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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2010/4 (n° 108)


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Les violentes manifestations qui agitent l’Irak au début de l’année 1948 sont longtemps restées un angle mort de l’historiographie. Quand elles sont évoquées, sous le nom de « Wathba », c’est soit dans la perspective d’une histoire du mouvement communiste irakien, soit dans le cadre d’une histoire diplomatique des rapports de force entre l’Irak et la Grande-Bretagne. Pour tenter de rompre avec ce point de vue surplombant et à partir de données encore lacunaires, l’auteur de cette étude nous invite à une histoire « au ras du pavé » de la Wathba de 1948, une histoire plus attentive aux lieux, aux acteurs et aux étapes successives des manifestations, afin d’y percevoir un certain nombre de données structurantes de la vie politique irakienne dans l’immédiat après-guerre.

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Le 15 janvier 1948, après deux semaines de négociations précipitées, Saleh Jabr, président du conseil irakien, ratifie avec Ernest Bevin, ministre des Affaires étrangères britannique, un nouveau traité d’alliance entre le royaume hachémite d’Irak et la Grande-Bretagne. Ce traité répond aux désirs des uns de redéployer leurs forces au Moyen-Orient après l’indépendance de l’Inde et à ceux des autres de trouver un compromis avec l’ancienne puissance mandataire. Or, si le président du conseil se félicite de ce nouveau pacte et rend rapidement publique son adoption, la réception locale n’est guère favorable : du 16 au 27 janvier 1948, à Bagdad puis dans les autres grandes agglomérations, la population irakienne ne cesse de manifester contre cet accord [1][1] Dans le cadre de cette étude, seuls les événements.... Des manifestations nationalistes s’emparent ainsi de l’Irak, mais elles prennent rapidement d’autres caractères, en particulier lorsque des slogans antimonarchistes sont proclamés. L’ensemble de ces manifestations, encore peu étudiées, mérite donc d’être analysé dans le cadre de l’étude de l’espace public et de la construction de l’État.

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Ces mouvements de rues sont qualifiés de mûzâharât par les acteurs de l’époque, non de shaghabât ou de ishtibâkât[2][2] Si le vice-président du conseil Mûkhtar Bâbân emploie.... Ce mot se traduit par « manifestations », non par « émeutes » ou « heurts », et s’inscrit dans une tradition politique particulière au Moyen-Orient : il prend le sens de protestation ou d’intrusion dans la sphère publique à la fin du 19e siècle alors qu’il signifiait auparavant « secours » ou « assistance » [3][3] Ainsi que le définit le dictionnaire Kazimirski au.... De même que les termes de ?izb ou de dûstûr, mûzâharât renvoie donc à une formation idéologique particulière née du contact de l’Occident et du courant constitutionnaliste [4][4] Les deux premiers termes signifient respectivement.... Ce dernier défend le principe d’un pacte social nouveau entre le peuple et le prince, autour d’une représentation particulière. L’avènement de l’indépendance irakienne après la fin de l’Empire ottoman puis du Mandat en 1932 correspond pour nombre d’acteurs à un moment où un nouvel ordre politique peut émerger. Le début de l’année 1948 s’inscrit donc dans un contexte d’attentes : de nouveaux acteurs et partis politiques apparaissent, des libertés et des droits sont reconnus, renforçant le courant de libéralisation lié à la victoire des démocraties sur le totalitarisme. Or, cette expérience libérale se heurte aux conditions sociales et politiques du régime hachémite qui bloquent rapidement toute évolution de ce type. Il faut donc lire les événements de janvier 1948 comme l’irruption de forces politiques nouvelles. Le terme de wathba, dont l’origine est difficile à déterminer, signifie littéralement « saut » et peut désigner le basculement d’un ordre ancien vers un temps nouveau.

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Au sein de l’historiographie irakienne traditionnelle, l’étude de la Wathba se focalise sur une lecture communiste des événements. L’historien Hanna Batatu, dont la thèse The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Iraq : A Study of Iraq’s Old Landed and Commercial Classes and of its Communists, Ba’athists, and Free Officers[5][5] Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary... (Classes sociales traditionnelles et mouvements révolutionnaires en Irak : une étude des classes de propriétaires fonciers et de marchands et des communistes, ba’athistes et des officiers libres) demeure le point de départ de nombreuses études actuelles sur l’Irak [6][6] C’est tout du moins ce que propose Peter Sluglett...., introduit ces manifestations dans son étude du mouvement communiste. Il approche l’événement en termes de stratégies de contestation attestant des progrès du parti communiste en Irak et ne traite pas des différentes logiques présentes au cours de ces journées. D’autres ouvrages plus généraux sur l’histoire irakienne mentionnent la Wathba sous l’angle diplomatique et évoquent ces journées dans le cadre d’une réflexion sur les rapports avec la Grande-Bretagne. En tant que tel, la Wathba est omise et cet oubli peut s’expliquer par certaines caractéristiques de l’historiographie irakienne. Un premier élément de réponse est à rechercher dans l’histoire contemporaine du Moyen-Orient et plus particulièrement de l’Irak, dont les études demeurent largement conditionnées par les événements d’actualité. Ainsi, la guerre du Golfe de 1991 amène son lot de publications visant à comprendre la genèse d’un conflit mettant aux prises l’Irak avec une coalition mondiale. Dans ce cadre, la période des années 1940 et 1950 est un parent pauvre des études, polarisées par les régimes postérieurs ou antérieurs, comme la naissance de l’Irak ou le régime de Saddam Hussein. Cette omission est renforcée par une lecture locale des événements : il faut en effet attendre 1952 pour voir le parti Ba’ath apparaître sur la scène irakienne, ce qui relègue les événements antérieurs dans l’oubli [7][7] Ce parti dirige l’Irak avec quelques interruptions.... Une seconde explication réside dans l’objet d’analyse lui-même. Les grèves et les autres luttes partisanes ont été analysées par les politistes davantage que par les historiens et ce décalage académique provoque un saut chronologique. Il faut attendre les années 1970 pour que ces phénomènes commencent à être interrogés. L’âge des révolutions, qui débute en 1956, renforce cette vision. Il s’agit donc de restituer les différentes logiques et les acteurs présents pendant ces journées pour comprendre la manière dont la population irakienne urbaine prend place dans le champ politique en 1948.

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Avant de considérer les événements du 16 au 27 janvier 1948, le contexte politique et social de l’Irak mérite d’être rappelé. L’Irak est une monarchie parlementaire, dirigée par une branche de la famille hachémite, sous la régence de l’émir Abdullilah depuis 1938. Le régime repose sur une alliance politique et sociale entre la dynastie hachémite, les officiers shérifiens et les grands propriétaires terriens, principalement tribaux. Une classe politique étroite domine donc les institutions. En mai 1941, après une série de coups d’État – et au profit d’un retrait britannique dû à la guerre – un gouvernement nationaliste dirigé par Rashîd Kaylani prend le pouvoir, vote la déchéance du régent, et entame une politique de neutralité dans la guerre. Bientôt, les forces britanniques, au terme d’une brève campagne militaire, renversent ce gouvernement et réintroduisent le régent et le système politique d’avant-guerre. Il faut attendre la fin de la guerre pour que les forces d’occupation transmettent les pouvoirs aux autorités locales. Se développe alors un espoir de libéralisation politique. En 1946, des partis politiques sont autorisés, des élections organisées, des libertés nouvelles reconnues. Ces aspirations libérales sont portées par de nouveaux groupes sociaux de plus en plus influents, les effendis. Rapidement, ces attentes sont déçues, les élections parlementaires en 1947 étant largement contrôlées par le gouvernement et boycottées par les partis de l’opposition. C’est donc dans un contexte d’espérance mais aussi d’intenses mobilisations politiques et sociales, que prennent place les événements de la Wathba.

Des mobilisations nationalistes (16-18 janvier 1948)

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Les premiers temps de la Wathba correspondent par de nombreux aspects à une protestation habituelle menée par des étudiants nationalistes [8][8] Pour analyser ces manifestations, quatre types de source.... Tout comme les autres facultés et écoles au sein du Moyen-Orient, les étudiants irakiens protestent depuis près de six mois contre les décisions de l’ONU à propos de la Palestine et incitent leur gouvernement à agir. S’ajoute à cette question, le 5 janvier 1948, le départ d’une délégation ministérielle irakienne en charge de renégocier le traité irako-britannique de 1930 [9][9] En 1930, la Grande-Bretagne et l’Irak signent un traité.... Les étudiants de la faculté de droit entament une grève, puis débutent une série de manifestations, sévèrement réprimées. Les universités sont fermées et ne rouvrent que le 16 janvier. Cette césure renforce la mobilisation. L’université de droit entre en grève. La forme de la manifestation demeure simple : les étudiants tentent de remettre un texte de protestation au doyen puis de gagner les batiments officiels pour y clamer leurs désaccords. La réponse violente des autorités – emploi de tirs, charges de police – aboutit à dénombrer les premiers morts, deux selon le journal syrien Alif Bâ, ce qui favorise une extension du mouvement aux autres écoles et universités qui, dès le 17 janvier, rejoignent dans la rue les étudiants de droit [10][10] Voir Alif Bâ, 17 janvier 1948.. La manifestation consiste alors à réunir les groupes depuis les points de rassemblement constitués par les universités. La technique s’avère simple : un cortège part d’une école, une agglomération s’opère avant de chercher à rallier le palais royal ou le Parlement. Qui sont ces protestataires et combien sont-ils ? Les manifestants qui constituent la majorité des établissements peuvent être évalués à un millier environ [11][11] Les chiffres avancés par le Times (trois cents étudiants).... Nulle distinction n’est faite dans les rapports diplomatiques ou les journaux entre les étudiants et les étudiantes qui participent à ce mouvement [12][12] L’enquête menée par Nagde Al Ali et Nicola Pratt, atteste.... Cette première étape de la Wathba est le fait d’un groupe politisé et fortement sensible au mot d’ordre nationaliste [13][13] ‘Abd al Amir al Hami Akkam, Târîkh al ?izb al Istiqlâl....

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Ce groupe social est l’archétype des acteurs protestataires. Depuis le début du siècle, les universités ont constitué au Moyen-Orient les lieux d’émergence privilégiés de la contestation nationaliste. Elles ont pris, en Irak, la succession d’autres formes de lutte du début du siècle [14][14] Pierre-Jean Luizard a démontré le rôle tenu par les.... Au sein du monde des écoles, et tout particulièrement en Irak, les lieux de savoir sont perçus comme des espaces légitimes de construction nationale, et donc de dénonciation des menées coloniales. Les manuels scolaires portent l’image de l’unité arabe et de l’indépendance de la nation comme le modèle politique à suivre. Le roi Fay?al Ier avait ainsi favorisé Sati al Husri, qui a pu diffuser sa pensée sur l’indispensable réunion des terres arabes et sur la construction d’une nation unie. Les générations de 1948 sont donc imprégnées de cet idéal nationaliste [15][15] Vincent Geisser, Karam Karam et Frédéric Vairel, «.... Dès les premiers temps du mandat, les étudiants manifestent contre toute occupation britannique. Néanmoins, les contestations ne rassemblent que quelques centaines de personnes qui se contentent de remettre une lettre ou un texte de protestation aux autorités universitaires [16][16] Orit Bashkin, The Other Iraq : Pluralism and Culture....

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Si leur nombre demeure limité, les étudiants représentent une réelle force sociale et symbolique [17][17] Selon l’analyse de Saad Eddin Ibrahim, « La génération.... En termes d’effectifs, ils sont trois mille huit cents en 1947 [18][18] Selon Le Census 1947, recensement irakien, Bagdad,..., chiffre en augmentation permanente après 1945. Cette croissance est le reflet d’une croissance des services administratifs au sein de l’appareil d’État irakien et d’une volonté d’éduquer une population encore largement analphabète. Depuis la fin du 19e siècle, une promotion de la culture arabe, fondée sur un renouveau des universités et des écoles, a permis l’essor du nombre d’étudiants. Ces derniers sont employés dans l’administration ou dans l’armée ottomane. Ce moment, la nahda, voit aussi la constitution de l’espace universitaire comme terrain de protestation et de revendication nationaliste [19][19] Leyla Dakhli, « Arabisme, nationalisme arabe et identifications.... Ainsi, la fin de la Première Guerre mondiale est marquée en Égypte par de nombreuses manifestations auxquelles les étudiants participent. En Irak, il faut attendre l’ère mandataire et surtout l’indépendance pour que les universités et écoles se développent. Elles héritent de cette double culture : service de l’État moderne et creuset de la construction nationale. En 1932, une politique de promotion de l’éducation est entamée. Autour notamment de professeurs syriens ou libanais, fleurissent écoles puis universités irakiennes, avant que les événements de la Seconde Guerre mondiale et les conséquences de 1941 bloquent ce processus [20][20] En 1941, le retour du régent s’accompagne d’une purge.... Cependant, les besoins des bureaux gouvernementaux ou des offices publics et la demande d’éducation formulée par les populations urbaines provoquent une hausse des effectifs au sein de l’enseignement supérieur. Cet accroissement se poursuit parallèlement à celui d’une population irakienne en pleine explosion démographique. Or, avec l’augmentation du nombre de jeunes, une certaine remise en cause des rapports générationnels apparaît. Ces groupes, plus éduqués que leurs pères, réclament une place au sein de la direction des affaires, qu’ils ne peuvent obtenir dans un système hiérarchisé et largement fermé.

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La question nationale catalyse les craintes et les attentes des générations d’après-guerre. La cause première de la Wathba demeure la signature du traité de Portsmouth. Derrière un simple acte diplomatique, se lit une fracture identitaire fortement mobilisatrice. L’Irak est un pays récent, datant de 1920. Il porte les stigmates de sa naissance avec un regroupement volontaire de trois wilayât par les Britanniques, dont ils confient la direction au roi Fay?al Ier, contre un mouvement populaire qui avait embrasé le territoire [21][21] Voir Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 365-403.. La monarchie se retrouve et demeure en équilibre entre forces britanniques et aspiration nationale. Cet équilibre est rompu en 1941 avec la prise de pouvoir par Rachid Kaylani. Ce personnage, relativement ambigu dans ses choix idéologiques, tend à incarner l’idée nationaliste. Il parvient en effet, en 1941, à s’imposer contre le régent, et à être identifié au combat contre la puissance mandataire en réclamant la neutralité irakienne dans la guerre. Il en vient à représenter l’espoir d’une génération enthousiaste d’hommes politiques qui, depuis les années 1930, recherchaient une voie vers l’autonomie. La confrontation avec la Grande-Bretagne advient deux mois après le départ du régent, avec le blocus de la base militaire de Hanabiyya. La victoire anglaise conduit à une réinstallation de la monarchie et bientôt d’hommes politiques, qui ne peuvent plus, dès lors, se parer des symboles de la lutte contre l’impérialisme. La fin de la Seconde Guerre mondiale entraîne le retrait des forces occupantes et le retour à une vie politique organisée par la loi fondamentale de 1925. Cependant, pour la plupart des partis nouvellement institutionnalisés, et surtout pour les trois partis nationalistes, ce départ n’est qu’une étape dans la marche vers l’indépendance. Les symboles de l’occupation britannique doivent disparaître, au premier rang desquels les bases militaires.

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Cette quête d’une nation unie s’inscrit dans une histoire pluridécennale et demeure extrêmement présente dans les discours, les discussions et les écrits des hommes politiques irakiens, selon lesquels la nation doit être le cadre de renaissance du peuple arabe, le lieu de régénérescence qui doit lui permettre de rattraper et dépasser l’Occident. Dans cette logique, l’unité de la nation contre les partitions coloniales et les enclaves britanniques est la condition fondamentale de formation du peuple arabe et de son essor. Ces conceptions connaissent une large diffusion au sein de la population arabe. Elles prennent souvent deux formes, soit un irakisme au sens où les communautés irakiennes doivent générer une nation grâce à la fusion de peuples et de cultures particulières, renouant avec une tradition pluriséculaire et porteuse de la révolution de 1920, soit un panarabisme dans le sens où l’Irak est membre de la nation arabe à réunifier pour favoriser le renouveau du peuple [22][22] Éric Davies, Memories of State, Politics, History,.... Ces deux idéologies sont largement présentes dans les universités, principalement au sein de la faculté de droit. Elles convergent dans une commune opposition à tout accord avec la Grande-Bretagne qui ne stipule pas une pleine égalité. Elles ressentent toute incursion ou tout établissement britannique comme une blessure dans le corps de la nation. Elles prennent appui sur la charte des Nations unies, gage du droit international, pour réclamer l’abolition de la présence britannique.

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Ce sentiment nationaliste est donc l’un des moteurs des manifestants. Il galvanise d’autant plus les protestataires que deux affaires contemporaines attisent les ressentis nationaux. La Grande-Bretagne est en cours de négociation avec l’Égypte. Or, le gouvernement égyptien vient de rompre les négociations devant l’intransigeance britannique. Signer le traité de Portsmouth revient à trahir les frères égyptiens ou, du moins, à s’abaisser devant la puissance coloniale. Même si le traité de Portsmouth diffère de celui déjà en vigueur, tel est le ressenti dominant. L’autre question est l’affaire palestinienne [23][23] Henry Laurens, La Question de Palestine, Paris, Fayard,.... Le plan de partage est annoncé et les heurts entre communautés juives et palestiniennes sont quotidiens. Or, l’affaire palestinienne connaît au sein de l’Irak une vitalité particulière. Depuis la révolte arabe et l’arrivée de Husseini en 1939 à Bagdad, la Palestine en est venue à cristalliser le sentiment de trahison coloniale : elle est perçue comme un territoire de la nation arabe doublement amputé par l’occupation mandataire et par l’extension d’une colonisation juive. La question de Palestine apparaît comme un méta-conflit au nationalisme arabe, dépassant tous les autres [24][24] Voir Hamit Bozarslan, Une histoire de la violence au.... Cette attention particulière est donc sans cesse renforcée par les actualités, et cela d’autant plus que les gouvernements irakiens, principalement celui de Saleh Jabr, tentent de s’imposer sur la scène régionale par leur virulence antisioniste [25][25] Michael Eppel, Iraq from Monarchy to Tyranny : From.... Les dirigeants irakiens souhaitent détourner le regard nationaliste des questions irakiennes en le portant sur l’extérieur, mais ils ne réalisent pas qu’ils ne font que renforcer l’amertume ou la colère sur les questions nationales. La presse quotidienne relaie largement ce ressenti, dénonçant la perte de la Palestine en tant qu’espace de la nation arabe et de la souveraineté irakienne [26][26] Voir notamment les éditoriaux de Hu?ayn Jâmil, dans.... Le traité de Portsmouth aggrave cette blessure symbolique, dans la mesure où il ne permet pas à l’Irak de disposer des forces militaires nécessaires pour contrer le partage annoncé de la Palestine.

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Néanmoins, au soir du 18 janvier 1948, le comité de grève constitué par les étudiants des écoles annonce la fin du cycle de manifestations. Ces premiers jours ont pu montrer la colère étudiante, mais celle-ci ne parvient pas à dépasser les cercles des écoles. Or, parallèlement, le vice-président du Conseil se prononce pour une suspension de toute mesure de conciliation à l’égard des protestataires. Un communiqué stipule que « [le ministre par intérim s’engage à] briser par la force toute nouvelle manifestation de nature à troubler l’ordre du pays ». Le texte du bulletin révèle les contradictions du pouvoir devant cette éruption de protestations. Le premier paragraphe rappelle que le pouvoir aurait pu sévir depuis le début, mais qu’il a toléré des actes contraires au droit. Il indique toutefois sa ferme volonté de rétablir l’ordre [27][27] Voir Alif Bâ, 20 janvier 1948.. Cette prise de décision rend compte d’une dynamique particulière du pouvoir en Irak. Le régent, le président du Conseil et les ministres constituent autant d’autorités concurrentes qui recherchent une légitimation par l’action. Or les deux premiers sont absents de la capitale pendant ces jours de janvier 1948. C’est donc au vice-président du Conseil de prendre les mesures d’ordre. Il n’ose pas, dans un premier temps, utiliser toutes les attributions gouvernementales pour mener à bien le retour à la normale. Cette prudence s’explique par des protestations enregistrées au Parlement où un front constitutionnel s’est formé depuis le 7 janvier, et des contacts tissés entre les partis politiques d’opposition et les étudiants. La volonté de réprimer correspond au retour du régent dans la capitale. Le palais exerce certainement une pression pour que l’ordre soit rétabli. Mais cet élément semble favoriser la coalition de forces disparates.

Agrégation des forces et victoire apparente (19-23 janvier)

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La réponse du vice-président du Conseil déclenche une nouvelle protestation. Loin de ramener le calme, cet appel radiophonique est suivi d’un nouvel élan, entre autres des étudiants. Le 20 janvier, c’est une foule bigarrée qui envahit les rues de la capitale. L’appel à la manifestation, en dépit des menaces du pouvoir, est suivi par des élèves de la faculté, dont certains sont les enfants de dirigeants irakiens, mais aussi des membres de partis politiques reconnus, des adhérents au parti communiste, certains parlementaires indépendants. Le cadre strictement étudiant est ici dépassé, conférant un premier caractère inédit aux événements de la Wathba : loin d’être uniquement une manifestation patriote des membres de l’université, elle s’apparente à une union de la population irakienne et de ses représentants contre un projet de société. L’intégration de nouveaux groupes ne se limite pas aux députés ou aux hommes politiques. Le cortège est rejoint par les représentants des chemins de fer de Bagdad. Ceci modifie la forme de la manifestation. La foule, après s’être réunie, suit la rue principale de Bagdad, shâra’ al Rashîd. Elle y subit les tirs de la police, ce qui occasionne cinq morts et des blessés. Avec les premiers morts, un nouveau cycle de manifestations se met en place et la confrontation change de nature. Le but n’est plus seulement l’occupation de l’espace public. Le lendemain, des manifestations sont programmées autour des funérailles des morts de la veille et l’enterrement est l’occasion d’exprimer son opposition [28][28] Danielle Tartakowsky, Nous irons chanter sur vos tombes.... Au premier rang, se tiennent les principaux fils de notables, notamment le fils du directeur de la police. La reconnaissance de funérailles nationales pour les morts des jours précédents prend place parmi les revendications. Mais, en bousculant les barrages policiers, de nouveaux morts sont relevés. En fin de journée, un événement provoque un embrasement supplémentaire : la police tire sur un cortège, sortant ou entrant, selon les témoignages, de l’hôpital de Bagdad où se trouvaient les cadavres d’étudiants. La police ouvre le feu sur des groupes pacifiques venus chercher leurs morts, ce qui représente une véritable violation de l’ordre symbolique et des lois de la sépulture, conduisant à une forme de désacralisation du pouvoir. Les slogans relaient ce ressentiment demandant la déchéance du régent, voire sa mort et le retour de Rashîd Kaylani, président du Conseil en 1941, parti en exil depuis.

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Ces deux journées transforment le sens de la Wathba : l’enjeu devient national avec le ralliement des représentants politiques. En cela, la manifestation est bien un facteur d’intégration. Les hommes politiques jusqu’au 20 janvier avaient adopté une opposition avant tout institutionnelle. Les journaux publiaient des protestations et des articles critiques sans appeler à descendre dans la rue, alors que les parlementaires constituent des groupes réclamant une enquête sur les événements et un débat dans les chambres [29][29] Voir Liwa al Istiqlâl et Alif Bâ des premiers jours.... Certes, de façon informelle, des contacts existent avec les étudiants, mais nulle participation n’est relevée [30][30] ‘Abd al Amir al Hami Akkam, op. cit., p. 216.. Cette situation change le 20 janvier, avec une première participation publique dans les rues de Bagdad. Cependant, elle demeure modeste : aucun dirigeant de parti n’est aux côtés des manifestants et la plupart d’entre eux conservent leur rôle de tribun de presse [31][31] C’est le cas tout particulièrement de Kamil Tchâdirjî.... Pourquoi et comment les partis politiques entrent-ils dans la lutte ? Les différents partis sont tous marqués par une idéologie nationaliste, revendiquant dans leur programme un lien négocié avec la Grande-Bretagne, sur le principe de deux partenaires égaux [32][32] Voir les programmes des partis reproduits dans ‘Abd.... Ils refusent la présence britannique imposée et consentent à un accord entre deux pays souverains. Néanmoins, leur rôle exact est assez flou pendant les événements. À considérer les mémoires de Kâmil Tchâdirjî, son rôle pendant les journées se cantonne à une négociation avec le régent. Il ne paraît pas investir la rue et ne mentionne aucun adhérent comme ayant un rôle significatif. Or, à l’occasion d’une discussion postérieure, il évoque la constitution d’un fonds d’aide aux protestations. Rien de précis n’est indiqué, ni sur ses membres ni sur les formes d’action, hormis le montant de trois mille dinars [33][33] C’est un comité de coopération selon la traduction.... Plusieurs hypothèses peuvent être émises. Les partis visent-ils une action de soutien, comme une mutuelle pour leur adhérents ? C’est possible. Envisagent-ils une transformation politique ? C’est probable. Le modèle repris renvoie dans une certaine mesure à la culture politique des années 1930. Les différents membres de ces partis ont vécu et participé aux troubles de cette période, pendant laquelle des coups d’État et des révoltes ont influé sur la politique du gouvernement. À l’image des actions de 1936, ces individus peuvent tenter de modifier la politique nationale en promouvant une révolte, dont ils maîtriseraient le cours [34][34] En 1936 se déroule le premier coup d’État militaire,.... Il ne faut cependant pas voir en eux des révolutionnaires, dans la mesure où ils ne désirent pas renverser le régime ou modifier la structure sociale. Les proclamations répétées et les prises de position régulières dans leurs programmes attestent de cette volonté réformatrice. Mais leurs entreprises ne sont pas exemptes de manigances et de tentatives d’émeutes. Or, dans le cas de la Wathba, l’ampleur prise par la protestation semble surprendre ces acteurs. Ces derniers, à l’image de Kâmel Tchâdirjî, se sont engagés dans de nombreux mouvements sociaux dans les années 1946-1947. Ils ne parviennent pas à fédérer les efforts des partis d’opposition pour encadrer l’explosion étudiante qu’ils ont initiée [35][35] Voir les notes de l’ambassade britannique pour les.... Leur participation sert dans une large mesure à appuyer leur réintégration à la direction politique dont ils sont exclus depuis la multiplication de procès en vertu des lois anticommunistes et des élections truquées et boycottées de 1947 [36][36] Se retrouve la logique du choix entre émeute et élection.... Leur retrait de la lutte s’explique aussi par leur intégration au processus de sortie de crise.

Une sortie de crise esquivée

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L’essor du mouvement ainsi que la teneur des slogans provoquent une panique du pouvoir royal. Le palais tente de trouver une solution. Au soir du 21 janvier, une nouvelle approche de sortie de crise se dessine. Le régent, Abdullilah, interfère dans la conduite des négociations, en réunissant une assemblée composée des anciens présidents du Conseil et des chefs de partis politiques, certains libérés de prison juste pour l’occasion. Cette forme de négociation représente une des particularités du mode de gestion développé par Abdullilah. Il tente de s’imposer comme centre du pouvoir [37][37] On peut reprendre l’expression de « centre de pouvoir..., en procédant à une concertation des dirigeants. Estce une innovation en matière d’administration avec la réunion d’une assemblée de composition variée représentant l’opinion publique ? Est-ce une reprise, sous d’autres formes, du conseil tribal, de la majlis propre au monde des shûyyûrs ? Il est difficile de statuer, mais il est certain que cette réunion crée un court-circuit dans la fabrique décisionnelle qui provoque une ubiquité dans les ordres. Cette réunion semi-publique aboutit au renoncement ou à l’abrogation du traité, qui « ne convient pas aux conditions de l’Irak [38][38] Selon les termes du régent, dans Alif Bâ, 22 janvier... », alors même que le président du Conseil en exercice continue de le soutenir. Le régent déplace la responsabilité qu’il assumait dans la conduite des affaires étrangères sur Saleh Jabr pour se prémunir contre le désaveu de la rue. Néanmoins, si cette initiative semble répondre aux vœux de la population, elle n’est pas entérinée par tous les membres du gouvernement. Le président du Conseil, Saleh Jabr, toujours à Londres, s’étonne de cette prise de position.

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L’annonce du désaveu royal est salué par des manifestations joyeuses. La foule convergeante se réunit pour fêter une victoire sur le pouvoir royal. Les funérailles de ceux désormais appelés shûhada’, ou martyrs, se déroulent le 23 avril, dans une « atmosphère qui tenait du délire et du triomphe en l’absence de toute force de police ». Cette fois, le public se compose des participants initiaux et « de la lie de la population », selon l’ambassadeur de France. Il faut entendre ici, les ouvriers et groupes nouvellement arrivés dans la ville, travaillant souvent à la journée. Les slogans qui jusqu’alors conservaient une relative modération se font plus brutaux. Ils appellent non plus seulement au retrait du traité seulement, mais aussi portent également des cris « à mort Nuri as Said, à mort Saleh Jabre, vive Réchid al Gaylani [39][39] Les citations sont tirées du rapport diplomatique français... ». Le pouvoir monarchique prend peur devant ces vastes marches pacifiques qui entament une contestation du régime. Une troisième étape est franchie ici. La composition des manifestants se fait plus composite. Les étudiants, les notables, bien que certains commencent à se retirer, sont rejoints par les populations ouvrières, des rives gauche du Tigre. Cette mobilisation favorise le dédoublement des lieux des cortèges et des marches. Le but devient la jonction des manifestants. Les supports de la mobilisation évoluent avec la composition de la manifestation. Le cortège est ponctué de moments de discours, qui donnent une place nouvelle à la parole. Ainsi, un podium est dressé pour accueillir Kamil Qazamchi, qui discourt pendant plusieurs heures contre le régime. Il est à noter que la Wathba se situe à un moment charnière de l’usage de l’arabe. Le discours prononcé est en arabe littéral, mais il fait place à des formes syntaxiques épurées facilement compréhensibles. Il n’est pas en dialecte, mais il prend les traits du discours populaire, celui-là même popularisé par Gamal ‘Abd al Nasser quelques années plus tard. La parole demeure un moyen d’explication des arguments, ici la place tenue par la puissance mandataire, la question de Palestine et l’oppression sociale. Elle amalgame et rend compte des liens existant entre les différents slogans, suppléant à l’écrit qui n’est compris que par une minorité de la population [40][40] Peut-être 5 % de la population est lettré, voir Phebe.... Par ailleurs, la parole complète plus que ne supplée à l’ensemble des écrits, que ce soient les journaux d’opposition, les bulletins (baynât) ou les tracts distribués. Ces médias de protestation appartiennent à une élite et supposent des médiateurs culturels, des militants politiques expliquant le texte ou le lisant publiquement.

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La journée du 23 janvier associe aux manifestations précédentes deux innovations importantes : l’intrusion d’une frange importante des milieux populaires et l’entrée en scène du parti communiste irakien. Ce dernier se distingue des autres groupements d’opposition par deux traits : il est clandestin et fortement hiérarchisé. Depuis les années 1940, son secrétaire général a entrepris de créer un mouvement de masse. Yusuf Salman Yusuf, dit Fadh, parvient à structurer le parti en développant des cellules régionales et à attirer près d’une centaine de personnes. Il se fait arrêter en 1947, mais poursuit l’action militante depuis son lieu d’emprisonnement. Il semble être un moteur de l’essor du mouvement. Fort d’une masse de militants et surtout de l’absence de sanctions possibles – le parti est déjà condamné et leurs chefs emprisonnés –, il appelle à prolonger le mouvement de protestation en dépit des tentatives de négociation. Le combat pour la visibilité est réel : chaque espace de rue devient la preuve d’une puissance nouvelle du parti. L’appel du parti communiste répond aux demandes sociales émises par les autres groupes protestataires. Si les mots d’ordre patriotiques sont importants pour ce que l’ambassadeur appelle la « lie de la population », ils sont aussi complétés par des exigences économiques et sociales.

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Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Irak connaît de grandes difficultés financières et économiques, ce qui provoque une situation hyperinflationniste. Trois conséquences s’ensuivent : les prix des denrées ne cessent de croître, faisant chuter brutalement le niveau de vie des salariés ; la concentration des terres s’accélère, accroissant l’exode rural vers les villes ; globalement s’ensuit une détérioration des niveaux alimentaires moyens. Par ailleurs, la situation financière du gouvernement demeure précaire et l’empêche d’agir pour construire les équipements nécessaires et apporter une aide minimum à la population. Or, ces deux paramètres se conjuguent pour expliquer la multiplication de protestations au cours de l’année 1946 et de l’année 1947. À Kirkouk, lors de la grève des employés de la Petroleum Company, il faut recourir aux forces de l’ordre et à une loi d’état d’urgence régionale pour rétablir l’ordre. Des unions syndicales ou des comités de grève émergent, favorisant une mobilisation accrue. La multiplication des mouvements sociaux relayés par les partis politiques montre une politisation plus grande des ouvriers. Or, l’engagement des partis d’opposition et des mouvements d’obédience communiste permet de structurer des manifestations et de construire un premier registre d’action. La grève est suivie de cortèges, de la publication d’articles, de bulletins pour énoncer les revendications. Une acceptation tacite de l’épreuve de force se fait, les chefs politiques s’accordent à risquer leur liberté. Le mobile économique est bien présent lors du troisième temps de la Wathba, avec la mobilisation ouvrière, qui tente de rejoindre les autres groupements. Le problème alimentaire se traduit par l’entrée en scène des gens de l’Est. Ces derniers correspondent à des vagues de migrants venus depuis peu à Bagdad, faisant grossir rapidement les faubourgs de la ville. Ils constituent une force d’appoint lors des mouvements. Leur motivation réside dans l’espoir d’un gain immédiat, celui d’une distribution ou d’une prise par les pillages. Cependant, ce dernier aspect est très limité. L’originalité première de la Wathba tient à la convergence d’un idéal patriote et institutionnel avec une demande sociale nouvelle, celle d’un développement équilibré.

De l’impasse au drame

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Le régent parvient donc à temporiser la colère de la rue, ce qui donne à la journée du 23 janvier un air de fête annonçant une fin de crise. Cependant, le retour de Salah Jabr amène à un renversement de situation. Ce dernier, dès son arrivée en Irak, le 26 janvier au soir, demande audience, réclame de pouvoir ramener l’ordre avant toute discussion sur sa démission [41][41] Voir Alif Bâ, le 26 janvier 1948.. Les promesses du régent sont oubliées un temps. Ce dernier opère un retrait stratégique faisant apparaître le président du Conseil comme celui qui a conduit les opérations et qui a permis la sortie de crise. Saleh Jabr, quant à lui, tente de restaurer son prestige d’homme politique et l’autorité du gouvernement en matière de conduite des affaires. Cet épisode atteste de la polyarchie des institutions irakiennes de l’après-guerre, qui occasionne de nombreux conflits en raison d’une concurrence pour le pouvoir. La lutte pour la suprématie conduit à une radicalisation de la répression. Au soir du 26 janvier, Saleh Jabr diffuse un bulletin radiophonique interdisant toute manifestation et rappelant que le gouvernement utilisera tous les moyens pour ramener l’ordre. Le lendemain, la ville est devenue un champ de bataille, avec un déploiement massif de nids de mitrailleuses. Une remarque s’impose sur les services d’ordre. Comme le note Matthew Elliot, ni les gaz lacrymogènes ni les lances à incendie ne sont encore utilisés pour briser un cortège [42][42] Matthew Elliot, Independent Iraq : The Monarchy and.... Seules les armes à feu peuvent prévenir ou empêcher un rassemblement.

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À l’interdiction des manifestations, les communistes répondent par un tract qui appelle à une poursuite du mouvement. Le tract reprend simplement les grandes lignes des slogans. Il permet les premiers rassemblements, le 27 janvier. Un regroupement se produit sur la rive droite du Tigre. Des jeunes sont présents ainsi que des ouvriers, les uns et les autres portant des cannes. Dans le quartier de Schalchiyyah, sur l’autre rive, les ouvriers du chemin de fer débraient. Situés de part et d’autres de la ville, les manifestants ont pour but premier de se regrouper. Le long du cortège, des tirs sporadiques se produisent, dans le cortège principal, une voiture est brûlée. Mais il semble que, jusqu’à l’approche du fleuve, aucun incident important ne soit enregistré. C’est au contraire, une mobilisation pacifique dans laquelle de nouvelles expressions prennent place. Bahr al ‘Ulûm, porté sur les épaules de plusieurs camarades, entame un long poème, qu’il déclame des heures durant. Cet écrit s’inscrit dans une tradition de textes renouvelée. L’usage de la poésie est fréquent dans la presse arabe contemporaine. S’y croisent les traditions de la tribu, davantage portée sur l’oral que sur l’écrit, et un renouveau culturel dans le cadre urbain de la poésie dialectale. Le poète appartient lui-même à une grande famille irakienne qui a participé aux combats nationalistes du début du siècle et représente ainsi un symbole. Il favorise dans sa parole la convergence des populations disparates de Bagdad et les arguments variés des opposants politiques. La marche du cortège est à l’image de cette parole, intégrant des foules bigarrées autour de quelques mots d’ordre.

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En revanche, parvenus sur le pont de Ma’mûm-Rashîd, les protestataires veulent le franchir, alors même qu’il est coupé par un barrage policier et que des forces de l’ordre sont équipées de mitrailleuses. De l’autre côté de la ville, la manifestation dégénère et la population devient difficilement contrôlable. Sur le pont, une hésitation gagne les rangs. Finalement une jeune fille de 15 ans s’avance, franchit le pont et le barrage avant que le feu ne soit ouvert. Le nombre de victimes n’est pas recensé, peut être soixante-dix-sept morts [43][43] Hanna Batatu, op. cit., p. 555-557.. Ce dérapage est largement le fait des structures de répression en Irak. Si les premiers jours, l’usage d’armes à feu avait un caractère préventif, il a progressivement évolué devenant systématique avec choix de cibles. Par ailleurs, les effectifs de la police urbaine demeurant insuffisants, l’armée est mobilisée. Elle est construite avant tout comme une force de répression et a déjà servi dans ce sens. Mais le terrain urbain constitue une relative nouveauté, de même que la maîtrise des foules. Lors des répressions tribales dans les années 1930, en collaboration avec la Royal Air Force, l’usage d’une force massive (bombardements, etc.) ne posait guère de problème. C’est avec une même approche que l’armée est employée dans le cas de la Wathba. En cela, l’inexistence de moyens médians pour contrôler les foules provoque un massacre. Les témoins parlent de boucherie d’autant qu’une partie des manifestants se retrouve dans le fleuve. L’ultime moment de la Wathba dégénère donc en émeute.

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Le soir du 27 janvier, une commission parlementaire se réunit pour enquêter sur les événements qui traumatisent durablement les populations irakiennes. Le retour à l’ordre n’est obtenu que quelques mois plus tard avec le vote de la loi martiale pendant la guerre de Palestine. La mémoire de cet épisode prend un caractère ambivalent : celui du drame dont il faut se souvenir, celui du traumatisme qu’il faut refouler. Il est surprenant de constater que la plupart des autobiographies n’accordent qu’une ou deux pages à ce moment clé. Les chefs politiques, proche du gouvernement ou de l’opposition, en viennent à oublier les événements ou à n’en donner qu’une très brève description. L’impression domine que nul n’est vainqueur de cette épreuve de force, aboutissant à un refoulement collectif. Cet état s’explique aussi par l’autre traumatisme de l’année 1948. Six mois après les événements, les armées irakiennes sont défaites en Palestine, ce qui conduit à faire exister durablement une question palestinienne dans l’agenda politique irakien. À suivre les propos de Mohammed Mehdi Kubbah, c’est un aveu d’amateurisme à propos de la Wathba qui ressort [44][44] Kew Garden, National Archives, FO 624 / 188, rencontre.... Mais le pouvoir se souvient aussi de ce moment, le forçant à renoncer à un traité et à se méfier durablement de la rue.

23

Le caractère exceptionnel de la Wathba dans l’histoire irakienne tient à la convergence des forces qui constituent les rangs des manifestants et des mots d’ordre que portent les protestataires. Si, comme le montre Pierre-Jean Luizard, les questions d’indépendance nationale permettaient de construire une opposition importante au début du siècle, la spécificité des événements de janvier 1948 est de favoriser un amalgame entre les questions sociales et politiques. Ce mouvement annonce d’autres formes de lutte dont l’incendie du Caire de 1952 demeure un exemple révélateur [45][45] Anne-Claire Kerbœuf, « “La Racaille” et les “intrigants”.... Cependant, l’affaire palestinienne dans le cas de l’Irak permet au pouvoir en place de se maintenir contre le mouvement de foule. Ces soubresauts violents sont toutefois une autre forme d’intrusion du peuple dans l’espace public qui n’est pas sans annoncer les grandes mobilisations de rue de l’âge des révolutions.

1 - Exposition historique du monde portugais, plan d’ensemble par F. Kradolfer1
(Komemoraçoes Centenaries, BDIC O 36991)

Notes

[1]

Dans le cadre de cette étude, seuls les événements de Bagdad sont étudiés.

[2]

Si le vice-président du conseil Mûkhtar Bâbân emploie le terme de shaghabât (émeutes), il n’en use que pour indiquer les débordements au sein des manifestations, voir le journal syrien Alif Bâ, 20 janvier 1948.

[3]

Ainsi que le définit le dictionnaire Kazimirski au cours des années 1860.

[4]

Les deux premiers termes signifient respectivement « parti politique » et « Constitution », voir Elie Kédourie, Arabic Political Memoirs and Other Studies, Londres, Franck Cass, 1974, p. 28.

[5]

Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Iraq : A Study of Iraq’s Old Landed and Commercial Classes and of its Communists, Ba’athists, and Free Officers, Princeton, Princeton University Press, 1979.

[6]

C’est tout du moins ce que propose Peter Sluglett. Hanna Batatu a pu avoir accès à l’ensemble des archives de police pour les années de la monarchie (1920-1958) et des débuts de la République. Voir Peter Sluglett, « Introduction », in C. Heather Bleaney et Geoffrey J. Roper, Iraq : A Bibliographical Guide, Leyde, Brill, 2004, p. xiv.

[7]

Ce parti dirige l’Irak avec quelques interruptions de 1963 à 2003. Pour l’analyse de ce point de l’historiographie, voir Zachary Lockman, Workers and Working Class in the Middle East : Struggles, Histories, Historiographies, Albany, State University of New York Press, 1994, p. 282.

[8]

Pour analyser ces manifestations, quatre types de source sont disponibles : les notes diplomatiques françaises ou britanniques, les mémoires d’hommes politiques irakiens, les documents publiés, principalement par l’historien irakien Hassani, in ‘Abd al Razzaq Hassani, Tarîkh al Wizarât al ‘Iraqiyya, Bagdad, 1965, et la presse contemporaine, occidentale ou arabe. Elles sont complétées par la présentation fortement documentée de Hanna Batatu, voir Hanna Batatu, op. cit., p. 545-566.

[9]

En 1930, la Grande-Bretagne et l’Irak signent un traité d’alliance militaire et politique dans lequel sont reconnus à la Grande-Bretagne les droits d’utiliser le sol irakien en temps de guerre et de fournir des conseillers à tous les ministres, entre autres.

[10]

Voir Alif Bâ, 17 janvier 1948.

[11]

Les chiffres avancés par le Times (trois cents étudiants) semblent faibles par rapport à la politisation des étudiants et aux fortes capacités de mobilisation présentes dans ce milieu. Ils ne décomptent visiblement que la faculté de droit et de pharmacie, oubliant les écoles supérieures et les autres structures de la faculté.

[12]

L’enquête menée par Nagde Al Ali et Nicola Pratt, atteste d’une forte politisation féminine, et de leur participation dans le monde universitaire et politique à la lutte nationaliste. Il faut donc leur faire une place dans les différents groupes de contestation. Voir Nagde Al Ali et Nicola Pratt, What Kind of Liberation ? Women and the Occupation of Iraq, Los Angeles, University of California Press, 2009, p. 21.

[13]

‘Abd al Amir al Hami Akkam, Târîkh al ?izb al Istiqlâl al ‘iraqiy, 1946-1958, Bagdad, Dar al shû’ûn, al thaqâfiyya al ‘âma, 1982, p. 215-217.

[14]

Pierre-Jean Luizard a démontré le rôle tenu par les ulémas dans la contestation nationale du début du siècle jusqu’à la fondation de l’État irakien. Le rôle tenu par ce groupe tend à péricliter au milieu des années 1920 après la répression subie, voir Pierre-Jean Luizard, La Formation de l’Irak contemporain, le rôle politique des ulémas chiites à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’État irakien, Paris, CNRS, 1991.

[15]

Vincent Geisser, Karam Karam et Frédéric Vairel, « Espaces du politique, mobilisation et protestation », in Élisabeth Picard, La Politique dans le monde arabe, Paris, Armand Colin, 2006, p. 193-214, p. 203.

[16]

Orit Bashkin, The Other Iraq : Pluralism and Culture in Hashemite Iraq, Stanford, Stanford University Press, 2009, p. 48-49.

[17]

Selon l’analyse de Saad Eddin Ibrahim, « La génération seventies en Égypte, la société civile comme répertoire d’action collective », in Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Fillieule, Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes, Paris, Presse de Sciences Po, 2003.

[18]

Selon Le Census 1947, recensement irakien, Bagdad, 1952.

[19]

Leyla Dakhli, « Arabisme, nationalisme arabe et identifications transnationales arabes au 20e siècle », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 103, juillet-septembre 2009, p. 12-25.

[20]

En 1941, le retour du régent s’accompagne d’une purge administrative et militaire, et du renvoi des professeurs égyptiens, syriens ou palestiniens partisans d’un nationalisme arabe, voir Daniel Silvefarb, The Twilight of British Ascendancy in the Middle East : A Case Study of Iraq, 1941-1950, Basingstoke, Macmillan, 1994.

[21]

Voir Pierre-Jean Luizard, op. cit., p. 365-403.

[22]

Éric Davies, Memories of State, Politics, History, and Collective Identity in Modern Iraq, Berkeley, University of California Press, 2005.

[23]

Henry Laurens, La Question de Palestine, Paris, Fayard, vol. 2 et 3, 2002 et 2007.

[24]

Voir Hamit Bozarslan, Une histoire de la violence au Moyen-Orient : de l’Empire ottoman à Al-Qaïda, Paris, La Découverte, 2008, qui trace la généalogie des phénomènes de violence au sein des pays du Moyen-Orient.

[25]

Michael Eppel, Iraq from Monarchy to Tyranny : From the Hashemites to the Rise of Saddam, Miami, University of Florida Press, 2004, p. 75-77.

[26]

Voir notamment les éditoriaux de Hu?ayn Jâmil, dans Al Zamân, en janvier 1948.

[27]

Voir Alif Bâ, 20 janvier 1948.

[28]

Danielle Tartakowsky, Nous irons chanter sur vos tombes : le Père-Lachaise, xixe-xxe siècle, Paris, Aubier, 1999.

[29]

Voir Liwa al Istiqlâl et Alif Bâ des premiers jours de janvier 1948.

[30]

‘Abd al Amir al Hami Akkam, op. cit., p. 216.

[31]

C’est le cas tout particulièrement de Kamil Tchâdirjî et de Mohammed Mehdi Kubbah.

[32]

Voir les programmes des partis reproduits dans ‘Abd al Razzaq Hassani, Tarîkh al Wizarât al ‘Iraqiyya, Saida, Taba’a al Irafan, 1965, t. VII, p. 18 sqq.

[33]

C’est un comité de coopération selon la traduction de lajnat al ta’aoun. Voir Kâmil Tchâdirjî, Mûdhakirrât Kâmil Tchâdirjî wa târikh al ?izb al wataniyya al dimûqrâtiyya, Londres, Dar al Hikmat, 2002, p. 354.

[34]

En 1936 se déroule le premier coup d’État militaire, ouvrant une période d’instabilité en Irak. Bakr Siqdi s’empare du pouvoir et le gouvernement est confié à Hikmat Suleiman, un civil qui a su s’allier avec le général.

[35]

Voir les notes de l’ambassade britannique pour les premiers jours de janvier (Kew Garden, National Archives, FO 371 / 68441). Elles montrent la manière dont les premières luttes sont initiées avec le soutien de l’Istiqlâl, qui dispose de relais dans le monde universitaire. Ce parti se retrouve rapidement dépassé.

[36]

Se retrouve la logique du choix entre émeute et élection avancée dans Bertrand Badie, Les Deux États : pouvoir et société en Occident et en terre d’islam, Paris, Fayard, 1986.

[37]

On peut reprendre l’expression de « centre de pouvoir » ou « markâz al soulta », employée par Akram Hawrani, Mûdhakirrât Akram Hawrani, Le Caire, Maktaba al Mabdulî, 2000, p. 3213.

[38]

Selon les termes du régent, dans Alif Bâ, 22 janvier 1948. Plus généralement, le discours du régent prend acte des quatre propositions avancées par les partis d’opposition : abrogation du traité, changement de la loi électorale, nouvelles élections législatives et distribution de rations alimentaires, voir Kâmil Tchâdirjî, op. cit., p. 182-185.

[39]

Les citations sont tirées du rapport diplomatique français sur les événements, voir « la situation politique intérieure et le traité de Portsmouth », le 23 janvier 1948, Bagdad, carton 454, Irak 1944-1952, Afrique / Levant, Quai d’Orsay. La transcription des slogans est reprise de cette note.

[40]

Peut-être 5 % de la population est lettré, voir Phebe Marr, The Modern History of Iraq, Boulder/ Londres, Westview Press/Longman, 1985, p. 138-139.

[41]

Voir Alif Bâ, le 26 janvier 1948.

[42]

Matthew Elliot, Independent Iraq : The Monarchy and British Influence, Londres, Tauris Academic Studies, 1996, p. 63.

[43]

Hanna Batatu, op. cit., p. 555-557.

[44]

Kew Garden, National Archives, FO 624 / 188, rencontre entre Mohammed Mehdi Kubbah et Nuri as Said, le 9 février 1950.

[45]

Anne-Claire Kerbœuf, « “La Racaille” et les “intrigants” », Égypte / Monde arabe, 2 (4-5), 2001, p. 55-80.

Résumé

Français

Entre le 15 et le 27 janvier 1948, l’Irak connaît une succession de manifestations qui ne cessent de prendre de l’importance, menaçant à terme le régime. Elles sont appelées « Wathba ». Cet article vise à restituer les différentes logiques animant ces journées, autour des participants, des mobiles de lutte, ainsi que des formes prises par ces protestations. Si l’origine de la contestation demeure un problème diplomatique, un amalgame se produit dans la rue qui finit par déstabiliser les forces constituées et dépasser les premiers motifs de la colère populaire. La Wathba devient le moment charnière où les critiques de l’ordre international convergent avec celles de l’ordre social interne. Il s’agit également de rendre compte des logiques de répression et de comprendre leur rôle dans l’essor du mouvement.

Mots-clés

  • Moyen-Orient
  • Irak
  • monarchie hashémite
  • nationalisme arabe
  • manifestation

English

The WathbaDemonstrating in Iraq, 1948From January 15-17, 1948, Iraq was in the grip of demonstrations called Wathba that each day intensified and ultimately put the Iraqi regime in jeopardy. This article goes back over the different logics at work during the events, analyzing the participants, the motives and the forms of the protests. While the demonstrations remained a diplomatic issue, they also went far beyond the first causes of popular protests, destabilizing the established forces. The Wathba thereby became a key moment when international criticism and political dissent converged. This article also aims at understanding the means and forms of repression and how they contributed to the intensification of the movement.

Keywords

  • Middle East
  • Iraq
  • Hashemite monarchy
  • Arab nationalism
  • demonstration

Plan de l'article

  1. Des mobilisations nationalistes (16-18 janvier 1948)
  2. Agrégation des forces et victoire apparente (19-23 janvier)
  3. Une sortie de crise esquivée
  4. De l’impasse au drame

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