’État et de la conscience. L’expression au grand jour de l’insubordination, du sexe et de la violence, en particulier dans les sphères de l’imagination et du divertissement, devint de plus en plus courante. Les fonctions du moi en vinrent à dominer la conscience morale ou le surmoi, et un mode de régulation dominé par le moi se développa. Dans la mesure où il est devenu « naturel » de ressentir les impulsions et les manifestations à la fois de la « première » et de la « seconde nature », ainsi que les dangers et les risques, à court et à long termes, de toute situation ou relation particulière, une « troisième nature » a commencé à émerger. Des gens en nombre croissant sont devenus conscients d’émotions et de tentations dans des situations où auraient jadis dominés des sentiments de crainte, de honte et de danger.
À l’évidence, cette libération des émotions impliquait une tentative de retrouver la « première nature » sans perdre le contrôle procuré par la « seconde nature ». L’émergence d’une « troisième nature » impliquait ainsi de s’émanciper de la « première nature » comme de la « seconde ». L’histoire du corset peut servir de métaphore à cette évolution.

Une brève histoire du corset

39Le port du corset a été inauguré par les femmes de l’aristocratie espagnole au 16e siècle et s’est répandu dans d’autres couches de la société et dans d’autres pays, avant de culminer au 19e siècle. La diffusion du corset symbolisait celle d’un renforcement du contrôle sur le corps, tandis que le port de vêtements lâches signalait le relâchement moral. Vers la fin du 19e siècle, dans le mouvement de réforme de l’habillement, l’idéal de naturel s’est amalgamé avec l’idéal esthétique. À partir de cette époque et jusque dans les années 1960, le corset baleiné ne fut plus utilisé que comme un gadget orthopédique pour le corps féminin ayant outrepassé les limites de la norme dominante en matière de beauté. Cette norme intégra progressivement l’idéal de naturel, mais non sans contrôle : la chair féminine, même celle qui n’était pas en excès, était contenue par des sous-vêtements s’apparentant au corset – ceintures, sangles, corselets et soutiens-gorge. Ce n’est que dans les années 1960 que les femmes parvinrent à libérer leur corps de ce genre de contraintes. Mais cette libération ne fut pas totale. Ce fut clairement un relâchement contrôlé (controlled decontrolling), alors que la contrainte autrefois exercée par le corset se perpétua sous forme d’autocontrôle : les femmes suivirent massivement des régimes, firent du sport, de l’aérobic, du vélo d’appartement, et se livrèrent à d’autres formes de « travail sur le corps », comme la chirurgie plastique par exemple [26]. Depuis les années 1980, un corset stylisé, destiné à être vu, est réapparu comme une forme ludique de provocation érotique ; mais, comme il est acquis que les femmes qui en portent n’en ont pas besoin pour contrôler leur corps, le corset visible peut être compris comme un symbole de la manière dont les idéaux de beauté, de naturel et d’autocontrôle ont fini par se fondre ensemble, ce qui constitue un autre témoignage de l’émergence d’une personnalité de « troisième nature ».

Sociogénèse et psychogénèse

40Les processus d’intégration (à l’échelle nationale, continentale ou globale) font émerger des régimes de mœurs de plus en plus différenciés, en même temps que des régimes d’autorégulation de plus en plus réflexifs et souples. La période suivant la Seconde Guerre mondiale a été marquée par la décolonisation, l’émancipation à l’échelle globale et la démocratisation. Ce fut une période où les interdépendances se sont accrues et où les niveaux d’identification mutuelle se sont élevés, dans lesquels les idéaux d’égalité et de consentement mutuel se sont répandus et renforcés. Les comportements d’évitement furent ainsi de moins en moins rigoureusement dirigés contre les classes sociales et les émotions « inférieures », et globalement, dans la plupart des pays occidentaux, on a assisté à l’expansion de nouvelles alternatives en matière de comportement et d’émotion ; à une libération des émotions, accompagnée d’un passage de la conscience à la prise de conscience (from conscience to consciousness) (pour utiliser un raccourci). L’expression de « troisième nature » renvoie à un niveau de prise de conscience et de réflexion où tous les types de contraintes et de possibilités sont pris en compte. Ainsi, les processus sociaux où les relations et les manières entre les différents groupes sont devenues moins rigides et hiérarchisées sont liés à des processus psychiques où les relations entre les fonctions psychiques des émotions et des pulsions individuelles sont devenues plus ouvertes et plus fluides. À une autorégulation via la mise en action quasi automatique des contre-émotions et contre-pulsions de la conscience a succédé une régulation via la prise de conscience. Avec l’ouverture des frontières sociales et psychiques, les groupes sociaux comme les fonctions psychiques sont devenus plus intégrés, c’est-à-dire que la communication et les relations entre ces groupes et ces fonctions sont devenues plus fluides et plus souples. Ainsi assiste-t-on à la sociogenèse et la psychogenèse d’une personnalité de « troisième nature ».

41Une exception marque néanmoins l’expansion de ces processus de substitution comportemental et émotionnel : les codes sociaux en sont venus à interdire l’expression ouverte des sentiments d’infériorité ou de supériorité. Cette tendance a confirmé le processus d’égalisation sociale, et fut une condition nécessaire au développement de l’informalisation. Il y eut ainsi une plus grande retenue des émotions en relation avec des manifestations d’arrogance ou d’autosatisfaction d’une part, et à l’auto-humiliation d’autre part. De telles manifestations furent bannies dans la sphère de l’imagination, des jeux et des sports, ou bien reléguées dans la coulisse des scènes sociale et psychique, ce qui conduisait à dissimuler ses sentiments de supériorité ou d’infériorité. On peut considérer que ce processus correspond à une contre-tendance ou, du moins partiellement, à une inversion de la direction du processus principal.

42De ce point de vue, il importe de se demander si les processus d’émancipation des émotions et de relâchement contrôlé des contrôles émotionnels vont se prolonger et éventuellement inclure de nouveaux sentiments de supériorité et d’infériorité. Ces sentiments-là seront-ils l’objet d’une plus grande prise de conscience, tout en étant soumis à un contrôle interne (par le moi) plus fort, plus compréhensif, plus stable et subtil, un contrôle qui serait minutieusement scruté, et donc renforcé, par des contrôles sociaux externes ? La réponse à cette question dépend en grande partie, bien sûr, de l’avenir des processus d’intégration et des conflits d’intégration qui leur sont inhérents. Ces conflits resteront-ils suffisamment contrôlés et contenus ? Mais l’inverse est également vrai : le contrôle et l’endiguement des conflits d’intégration sociale dépend dans une large mesure du degré de contrôle exercé sur les sentiments de supériorité dans la société des établis ; c’est-à-dire de leur degré d’informalisation.

Notes

  • [1]
    Peter N. Stearns et Timothy Haggerty, « The Role of Fear : Transitions in American Emotional Standards for Children, 1850-1950 », The American Historical Review, 96 (1), février 1991 p. 63-94.
  • [2]
    Voir aussi : Norbert Elias, Studien über die Deutschen : Machtkämpfe und Habitusentwicklung im 19. und 20. Jahrhundert, Michael Schröter (éd.), Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1989 ; trad. angl., id., The Germans : Power Struggle and the Development of Habitus in the Nineteeth and Twentieth Centuries, Michael Schröter (éd.), préf. et trad. de l’all. par Eric Dunning et Stephen Mennell, Cambridge, Polity Press, 1996 ; Peter N. Stearns, Battle Ground of Desire : The Struggle for Self-Control in Modern America, New York, New York University Press, 1999 ; Hans-Peter Waldhoff, Fremde und Zivilisierung, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1995 ; Cas Wouters, « Formalization and Informalization : Changing Tension Balances in Civilizing Processes », Theory, Culture & Society, 3 (2), 1986, p. 1-18 ; id., « The Sociology of Emotions and Flight Attendants : Hochschild’s », Theory, Culture & Society, 6 (1), 1989, p. 95-123 ; Cas Wouters, « How Strange to Ourselves Are our Feelings of Superiority and Inferiority ? », Theory, Culture & Society, 15, 1998, p. 131-150. Voir également les références de la note suivante.
  • [3]
    Cas Wouters, Sex and Manners : Female Emancipation in the West since 1890, Londres, Sage, 2004 ; id., Informalization : Manners and Emotions since 1890, Londres, Sage, 2007.
  • [4]
    Norbert Elias, La Civilisation des mœurs, trad. de l’all. par Pierre Kamnitzer, Paris, Calmann-Lévy, « Archives des sciences sociales », 1973.
  • [5]
    Thomas Haskell, « Capitalism and the Humanitarian Sensibility », American Historical Review, 90, 1985, p. 339-361 et 547-566, p. 561.En ligne
  • [6]
    Ibid., p. 353.
  • [7]
    Émile Durkheim, La Division du travail social [1893], Paris, PUF, 2007 ; trad. angl., id., The Division of Labour in Society, trad. du fr. par George Simpson, Glencoe, The Free Press, 1947, p. 211-219.
  • [8]
    Flora Klickman, The Etiquette of To-Day, Londres, The Girl’s Own Paper & Woman’s Magazine, 1902, p. 25.
  • [9]
    Voir Michael Curtin, Propriety and Position, New York, Garland, 1987.
  • [10]
    Sarah E. Newton, Learning to Behave : A Guide American Conduct Books Before 1900, Westport, Greenwood Press, 1994, p. 58.
  • [11]
    Marja van Tilburg, Hoe hoorde het ?, Amsterdam, Spinhuis, 1998, p. 67.
  • [12]
    Stuart M. Blumin, The Emergence of the Middle Class : Social Experience in the American City, 1760-1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 200.
  • [13]
    Sarah E. Newton, op. cit., p. 58-59.
  • [14]
    David Riesman, Reuel Denney et Nathan Glazer, The Lonely Crowd : A Study of the Changing American Character, New Haven,Yale University Press, 1950.
  • [15]
    Jonas Frykman et Orvar Löfgren, Culture Builders : A Historical Anthropology of Middle-Class Life, New Brunswick, Rutgers University Press, 1987, p. 55 et 52.
  • [16]
    Norbert Elias et Eric Dunning, Sport et civilisation : la violence maîtrisée, avant-propos de Roger Chartier, trad. de l’angl. par Josette Chicheportiche et Fabienne Duvigneau, Paris, Fayard, 1994.
  • [17]
    Ibid., p. 85-86.
  • [18]
    Dr. H.L. Oort, Goede Raad aan de jonge mannen en jonge meisjes der xxste eeuw, Utrecht, Broese, 1904, p. 10 et 14.
  • [19]
    Anne Edwards et Drusilla Beyfus, Lady Behave : A Guide to Modern Manners, Londres, Cassell, 1956, p. x.
  • [20]
    Emily Post, Etiquette in Society, in Business, in Politics and at Home, New York, Funk & Wagnalls, 1937, p. 2.
  • [21]
    Cité dans Horst-Volker Krumrey, Entwicklungsstrukturen von Verhaltensstandarden, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1984, p. 413.
  • [22]
    Lucie Heaton Armstrong, Etiquette up-to-date, Londres, Werner Laurie, 1908, p. 187-188.
  • [23]
    Arlie Russel Hochschild, The Managed Heart : Commercialization of Human Feeling, Berkeley, University of California Press, 1983.
  • [24]
    Johan Goudsblom, Dutch Society, New York, Random House, 1968, p. 30.
  • [25]
    Cas Wouters, « The Quest for New Rituals in Dying and Mourning : Changes in the We-I Balance », Body & Society, 8, 2002, p. 1-27.En ligne
  • [26]
    Valerie Steele, The Corset : A Cultural History, New Haven, Yale University Press, 2001.
Français

Résumé

Cette contribution se concentre sur les processus de civilisation au 20e siècle, en partant de l’analyse des livres de manières dans quatre pays occidentaux depuis 1890. Elle s’articule à l’étude de Norbert Elias en décrivant comment, sur une phase de longue durée de formalisation des manières et de « disciplinarisation » des personnes, les émotions « dangereuses » telles que celles relatives à la violence physique (y compris sexuelle) en vinrent à être contrôlées de façon de plus en plus automatique. Ainsi, une seconde nature ou un type de personnalité dominée par sa conscience devint dominant. Le 20e siècle céda la place à une informalisation des manières et à une émancipation des émotions : des émotions qui ont été niées et réprimées re(deviennent) conscientes et sont plus largement acceptées selon les codes sociaux. Pourtant, ce n’est qu’après les années 1950 que les standards d’autocontrôle permettent de plus en plus aux individus d’admettre qu’eux-mêmes et les autres puissent avoir des émotions « dangereuses » sans provoquer de honte, en particulier celle liée à la peur de perdre son contrôle et de perdre la face. À tel point qu’il est devenu « naturel » de percevoir les tractions et poussées à la fois de la « première nature » et de la « seconde nature » : une « troisième nature » de personnalité s’est ainsi développée.

Mots-clés

  • Norbert Elias
  • processus de civilisation
  • informalisation
  • manières
  • émotions
Cas Wouters
Cas Wouters est chercheur en sociologie à l’Université d’Utrecht et membre de l’Amsterdam School of Social Science Research. Il étudie les processus psychiques et sociaux du 20e siècle, en se concentrant sur les manières et les émotions en relations avec les classes sociales, les sexes et les générations, et les interprète en tant que processus d’informalisation. De nombreux articles et livres résultent de ces travaux. Deux livres récents traitent des changements intervenus dans les manuels de manières allemands, hollandais, anglais et américains : Sex and Manners : Female Emancipation in the West 1890-2000 (Sage, 2004) et Informalization : Manners and Emotions since 1890 (Sage, 2007).
Cas Wouters, Utrecht University, 3508 TC, Utrecht, Pays-Bas.
traduit de l’anglais par   
Bruno Poncharal
Cette publication est la plus récente de l'auteur sur Cairn.info.
Dernière publication diffusée sur Cairn.info ou sur un portail partenaire
Mis en ligne sur Cairn.info le 07/04/2010
https://doi.org/10.3917/vin.106.0161
Pour citer cet article
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