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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2012/2 (N° 114)


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Que les patrons soient de grands professionnels se contentant de diriger une seule et même affaire, semble aujourd’hui relever de l’évidence. Cette professionnalisation, pourtant, loin d’aller de soi, correspond à une évolution historiquement construite. Au 19e siècle, le capitaine d’industrie était en effet bien souvent un notable, voire un cumulard qui pouvait barrer plusieurs navires. C’est dire que ce que nous considérons comme une norme contemporaine ne constitue que l’aboutissement d’un lent et long processus.

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Qui sont les dirigeants des grandes entreprises françaises ? Les travaux des économistes [1][1] Il faut rendre à Nicole Delefortrie-Soubeyroux son..., sociologues [2][2] Avec successivement les articles de Dominique Monjardet,..., historiens [3][3] Maurice Lévy-Leboyer, « Le patronat français, 1912-1973 »,... depuis les années 1960 ont eu tendance à considérer qu’ils formaient un groupe professionnel bien établi, facilement repérable par l’exercice de certaines fonctions. Le corpus retenu est souvent composé, aussi bien chez Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin que chez Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot par exemple, de l’ensemble des titulaires du poste de « numéro un », présidents-directeurs généraux (P.-D.G.) d’un certain nombre de grandes entreprises. Tous sont plus ou moins explicitement supposés être des professionnels qui consacrent l’essentiel de leur temps à la gestion d’une entreprise ou d’un ensemble d’entreprises constitué en groupe économique. Selon les pratiques habituelles d’une sociologie des professions [4][4] Pour une synthèse récente, voir Gisèle Sapiro, « Les... sont alors analysées les barrières à l’entrée de cette profession, en mettant plus ou moins l’accent sur l’origine sociale ou la formation [5][5] Pour une discussion étendue des limites et des contradictions....

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Cette professionnalisation, pourtant, n’allait pas historiquement de soi. Diriger une grande entreprise n’a pas toujours impliqué un engagement aussi exclusif, dans le monde des affaires en général et dans une entreprise en particulier. Le régime des incompatibilités avec d’autres sphères sociales, comme l’administration ou la politique, n’a longtemps pas été très strict. L’identification du dirigeant à une entreprise précise ne s’est construite que progressivement ; même la concentration des pouvoirs entre les mains du « P.-D.G. » adoptée sous Vichy a tardé à s’imposer dans la pratique. Par ailleurs, à la différence de professions libérales, comme les médecins ou les avocats, il n’existe, d’une part, pas de filière de formation obligatoire pour exercer le métier de dirigeant d’entreprise et, d’autre part, diriger une entreprise n’est souvent que l’aboutissement d’une carrière. On devient généralement dirigeant après avoir été employé ou cadre dans une entreprise. Des filières scolaires privilégiées se sont toutefois imposées, avec dans la grande industrie la prédominance traditionnelle de l’École polytechnique, accentuée par la pratique particulièrement développée en France du « pantouflage », au profit de certains grands corps techniques de l’État qui en sont issus [6][6] Pour une synthèse historique du phénomène, voir Christophe.... Au cours de la période récente, de nouvelles filières comme l’École nationale d’administration (ENA) ou l’École des hautes études commerciales (HEC) sont venues, avec l’émergence des logiques commerciales et financières, concurrencer cette hégémonie.

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Cet article ne repose pas sur l’analyse statistique d’un corpus strictement défini. Les exemples retenus concernent des dirigeants de grandes entreprises industrielles qui figurent régulièrement dans les éditions successives de l’Annuaire Chaix : les principales sociétés par action, au cours du 20e siècle. Sont particulièrement évoqués des patrons qui font partie du corpus principal d’une étude menée sur les dirigeants de vingt et une entreprises privées au cours de la période 1914-1966 [7][7] Hervé Joly, « Diriger une grande entreprise française..., parmi les plus importantes comme Saint-Gobain, Rhône-Poulenc, Pechiney ou Usinor. Elles relèvent plutôt de sociétés à capital ouvert, cotées en bourse, dans des branches industrielles à forte intensité capitalistique (sidérurgie, chimie, grosse construction mécanique et électrique, etc.). Même si la thèse des auteurs américains Adolf Berle et Gardiner C. Means [8][8] Adolf Berle et Gardiner C. Means, The Modern Corporation... ou plus encore James Burnham [9][9] James Burnham, Managerial Revolution : What is Happening... d’une hégémonie des managers aux dépens des patrons propriétaires ne se vérifie pas plus en France qu’ailleurs, leur émergence reste un phénomène majeur de l’économie du 20e siècle.

La construction historique d’une exclusivité relative

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Les dirigeants d’une entreprise sont juridiquement assimilés aux gérants et administrateurs de la société qui l’exploitent [10][10] Lorsqu’il en existe une du moins, l’entreprise personnelle,.... Dans le cas des grandes entreprises, généralement gérées en sociétés anonymes, la loi fondatrice de 1867, restée en vigueur jusqu’en 1940, se contente, dans son laconique article 22, de prévoir que ces sociétés « sont administrées par un ou plusieurs mandataires à temps, révocables, salariés ou gratuits, pris parmi les associés » ; il est toutefois précisé que ces « mandataires peuvent choisir parmi eux un directeur ou, si les statuts le permettent, se substituer un mandataire étranger dont ils sont responsables envers elle ». La loi introduit ainsi l’idée qu’il puisse y avoir des investissements différents parmi les administrateurs, l’un pouvant être désigné comme « directeur » ; à défaut, un tiers peut être mandaté pour exercer cette fonction. Implicitement, cette distinction suggère, comme c’était déjà le cas dans les anciennes sociétés anonymes autorisées sur la base du Code de commerce de 1807 [11][11] Anne Lefebvre-Teillard, La Société anonyme au xixe siècle :..., que l’ensemble des administrateurs ne se consacrent pas nécessairement, à la différence supposée du directeur, à titre principal à la gestion de l’entreprise.

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La pratique s’avère en fait plus complexe que ne le prévoit la loi. D’une part, les administrateurs peuvent choisir parmi eux plusieurs directeurs, qui portent en général le titre d’administrateurs délégués, le titre de directeur étant contra legem plutôt réservé au tiers extérieur au conseil. D’autre part, au-delà des administrateurs délégués, il peut y avoir d’autres administrateurs plus impliqués : le conseil d’administration [12][12] Cet organe statutaire n’a pas d’existence légale, l’administrateur... qui les réunit se donne statutairement un président et un ou plusieurs vice-présidents ; ceux-ci et éventuellement d’autres administrateurs tendent à constituer un organe statutaire plus restreint, appelé en général comité de direction, dont les réunions sont plus fréquentes que celles du conseil plénier, par exemple hebdomadaire plutôt que mensuelle pour le second [13][13] Pour une étude détaillée de la confrontation entre.... En pratique existent donc de nombreuses manières d’administrer une entreprise, qui supposent une implication plus ou moins lourde.

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La loi de 1867 ne se prononce pas sur le caractère exclusif de l’engagement des mandataires, qu’ils soient administrateurs ou directeur, au profit de la société qu’ils dirigent. Dans les sociétés de personnes, les commandites ou, à partir de 1925, les sociétés à responsabilité limitée (SARL), les statuts prévoient couramment que les associés ou gérants doivent « consacrer tout leur temps et donner tous leurs soins aux affaires sociales ». Les sociétés anonymes ignorent de telles clauses, même pour les administrateurs délégués ou directeurs ; le principe reste celui du libre choix des actionnaires. Mais d’autres univers professionnels en concurrence éventuelle peuvent restreindre les cumuls : dans quelle mesure les fonctions dirigeantes dans une entreprise sont-elles compatibles avec d’autres responsabilités, publiques et privées ?

Une compatibilité longtemps tolérée avec d’autres responsabilités publiques

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De manière étonnante, les incompatibilités avec des responsabilités publiques sont longtemps restées restreintes pour les mandataires de sociétés anonymes. Un traité juridique de 1935 n’en fournit qu’une liste très limitée : les notaires d’après une ordonnance de 1843, les « militaires ou fonctionnaires appartenant à l’armée » d’après une circulaire ministérielle de 1869, les « agents du ministère des Affaires étrangères » d’après une autre circulaire de 1922, les « parlementaires pour certaines sociétés prévues par des lois spéciales » comme les compagnies de navigation et les avocats en vertu d’interdictions prévues seulement par « certains ordres comme celui de Paris [14][14] Charles Houpin et Henry Bosvieux, Traité général théorique... ». Par défaut, l’époque ignorait les interdictions générales qui existent aujourd’hui pour les fonctionnaires et, à un degré moindre, pour les détenteurs de mandats politiques [15][15] Voir Jean-Christophe Pagnucco, « Administration : conditions....

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Ainsi, l’interdiction générale actuelle, prévue par la loi de 1983 sur leurs droits et obligations des fonctionnaires, « d’exercer à titre professionnel, une activité privée lucrative de quelque nature que ce soit », qui inclut la fonction d’administrateur de société considérée comme une profession [16][16] Ibid., p. 16. Selon la jurisprudence, même des fonctions..., n’a pas toujours été affirmée aussi clairement. Sous la Restauration, l’inspecteur général des Mines Louis-Antoine Beaunier dirigeait les aciéries privées de la Bérardière, tout en assurant son service de fonctionnaire à Saint-Étienne et la direction de l’école des mines locale [17][17] André Thépot, Les Ingénieurs des mines du xixe siècle :.... Il faut attendre 1851 pour qu’un décret interdise aux ingénieurs du corps des Mines de « devenir entrepreneurs [et] concessionnaires de travaux publics, [et de] prendre un intérêt quelconque dans les exploitations des mines, minières, carrières et établissements minéralurgiques situés sur le territoire de la République, sous peine d’être considérés comme démissionnaires [18][18] Article 26, décret du 24 décembre 1851 portant règlement... ». Mais ils pouvaient encore détenir des intérêts dans d’autres branches. En 1908, un nouveau décret prévoit expressément que « peuvent être déclarés démissionnaires […] les ingénieurs des Ponts et Chaussées ou des Mines qui, sans avoir obtenu préalablement une autorisation spéciale du ministre des Travaux publics, occupent un emploi permanent de quelque nature que ce soit, se chargent d’expertises ou donnent des consultations à des entreprises privées ».

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La possibilité d’une dérogation n’est donc toujours pas exclue. Mais, en pratique, la tolérance antérieure a disparu dès le Second Empire [19][19] André Thépot, op. cit., p. 296-297.. Pour poursuivre avec cet exemple, les ingénieurs des Mines sont tenus à des tâches administratives lourdes qui les rendent peu disponibles pour des activités extérieures. Seuls, les enseignants ont plus de temps à y consacrer. Georges-Jean Painvin (1886-1980), affecté depuis 1913 comme professeur de paléontologie à l’École des mines de Paris, a ainsi bénéficié d’une tolérance étonnante. En 1919, il avait été autorisé, tout en conservant sa chaire et son traitement, à remplir les fonctions d’ingénieur-conseil au Comptoir du Ferro-silicium. Mais, en 1926, il ne déclare pas à son administration de tutelle son recrutement comme administrateur délégué d’une grande entreprise industrielle, la Société d’électro-chimie, d’électro-métallurgie et des aciéries électriques d’Ugine. Alors que cette fonction est publique, mentionnée dans tous les annuaires de sociétés [20][20] Voir, par exemple, la notice « Ugine » de l’Annuaire..., et qu’il apparaît à partir de 1930 comme l’unique patron de l’entreprise [21][21] Les deux autres administrateurs délégués, Jules Barut..., son administration n’en fait pas état dans ses « notes signalétiques » annuelles ; celles-ci soulignent sa qualité de « très bon professeur » et le propose à l’avancement comme inspecteur général [22][22] Voir, par exemple, la note de 1934 ; Centre des archives.... Il reçoit son traitement annuel complet de soixante mille francs. En 1934, il est même fait officier dans l’ordre de la Légion d’honneur [23][23] Le dossier de la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur.... Il faut attendre 1936 pour que, en application d’un décret-loi de 1934 réglementant les cumuls en matière de traitement, son administration réagisse en lui demandant de se mettre en disponibilité [24][24] CAC, 77390, art. 136, lettre de Georges-Jean Painvin.... Il accepte de poursuivre à titre complémentaire son enseignement à l’école, avec un traitement réduit à un quart de son ancien salaire. Un tel cumul reste cependant exceptionnel. De manière générale, lorsqu’ils deviennent des hommes d’affaires, les fonctionnaires tendent à se placer en congé, à démissionner ou à prendre leur retraite pour être libérés de la charge liée à leur service.

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Les seuls fonctionnaires repérés comme administrateurs de grandes sociétés anonymes sont des universitaires, à l’image d’Edmond Blaise (1872-1939), titulaire de la chaire de chimie organique à la Sorbonne de 1924 à 1934 et administrateur de la Société chimique des usines du Rhône depuis 1921 ; après la fusion avec les Établissements Poulenc Frères en 1928, il se retire du conseil pour prendre la direction scientifique du nouvel ensemble [25][25] Archives départementales du Rhône (ADR), 146J 8, procès-verbaux.... On retrouve là une tolérance qui perdure jusqu’à aujourd’hui pour les activités privées des universitaires, fréquentes chez les juristes par exemple. Mais, en général, ces cumuls ne concernent que de simples mandats d’administrateurs. On ne trouve pas d’exemples d’universitaires présidents de conseil d’administration ou a fortiori administrateurs délégués ou directeurs généraux.

Cumul politique ?

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Plus fréquent est le cumul d’une fonction dirigeante avec des mandats politiques. Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe aucune restriction pour les élus locaux, conseillers municipaux, généraux ou régionaux, mêmes pour les responsables des exécutifs, dans la mesure où il s’agit en principe non d’un emploi mais d’un simple mandat électif rémunéré seulement par des indemnités. De nombreux industriels sont traditionnellement maires de la commune où est implantée leur entreprise. Ce sont surtout les patrons propriétaires, des dynasties qui se succèdent à la mairie comme dans l’entreprise, à l’image des Schneider au Creusot de 1841 à 1900, ou de la famille Peugeot dans la région de Montbéliard [26][26] Voir Philippe Hamman, « Des patrons en politique »,.... Mais des managers peuvent aussi jouer ce rôle. Les dirigeants successifs de la Compagnie des produits chimiques d’Alais et de la Camargue ont ainsi été maires de la commune où est implantée l’usine mère, Salindres (Gard), avec les gérants de la société en commandite Henry Merle (1874-1876) et Alfred Rangod-Pechiney (1883-1904), puis les directeurs généraux ou administrateurs délégués Adrien Badin (1904-1917) et Émile Boyoud (1919-1927) [27][27] Pierre Doray, Formation et mobilisation industrielle :.... Le mandat s’inscrit, dans le cadre d’une gestion paternaliste, dans la continuité de la fonction patronale.

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Pour les parlementaires, il n’existe toujours pas aujourd’hui d’incompatibilité générale, mais les restrictions se sont multipliées : il leur est interdit d’administrer une société bénéficiant de subventions publiques, ayant un objet financier et faisant un appel public à l’épargne, dont l’activité consiste principalement à exécuter des travaux publics ou relève de la promotion immobilière [28][28] Jurisclasseur, op. cit., p. 16.. Mais, des exemples récents comme ceux des familles Dassault ou Hersant montrent que des cumuls restent possibles pour des patrons propriétaires. Avant eux, Eugène II Schneider (député de la Saône-et-Loire de 1889 à 1910), Eugène Motte (député du Nord de 1898 à 1906) ou François de Wendel (député puis sénateur de la Meurthe-et-Moselle de 1914 à 1933) ont été des exemples célèbres de grands industriels exerçant durablement un mandat parlementaire. La pratique est en revanche plus rare chez les managers, pour qui l’engagement en politique s’effectue plutôt, à l’image des ministres Roger Fauroux ou Francis Mer sous la Cinquième République, après la retraite des fonctions dirigeantes.

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En sens inverse, des hommes politiques « professionnels » sont devenus des hommes d’affaires, sans renoncer pour autant à leur carrière politique. À la suite d’un échec aux élections législatives de 1910 dans sa circonscription de l’Aisne, l’ancien ministre Paul Doumer (1857-1932) a ainsi acquis des mandats d’administrateur de sociétés. Battu en mai, cet homme sans expérience industrielle ni fortune personnelle est, dès le 1er juillet suivant, désigné directement à la présidence du conseil d’administration de la Compagnie générale d’électricité (CGE). L’année suivante, il accède également à la présidence de l’Union minière et métallurgique de Russie [29][29] Jacques Chauvin, Paul Doumer : le Président assassiné,.... Mais il n’abandonne pas pour autant ces fonctions lucratives quand il obtient un mandat comme sénateur de la Corse en 1912. Et lorsqu’il redevient ministre à trois reprises, fonction pour laquelle il existe de fait sinon de droit à l’époque une incompatibilité absolue [30][30] Cette incompatibilité n’est pas mentionnée dans le..., il démissionne bien à chaque fois de son mandat d’administrateur de la CGE, mais n’est pas remplacé formellement à la présidence et retrouve son poste après la fin de son ministère [31][31] Archives historiques du groupe Crédit Agricole, fonds.... Ce n’est que lorsqu’il est élu à la présidence du Sénat en 1927, avant la présidence de la République quatre ans plus tard, qu’il s’en retire définitivement. Eugène Étienne (1844-1921), ancien ministre et député d’Oran, suit un parcours semblable : nommé au conseil d’administration des Tréfileries et laminoirs du Havre en 1911, il quitte un temps son poste lorsqu’il devient ministre de la Guerre en janvier 1913, avant de le reprendre et d’accéder à la présidence l’année suivante ; il conserve cette fonction jusqu’à sa mort [32][32] Voir Julie d’Andurain, « Réseaux politiques et réseaux.... Même si la fonction de président est plus exigeante que celle d’un administrateur ordinaire, elle n’impose pas une implication à temps plein, la gestion quotidienne étant laissée aux administrateurs délégués ou directeurs généraux.

La lente affirmation d’une exclusivité dans les affaires dirigées

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Même chez les administrateurs qui se consacrent plus exclusivement aux affaires privées, l’engagement n’est pas nécessairement exclusif à l’égard d’une même entreprise. « Rien ne s’oppose à ce que l’administrateur d’une société fasse partie du conseil d’une autre société, même concurrente [33][33] Charles Houpin et Henry Bosvieux, op. cit., p. 210. »

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En l’absence, jusqu’en 1940, de toute législation contraire, on assiste ainsi à de spectaculaires accumulations de mandats. Henry Darcy (1840-1926), président des aciéries de Châtillon-Commentry en 1887, devient également président des Mines de Blanzy en 1900 et de Dourges en 1904. Gaston Griolet (1842-1934), vice-président de la Compagnie des chemins de fer du Nord, accède à la présidence des aciéries de Nord-Est en 1908 et de la Banque Paribas en 1915. Émile Heurteau (1848-1927), administrateur « délégué général du conseil » à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans (PO), prend en 1915 la présidence de Marine-Homécourt, puis de la Compagnie des mines d’Anzin en 1920. Il administre également de nombreuses sociétés, dont la longue liste figurant dans sa notice de l’édition 1924 de l’annuaire Qui êtes-vous ? se termine par un « etc. ». Gabriel Cordier (1865-1934), président de l’Énergie électrique du littoral méditerranéen (EELM), préside aussi la Compagnie des produits métallurgiques Alais Froges & Camargue (future Pechiney) à partir de 1918 et la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon à la Méditerranée à partir en 1925, sans compter d’innombrables mandats d’administrateurs au Suez, à l’Union d’électricité, au Crédit national, aux assurances La Nationale, un siège de régent à la Banque de France [34][34] Voir, par exemple, Annuaire Chaix…, op. cit., etc. Ernest Mercier (1878-1955), président de la Compagnie française des pétroles (CFP) depuis sa création en 1923, succède ensuite en 1933 à Albert Petsche à la fois comme président de l’Union d’électricité, de la Lyonnaise des eaux et de l’Éclairage, et de l’Alsthom [35][35] Richard F. Kuisel, Ernest Mercier : A French Technocrat,.... Ces dirigeants ne sont pas identifiés à une entreprise particulière ou même à un groupe d’entreprises stricto sensu. Ces cumuls ne concernent toutefois que des mandats d’administrateurs, des vice-présidences ou des présidences ; même si la loi ou les statuts ne prévoient pas plus d’exclusivité, en pratique, des postes d’administrateur délégué ou de directeur général ne peuvent se cumuler qu’au sein d’un même groupe industriel, entre une société mère et une filiale par exemple.

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À ces nombreuses fonctions en entreprises peuvent s’ajouter des responsabilités dans des organismes professionnels ou des syndicats patronaux, l’appartenance à des commissions administratives, etc. Henry Darcy a ainsi participé à la création des plus grandes organisations patronales françaises, comme premier président du Comité central des houillères de France en 1885, vice-président de la nouvelle Union des industries métallurgiques et minières (UIMM) en 1901 et président fondateur de la CGPF en 1919 [36][36] Danièle Fraboulet, « Henry Darcy », in Jean-Claude... ; il siège aussi au Conseil supérieur du travail à partir de 1900. Gabriel Cordier préside l’Union des syndicats d’électricité en 1916 et l’UIMM de 1920 à 1925, etc. ; il siège au Comité permanent de l’électricité et à la Commission des distributions d’énergie [37][37] Pierre Lanthier, « Gabriel Cordier », in ibid., p..... Les pairs espèrent de ces administrateurs qu’ils fassent bénéficier la société de leur réseau de relations, que l’on suppose d’autant plus étendu que leurs fonctions sont nombreuses. Ils apparaissent plus comme des notables que comme des professionnels de la gestion, dans le détail de laquelle ils n’ont pas le temps de s’impliquer. Ce sont en tous cas les personnalités les plus en vue dans le monde des affaires de leur époque, les administrateurs délégués et directeurs généraux tendant à rester plus dans l’ombre.

Vichy, une rupture

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Le régime de Vichy impose, dès le 16 novembre 1940, une réforme de la loi de 1867 sur les sociétés anonymes, qui entraîne une double remise en cause du dirigeant polyvalent. D’une part, elle introduit pour la première fois une restriction au cumul des mandats d’administrateur, avec un maximum de huit sièges, et de deux seulement pour les septuagénaires. Pour les présidences, à défaut d’imposer leur exclusivité, leur nombre est réduit à deux. En outre, la loi, même si elle n’impose pas cette solution, incite à concentrer les fonctions de président du conseil d’administration et de directeur général, instituant ainsi implicitement la fonction de P.-D.G. ; la possibilité est simplement prévue, « à défaut », pour le président de déléguer « sous sa responsabilité personnelle », la direction générale à un tiers. En l’absence de travaux préparatoires disponibles pour cette « loi » promulguée sans discussion parlementaire, les motivations de cette concentration restent obscures ; l’idée répandue qu’elle pourrait s’inspirer du Führerprinzip allemand n’apparaît pas convaincante tant le système germanique, à peine modifié par les nazis, est différent [38][38] À ce sujet, voir Jean-François Eck, « L’introduction.... La nouvelle législation n’entraîne pas un bouleversement immédiat des pratiques. Des présidences restent aux mains de personnalités extérieures à la direction de l’entreprise : ainsi René Piaton (1884-1958), directeur général de l’entreprise familiale Gaz et électricité du Sud-Est à Lyon, préside également AFC et la Compagnie électro-mécanique [39][39] Il renonce, en revanche, à la présidence de la Compagnie... ; le sénateur François Albert-Buisson (1881-1961), ancien président du tribunal de commerce de Paris, continue de présider Rhône-Poulenc en même temps qu’il gère ses propres laboratoires pharmaceutiques [40][40] Voir Charles-Albert Lucas, « Trajectoire d’un entrepreneur :.... Mais, dans d’autres entreprises, l’administrateur délégué ou le directeur général en place, à l’image de Georges-Jean Painvin chez Ugine, en profite pour prendre les pleins pouvoirs comme P.-D.G. Au cours des deux décennies qui suivent, au fur et à mesure des renouvellements naturels, une tendance s’impose : la présidence revient au directeur général en place. Chez AFC devenue Pechiney, la mort de Piaton en 1958 permet ainsi à Raoul de Vitry (1895-1977), directeur général depuis 1936 de devenir, à 63 ans, P.-D.G. Il en est de même chez Rhône-Poulenc avec le retrait à 78 ans d’Albert-Buisson, remplacé par Marcel Bô (1892-1968), directeur général depuis 1934. Les carrières dans les affaires se concentrent donc autour d’une seule entreprise, ou, du moins, d’un seul groupe industriel. Le poste de P.-D.G. de la société mère représente la consécration ultime.

L’évolution des profils dirigeants

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Comment devient-on un grand patron ? La loi n’exige aucune condition de capacité pour les administrateurs [41][41] Charles Houpin et Henry Bosvieux, op. cit., p. 208 ; les actionnaires sont libres de confier la gestion de l’entreprise à qui bon leur semble. Le déclin du notable polyvalent au profit du P.-D.G. exclusif profite d’abord aux ingénieurs d’État, avant qu’énarques puis financiers ne leur fassent concurrence.

Les filières traditionnelles de la consécration notabiliaire

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Les notables accèdent au cumul des mandats à un âge avancé. Gabriel Cordier a 53 ans lorsqu’il obtient sa deuxième présidence, Ernest Mercier 55 ans, Henry Darcy 60 ans et Émile Heurteau 72 ans. En l’absence de toute limite légale ou conventionnelle à l’époque, l’accumulation tend souvent à atteindre son maximum à un âge canonique. Deux filières principales permettent d’accéder à cette consécration tardive : le retrait de la direction générale ou la reconversion depuis la haute fonction publique.

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Gabriel Cordier n’a ainsi commencé à multiplier ses mandats qu’après qu’il a abandonné en 1915 la direction générale de l’EELM pour prendre la présidence du conseil ; libéré de la gestion quotidienne par un nouvel administrateur délégué, il entre l’année suivante au conseil de la Compagnie des produits chimiques d’Alais et de la Camargue ; en 1921, il intègre le conseil de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon à la Méditerranée, en 1925 celui de la Thomson, en 1926 celui du Suez, etc. De même, Ernest Mercier était, jusqu’au décès du président Albert Petsche en 1933, l’administrateur délégué de l’Union d’électricité. Dans le cas d’Émile Heurteau, la notabilité dans les affaires vient compenser un blocage dans sa propre entreprise : après avoir été jusqu’à 62 ans en 1910 directeur (général sans en avoir le titre) de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, il entre au conseil d’administration, avec un titre particulier de « délégué général du conseil », mais il ne peut prétendre à la présidence, traditionnellement réservée dans cette compagnie à une personnalité extérieure, l’ancien ambassadeur et sénateur de Seine-et-Oise Alphonse, baron de Courcel, en l’occurrence. Heurteau connaît finalement cette consécration dans d’autres sociétés.

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À la différence des plus jeunes qui commencent par « pantoufler » comme cadres salariés d’une entreprise, les hauts fonctionnaires passés tardivement au privé, après une carrière administrative accomplie, tendent à se contenter de mandats d’administrateurs qu’ils ont intérêt à accumuler pour s’assurer des revenus suffisants [42][42] Le mandat d’un administrateur, s’il n’est presque jamais.... Eugène Mauclère (1857-1933), ancien contrôleur général de l’armée, conseiller d’État en service extraordinaire, directeur du service des Poudres et explosifs pendant la Grande Guerre et délégué de la France à la Commission des réparations après le conflit, ne rejoint ainsi l’industrie privée qu’après sa retraite à 67 ans en 1924. Les dix dernières années de sa vie sont bien remplies : il entre au conseil de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon à la Méditerranée, à celui des importantes sociétés minières coloniales de Mokta-el-Hadid et de Gafsa, dont il devient vice-président, avant d’intégrer en 1931 celui des Tréfileries et laminoirs du Havre qu’il préside aussitôt. L’inspecteur des Finances Charles Laurent (1856-1939) prend sa retraite du corps dès 1909, après avoir, à 53 ans, déjà occupé les plus grands emplois de la République : il a été successivement directeur de la Comptabilité publique, secrétaire général du ministère des Finances et premier président de la Cour des comptes. Il commence alors une nouvelle carrière d’administrateur de sociétés, d’abord à la Compagnie universelle du canal de Suez, puis à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, avant de prendre la présidence de la Compagnie française des procédés Thomson-Houston en 1915 et celle de la Banque des pays du Nord en 1923. Cela ne l’empêche pas, entre juin 1920 et décembre 1922, de renouer avec le service public comme ambassadeur de France à Berlin. Pendant cette période, il n’est pas formellement remplacé à la présidence de la Thomson [43][43] Les rapports annuels n’en disent rien ; ACL, DEEF 41130,..., pas plus qu’il ne démissionne du conseil du Suez [44][44] Archives nationales du monde du travail de Roubaix....

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Alors que les inspecteurs des Finances tendent à quitter jeunes le service de l’État pour faire carrière plutôt dans les banques, les membres du Conseil d’État ont plus souvent ce profil de notables administrateurs. De la fin du 19e siècle à la nationalisation de 1937, on les retrouve à la présidence des compagnies de chemins de fer, en particulier à celle du Midi, où se succèdent ainsi Léon Aucoc (1828-1910), Georges Teissier (1862-1935) (plus tard également président des Mines d’Anzin et de Minerais et métaux) et Paul Tirard (1879-1945) (également président d’Air France et administrateur d’AFC et du Crédit Lyonnais). Léon Aucoc était président de section du Conseil d’État lorsque, à 51 ans, il demande sa mise à la retraite pour protester contre l’épuration après la démission de Mac Mahon [45][45] Roland Drago, Jean Imbert, François Monnier et Jean... ; Georges Teissier a été chef de cabinet de ministres des Travaux publics et des colonies avant de démissionner en 1909 à 47 ans ; Paul Tirard a abandonné à 51 ans le service de l’État à la fin de son mandat de haut commissaire de la République dans les provinces du Rhin en 1930.

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D’autres ont même quitté l’administration plus tôt, sans faire pour autant une carrière salariée dans le secteur privé. Henry Darcy, maître des requêtes au Conseil d’État devenu préfet en 1873, est écarté par la République en 1877. À 37 ans, il doit attendre la mort, en 1880, de son père, également ancien préfet et sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, pour lui succéder comme administrateur des aciéries de Châtillon-Commentry et du Gaz de Marseille. Gaston Griolet n’avait que 33 ans, lorsque, en décembre 1875, pour des raisons dont l’éventuel caractère politique n’est pas connu [46][46] Le Dictionnaire biographique des membres du Conseil..., il démissionne de son poste de maître des requêtes au Conseil d’État pour devenir administrateur et membre du comité de direction de la Compagnie des chemins de fer du Nord.

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Pourquoi les entreprises font-elles appel à ces anciens serviteurs de l’État pour diriger leurs affaires privées ? Il n’existe pas nécessairement de liens directs avec leurs activités antérieures. Charles Laurent n’avait pas de relation particulière avec l’industrie électrique ; Eugène Mauclère ne rejoint pas l’industrie d’armement ou l’industrie chimique. Mais ces hauts fonctionnaires sont plutôt accueillis dans des entreprises dont les activités relèvent du régime de la concession, comme les compagnies de chemin de fer, houillères ou électriques ; leur connaissance des rouages administratifs au sens large doit être recherchée dans ces branches en relation étroite avec l’État. Le Conseil d’État, d’orientation libérale dominante, a rendu des décisions favorables aux compagnies qui ont pu contribuer à en rapprocher ses membres [47][47] Voir Rachel Vanneuville, « Le Conseil d’État au tournant.... Les fonctionnaires ne trouvent guère de débouchés dans les industries de biens de consommation, comme la construction mécanique, le textile ou l’agro-alimentaire, qui, de surcroît, restent plutôt sous contrôle familial fermé. Par ailleurs, les titres étatiques rassurent les épargnants. Un rang élevé dans la Légion d’honneur est aussi souvent avancé dans les documents sociaux : le rapport annuel de Thomson qui annonce la nomination de Charles Laurent n’oublie pas de mentionner qu’il est grand officier de la Légion d’honneur [48][48] ACL, DEEF 17968, assemblée générale ordinaire, 17 juin... ; Mauclère l’est également. Les exemples de Léon Aucoc ou d’Henry Darcy montrent que les entreprises n’ont pas non plus hésité à faire appel à des hommes qui n’étaient au départ pas en phase avec le nouveau régime républicain. Il est vrai qu’ils ont dû ensuite savoir s’en rapprocher, comme le montre leur promotion dans l’ordre de la Légion d’honneur : Léon Aucoc, déjà commandeur, devient grand officier en 1891 ; mais Henry Darcy, chevalier depuis 1870, en contact avec le comte de Paris, s’est encore présenté comme candidat royaliste aux élections législatives de 1889 [49][49] Paul Darcy, Henry Darcy, 1840-1926, Dijon, Imprimerie... ; il doit attendre 1900 pour accéder au grade d’officier avant de s’arrêter en 1922 à un rang de commandeur inhabituel pour son rang.

Les gestionnaires internes promus P.-D.G.

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Le fait que le nouveau poste le plus en vue, celui de P.-D.G., tende plutôt à revenir, par la filière interne, au directeur général en place renforce dans l’industrie le poids des « techniciens », avant qu’ils ne soient concurrencés par les énarques et les financiers.

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Les nouveaux P.-D.G. de l’industrie sont souvent des ingénieurs, du moins dans le sens français d’ingénieurs généralistes formés dans les grandes écoles, en particulier à l’École polytechnique [50][50] Qui n’attribue d’ailleurs formellement le titre d’ingénieur.... Parmi les notables des affaires, il se trouvait déjà de nombreux ingénieurs de formation, centraliens (René Piaton) et surtout polytechniciens (Florent Guillain, Charles Laurent, Eugène Mauclère, Gabriel Cordier, Émile Heurteau), mais on trouvait aussi, avec les anciens hauts fonctionnaires, des personnalités de formations plus littéraires ou juridiques, comme Henry Darcy, Georges Teissier ou Gaston Griolet. Ces profils se raréfient avec l’émergence des P.-D.G. qui, dans les années 1950-1960, sont presque tous des ingénieurs. Les juristes ou anciens élèves de l’École libre des sciences politiques, souvent passés par le Conseil d’État ou l’Inspection des Finances, doivent, dans l’industrie, se contenter de fonctions de second rang, comme directeurs des services administratifs ou financiers. Les administrateurs délégués et directeurs généraux étaient, à l’image de Vitry ou de Bô, massivement des ingénieurs ; les P.-D.G. le sont également. Dans la sidérurgie, les derniers représentants des vieilles familles propriétaires, de Wendel, Labbé, de Nervo, Paul-Cavallier, etc. tendent à se retirer des présidences dans les années 1960 au profit des ingénieurs manageurs. De son côté, la CGE maintient bien jusqu’en 1970 la tradition notabiliaire en faisant appel en 1965 à un président à temps partiel, le sénateur-maire de Caen Jean-Marie Louvel (1900-1970), l’ambitieux Ambroise Roux (1921-1999) devant à 44 ans se contenter d’un poste de codirecteur général. Jean-Marie Louvel a toutefois une véritable expérience industrielle : polytechnicien, il a effectué jusqu’en 1945 une carrière de cadre dirigeant dans le groupe de travaux publics et d’électricité Giros, avant d’entrer en politique, marquant notamment de son empreinte dans neuf cabinets successifs le ministère de l’Industrie de 1950 à 1954.

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Dans cet univers d’ingénieurs, l’inspecteur des Finances Wilfrid Baumgartner (1902-1978) détonne : après une longue carrière dans le secteur bancaire public, comme P.-D.G. du Crédit national puis gouverneur de la Banque de France et une incursion en politique comme ministre des Finances et des Affaires économiques de janvier 1960 à janvier 1962 [51][51] Sur le parcours financier de Wilfrid Baumgartner, voir..., il prend à 60 ans sa retraite de l’Inspection pour commencer une nouvelle carrière dans le secteur privé. Dans les mois suivants, il est nommé au conseil d’administration des Automobiles Peugeot et de Pechiney. Mais l’étape décisive est sa cooptation en novembre 1963 au conseil de Rhône-Poulenc : une semaine plus tard, le président Bô se retire pour raisons de santé et propose la désignation de Baumgartner pour lui succéder [52][52] ADR, 146J 17, séances des 28 novembre et 5 décembre.... Même s’il a un directeur général ingénieur à ses côtés [53][53] La direction générale reste d’abord déléguée au chimiste... (sauf une période provisoire de trois ans), il s’agit là d’une fonction beaucoup plus accaparante que celle des anciens présidents de conseil d’administration d’avant-guerre. Wilfrid Baumgartner apparaît à l’extérieur comme le véritable patron de Rhône-Poulenc [54][54] Il fait, par exemple, la une du magazine Entreprise... et il n’exerce pas d’autre présidence. Il a certes, par son parcours antérieur, un capital personnel exceptionnel qui lui permet de jouer un rôle dans les affaires qui dépasse celui d’un autre P.-D.G. de Rhône-Poulenc : il est administrateur de plusieurs autres grandes sociétés (outre Peugeot et Pechiney, la Compagnie française des pétroles, Chargeurs réunis, etc.). Mais il s’agit de mandats secondaires à côté du mandat principal.

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Les ingénieurs-P.-D.G. ne sont pas véritablement des techniciens spécialisés. Ils sont très souvent issus d’une école, l’École polytechnique, qui, comme son nom le suggère, offre une formation généraliste au commandement technique ; même s’ils entrent ensuite dans une école d’application, c’est en général pour intégrer un grand corps civil ou militaire de l’État [55][55] Sur les origines de l’École polytechnique, voir, en.... Le corps des Mines occupe ainsi une position spectaculaire. Parmi les plus grandes entreprises industrielles françaises, au moins sept en 1960 (Marine-Firminy, Sidélor, Ugine, Pechiney, Kuhlmann, Peñarroya, Compagnie française des pétroles-CFP) ont un P.-D.G. issu du corps, non compris les autres postes dirigeants occupés dans des directions générales, dans des filiales ou à la tête d’entreprises de second rang. En 1970, malgré les fusions, elles sont aussi nombreuses (Usinor, Châtillon-Commentry, Creusot-Loire, Pechiney, Saint-Gobain, CFP, Pétroles d’Aquitaine). Cette réussite est spectaculaire pour un corps aux effectifs aussi restreints, avec des promotions d’une moyenne de quatre polytechniciens par an jusqu’en 1945, et d’une dizaine ensuite. Ils sont seulement cent seize vivants en 1960 dans la tranche d’âge (45 à 70 ans) susceptibles d’occuper de telles fonctions et cent cinquante en 1970. Parmi eux, environ deux tiers font alors carrière dans une entreprise publique ou privée, contre un tiers qui restent dans l’administration. À peu près tous occupent des fonctions de cadres dirigeants. Dans certaines grandes entreprises de l’industrie lourde, comme Usinor, Pechiney ou la CFP, plusieurs générations se succèdent au poste de P.-D.G., les aînés promouvant les cadets.

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Leurs carrières administratives sont souvent brèves. Après quelques années dans les services minéralogiques, ils sont rapidement recrutés dans l’industrie privée, à l’image de Raoul de Vitry en 1928 à 33 ans chez AFC (future Pechiney) ou de Maurice Borgeaud en 1938 à 29 ans chez Nord-Est (future Usinor). Ils sont loin pour autant d’être des ingénieurs débutants ordinaires. Selon leur témoignage [56][56] Voir, par exemple, l’entretien de l’auteur avec Maurice..., leur recrutement se négocie au plus haut niveau et d’attractives perspectives de carrière leur sont tracées d’emblée. Ils ne sont pas affectés dans des services d’études ou de fabrication. Ils commencent par un stage d’observation d’un ou deux ans qui leur permet de découvrir les différentes usines et services de l’entreprise. Ensuite, ils sont souvent directement intégrés à la direction parisienne, où ils s’inscrivent dans une liste d’attente qui, en plusieurs étapes, les conduit normalement à la direction générale jusqu’au poste de P.-D.G. Seules les restructurations à partir des années 1960 viennent perturber ces plans en plaçant plusieurs membres du corps de la même génération dans une situation de concurrence imprévue au sein des entreprises fusionnées.

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Le même phénomène s’observe au profit des ingénieurs du corps des Ponts dans des entreprises de travaux publics comme les Grands Travaux de Marseille ou la Société générale d’entreprises, ou de services comme la Compagnie générale des eaux. Leur probabilité de réussite est seulement plus faible, dans la mesure où ils sont au moins deux ou trois dizaines recrutés à la sortie de l’École polytechnique. En ajoutant d’autres corps militaires, comme le Génie maritime dans la construction navale ou les Poudres dans la chimie, les élèves sortis en gros parmi les cinquante premiers au sein de promotions de deux cents à trois cents polytechniciens, pour ces générations accaparent la majorité des fonctions dirigeantes de la grande industrie. Les « X » moins bien classés, qu’ils aient rejoint des corps militaires moins sélectifs, comme le Génie ou l’Artillerie, ou qu’ils aient démissionné pour suivre éventuellement une école d’application à titre « civil [57][57] Par opposition à ceux qui intègrent ses écoles à la... », ont beaucoup moins de chances d’y parvenir, alors même que, au moins pour les seconds, ils commencent immédiatement leur carrière en entreprise [58][58] Nombreux sont aussi les polytechniciens du génie ou.... C’est encore plus net pour ceux qui n’ont pas réussi à intégrer l’École polytechnique, et qui ont dû se « contenter » de l’École centrale ou d’une École des Mines [59][59] Jusqu’à aujourd’hui, renoncer à l’École polytechnique..., qui forment pourtant des « ingénieurs civils » pour le secteur privé. La hiérarchie définie par les concours est largement reprise par les entreprises, alors qu’elle est conçue d’abord pour satisfaire aux besoins des administrations d’État.

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Pour les générations concernées, les élèves de l’École polytechnique ne sont pourtant pas destinés au secteur privé. L’objet de l’école, tel qu’il est encore défini par le décret du 4 octobre 1930 qui l’organise, est seulement de former des élèves pour différents services publics « qui exigent des connaissances étendues dans les sciences mathématiques, physiques et chimiques ». La loi du 15 juillet 1970, toujours en vigueur, ne fait qu’une timide ouverture : les élèves doivent être aptes à occuper « des emplois de haute qualification ou de responsabilité à caractère scientifique, technique ou économique, dans les corps civils et militaires de l’État et dans les services publics et, de façon plus générale, dans l’ensemble des activités de la nation ». Les entreprises ne sont toujours pas explicitement évoquées.

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Comment expliquer la réussite privilégiée des ingénieurs d’État ? Ces ingénieurs ont souvent eu des carrières administratives brèves, qui ne les ont pas nécessairement conduits jusqu’à des responsabilités en administration centrale, dans les directions du ministère du Commerce ou dans un cabinet ministériel. Ce n’est qu’avec la création du ministère de la Production industrielle sous Vichy que la pratique se répand, comme pour les « X-Mines » Pierre Jouven (1908-2002), adjoint au secrétaire général à l’Énergie Henri Lafond jusqu’en 1943, qui rejoint ensuite AFC/Pechiney à 35 ans, et Roger Martin (1915-2008), adjoint au directeur de la Sidérurgie de 1942 à 1946, recruté par Pont-à-Mousson en 1948 à 33 ans. Mais la simple appartenance au corps et la reconnaissance par celui-ci comme élément prometteur semble suffire à ouvrir des portes grâce aux parrainages des aînés. Leurs concurrents semblent comme marqués à vie par le fait qu’ils sont des polytechniciens n’ayant pas réussi à intégrer les grands corps ou des centraliens n’ayant pas réussi à intégrer l’École polytechnique.

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Jusqu’à la fin des années 1960, la grande industrie est donc dominée par des ingénieurs, ou du moins par cette espèce particulière qu’en sont les polytechniciens issus des grands corps. Les autres profils, qu’il s’agissent des juristes passés par les facultés de droit ou l’École libre des sciences politiques, ou de commerciaux formés dans les écoles supérieures de commerce, doivent souvent se contenter de fonctions de second rang, dans les directions des services administratifs, des finances ou des ventes [60][60] Voir, à propos des écoles des Hautes Études commerciales.... Cette limite est d’ailleurs explicitement reconnue par le décret de 1947 portant réglementation des écoles de commerce : elles « ont pour but de former les chefs des diverses entreprises commerciales ou financières et les cadres supérieurs de ces entreprises ou des services administratifs et commerciaux d’entreprises industrielles [61][61] Décret du 3 décembre 1947, Journal officiel, 5 décembre... ». Dans ces dernières, la primauté continue de revenir implicitement aux ingénieurs.

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Même les inspecteurs des Finances se cantonnent plutôt, pour les quelques-uns qui s’aventurent dans l’industrie comme chez Saint-Gobain, aux directions financières. Ce n’est qu’à partir des années 1970 qu’apparaissent dans les directions générales d’anciens élèves de l’ENA. Pourtant celle-ci est en principe exclusivement destinée à former des fonctionnaires ayant pour vocation de travailler dans un certain nombre de corps et services [62][62] Voir l’article 5 de l’ordonnance du 9 octobre 1945.... Mais en particulier les élèves qui intègrent les grands corps continuent, comme leurs prédécesseurs, de « pantoufler » au sein d’entreprises après quelques années de carrière, et l’industrie devient un débouché plus important où ils sont plus nombreux à atteindre les plus hautes fonctions, à l’image de Roger Fauroux, inspecteur des Finances et P.-D.G. de Saint-Gobain en 1980, ou de Jacques Calvet, conseiller à la Cour des comptes et président du directoire de Peugeot SA en 1983. En 1993, la part des énarques parmi les P.-D.G. des deux cents plus grandes entreprises françaises, tous secteurs économiques confondus il est vrai, a presque rattrapé celle des polytechniciens, avec respectivement 23 et 27 % [63][63] Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot, Pascal Thobois.... Les grands corps techniques ont connu un certain déclin : le Génie maritime et les Poudres, fondus dans le corps de l’Armement, ont perdu leurs bastions de la construction navale et de la chimie et même les Mines et les Ponts, tout en survivant à des fusions administratives, ont vu leurs débouchés privilégiés restreints par les restructurations et les concentrations dans leurs fiefs comme la sidérurgie, la métallurgie ou le pétrole pour les premiers, la construction d’équipements électriques pour les seconds.

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Dans les années 1990-2000, d’anciens élèves des écoles supérieures de commerce commencent à se placer à la tête de grandes entreprises industrielles, à l’image de Didier Pineau-Valencienne (HEC 1954, P.-D.G. de Schneider de 1980 à 1999). Le recrutement de ces écoles, longtemps resté peu sélectif [64][64] Seule HEC recrute sur concours avant la guerre (Marc..., s’est progressivement aligné sur celui des écoles d’ingénieurs, jusqu’à passer à deux années de classes préparatoires en 1996. Mais la hiérarchie des probabilités de carrière recoupe la hiérarchie scolaire : HEC, la seule école à pouvoir se dispenser pour son recrutement de liste d’attente afin de compenser les désistements au profit d’autres écoles, domine largement les écoles de province et, à un degré moindre, les autres écoles parisiennes comme l’École supérieure des sciences économiques et commerciales (ESSEC) ou l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP-Europe). À la différence de l’École polytechnique, elle n’offre pourtant aucun privilège en matière d’accès aux grands corps de l’État. Ses diplômés doivent, s’ils veulent les intégrer, passer par le concours de l’ENA, ce qu’ils sont un certain nombre à faire avec un certain succès : ils représentent ainsi 18 % des inspecteurs des Finances recrutés entre 1970 et 2006 [65][65] Recrutements à la sortie de l’École nationale d’administration... (parmi eux, les P.-D.G. d’Axa, Henri de Castries ou de France Télécom, Stéphane Richard, le directeur général de BNP-Paribas, Baudouin Prot, etc.). Alors que HEC restait en 1993 nettement distancée, avec 7 % des P.-D.G. des deux cents plus grandes entreprises françaises [66][66] Michel Bauer, avec Bénédicte Bertin-Mourot, Radiographie..., une étude sur un corpus différent (les membres des « comités exécutifs » des entreprises du CAC 40) montre que l’écart s’est plutôt resserré, avec 22 % pour l’École polytechnique, 16 % pour l’ENA et 11 % pour HEC, contre 4 % pour l’ESSEC et 2 % pour l’ESCP-Europe [67][67] Hervé Joly et François-Xavier Dudouet, « Les dirigeants.... L’importance de Sciences Po Paris, filière dominante d’accès à l’ENA, avec 19 % doit aussi être soulignée. Même si le corpus ne se réduit pas là à l’industrie, on a bien une croissance de l’ensemble des formations supérieures non techniques, qui reflète l’importance accentuée des dimensions commerciales et financières dans l’économie. Les écoles de commerce restent cependant loin de leur prétention à se présenter comme des écoles privilégiées de formation au management.

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Une évolution récente associée est la multiplication des mobilités des dirigeants entre les entreprises. Les ingénieurs tendaient souvent, après leur éventuel passage dans l’administration, à faire carrière dans un même groupe industriel. Les nouveaux profils, « professionnels du management », passent fréquemment d’une entreprise à l’autre au gré d’opportunités de carrières moins programmées. Les postes de P.-D.G. sont devenus, face aux exigences des actionnaires organisés, plus « précaires » et les équipes dirigeantes changent avec eux.

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Au cours du 19e siècle, le métier de manager s’est spécialisé et autonomisé. Le temps des notables polyvalents qui multipliaient les engagements dans plusieurs entreprises et dans d’autres sphères sociales et dont la notoriété n’était pas associée à une fonction précise est révolu. Le régime des incompatibilités avec l’administration et, à un degré moindre, la politique se sont durcies. La professionnalisation implique une plus grande exclusivité et dépendance à l’égard d’une entreprise ; les dirigeants existent moins par leur capital personnel que par celui que leur confère l’entreprise qu’ils dirigent. S’ils peuvent commencer leur carrière dans les grands corps de l’État, les dirigeants deviennent les hommes d’une entreprise et d’une seule. Même si le cumul de mandats d’administrateur (limité à cinq depuis 2001) reste possible, les fonctions exécutives ne sont exercées que dans un seul groupe. Il n’existe pas de filière exclusive de formation, mais les grandes écoles les plus sélectives, qui forment davantage des généralistes du pouvoir que des techniciens spécialistes, offrent un avantage considérable, l’ENA puis HEC venant aujourd’hui concurrencer l’École polytechnique. Une autre évolution récente est l’apparition d’un « marché » des dirigeants, qui les amène à passer d’une entreprise à l’autre au gré des opportunités de carrière. L’exclusivité n’est plus que temporaire.

Notes

[1]

Il faut rendre à Nicole Delefortrie-Soubeyroux son rang de pionnière, même si ses données statistiques, très riches, sont malheureusement peu exploitables en raison de la composition très confuse du corpus (Nicole Delefortrie-Soubeyroux, Les Dirigeants de l’industrie française, Paris, Armand Colin, 1961).

[2]

Avec successivement les articles de Dominique Monjardet, « Carrière des dirigeants et contrôle de l’entreprise », Sociologie du travail, 13 (2), 1972, p. 131-144 ; puis de Pierre Bourdieu, avec Monique de Saint-Martin, « Le Patronat », Actes de la recherche en sciences sociales, 20-21, 1978, p. 3-82, partiellement repris sans actualisation dans Pierre Bourdieu (dir.), La Noblesse d’État : grandes écoles et esprit de corps, Paris, Éd. de Minuit, 1989, chap. 2 « Écoles du pouvoir et pouvoir sur l’économie », p. 428-529 ; le livre de Pierre Birnbaum, avec Charles Barucq, Michel Bellaiche et Alain Marié, La Classe dirigeante française : dissociation, interpénétration, intégration, Paris, PUF, 1978 ; celui de Michel Bauer, avec Bénédicte Bertin-Mourot, Les 200 : comment devient-on un grand patron ?, Paris, Éd. du Seuil, 1987, complété par de nombreuses études ultérieures menées dans le cadre de l’Observatoire des dirigeants, regroupées en partie dans Radiographie des grands patrons français : les conditions d’accès au pouvoir, Paris, L’Harmattan, 1997.

[3]

Maurice Lévy-Leboyer, « Le patronat français, 1912-1973 », in id. (dir.), Le Patronat de la seconde industrialisation, Paris, Éd. ouvrières, 1979, p. 137-188.

[4]

Pour une synthèse récente, voir Gisèle Sapiro, « Les professions intellectuelles entre l’État, l’entrepreneuriat et l’industrie », Le Mouvement social, 214, janvier-mars 2006, p. 3-24.

[5]

Pour une discussion étendue des limites et des contradictions de travaux cités précédemment, voir Hervé Joly, « Les études sur le recrutement du patronat : une tentative de bilan critique », Sociétés contemporaines, 68, 2007, p. 133-154.

[6]

Pour une synthèse historique du phénomène, voir Christophe Charle, « Le pantouflage en France (vers 1880-vers 1980) », Annales ESC, 5, septembre-octobre 1987, p. 1115-1137.

[7]

Hervé Joly, « Diriger une grande entreprise française au xxe siècle : modes de gouvernance, trajectoires et recrutement », mémoire d’habilitation à diriger des recherches, Paris, EHESS, 2008, dont une version remaniée est à paraître en 2012 aux éditions du CTHS.

[8]

Adolf Berle et Gardiner C. Means, The Modern Corporation and Private Property, New York, Macmillan, 1932.

[9]

James Burnham, Managerial Revolution : What is Happening in the World, New York, The John Day, 1941 ; trad. fr., id., L’Ère des organisateurs, préf. de Léon Blum, trad. de l’angl. par Hélène Claireau, Paris, Calmann-Lévy, « Liberté de l’esprit », 1947.

[10]

Lorsqu’il en existe une du moins, l’entreprise personnelle, confondue avec la personne de son propriétaire, étant longtemps restée une pratique répandue, même pour des entreprises d’une certaine importance ; Hervé Joly et François Robert, Entreprises et pouvoir économique dans la région Rhône-Alpes (1920-1954), Lyon, Centre Pierre-Léon d’histoire économique et sociale, « Cahiers, 4 », 2003, chap. 4.

[11]

Anne Lefebvre-Teillard, La Société anonyme au xixe siècle : du Code de commerce à la loi de 1867, histoire d’un instrument juridique du développement capitaliste, Paris, PUF, 1985, chap. 8.

[12]

Cet organe statutaire n’a pas d’existence légale, l’administrateur pouvant éventuellement être unique.

[13]

Pour une étude détaillée de la confrontation entre législation et pratiques, voir Hervé Joly, « La direction des sociétés anonymes depuis la fin du xixe siècle : le droit entretient la confusion des pratiques », Entreprises et Histoire, 57, décembre 2009, p. 111-125.

[14]

Charles Houpin et Henry Bosvieux, Traité général théorique et pratique des sociétés civiles et commerciales et des associations, Paris, Sirey, 1935, t. I, p. 209.

[15]

Voir Jean-Christophe Pagnucco, « Administration : conditions de nomination des administrateurs », Paris, LexisNexis, « Jurisclasseur sociétés, fasc. 130-20 », 2007, p. 15-16.

[16]

Ibid., p. 16. Selon la jurisprudence, même des fonctions exercées à titre bénévole seraient exclues.

[17]

André Thépot, Les Ingénieurs des mines du xixe siècle : histoire d’un corps technique d’État, 1810-1914, Paris, ESKA-IDHI, 1998, p. 296 ; et son portrait sur le site Internet des Annales des mines, http://annales.org/archives/beaunier.html.

[18]

Article 26, décret du 24 décembre 1851 portant règlement sur le service des Mines.

[19]

André Thépot, op. cit., p. 296-297.

[20]

Voir, par exemple, la notice « Ugine » de l’Annuaire Chaix : les principales sociétés par actions, Paris, Imprimerie et librairie Chaix, 1928, p. 701.

[21]

Les deux autres administrateurs délégués, Jules Barut et Henry Gall, sont décédés respectivement en 1929 et 1930. Le président du Conseil, Maurice Cheronnet, ne joue qu’un rôle effacé.

[22]

Voir, par exemple, la note de 1934 ; Centre des archives contemporaines, Fontainebleau (CAC), 77390 art. 136, dossier de carrière.

[23]

Le dossier de la Grande Chancellerie de la Légion d’honneur n’a pas pu être consulté faute d’être répertorié dans la base Léonore des Archives nationales, mais il est probable que ses importantes fonctions privées n’ont pas pu être passées sous silence pour cette promotion.

[24]

CAC, 77390, art. 136, lettre de Georges-Jean Painvin au ministre des Travaux publics, 14 septembre 1936.

[25]

Archives départementales du Rhône (ADR), 146J 8, procès-verbaux du conseil d’administration de Société chimique des usines du Rhône, 23 décembre 1928.

[26]

Voir Philippe Hamman, « Des patrons en politique », in Jean-Claude Daumas, Alain Chatriot, Danièle Fraboulet, Patrick Fridenson et Hervé Joly (dir.), Dictionnaire historique des patrons français, Paris, Flammarion, 2010, p. 1181-1185.

[27]

Pierre Doray, Formation et mobilisation industrielle : le cas d’Aluminium Pechiney, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 1989, p. 93.

[28]

Jurisclasseur, op. cit., p. 16.

[29]

Jacques Chauvin, Paul Doumer : le Président assassiné, Paris, Éd. du Panthéon, 1994, p. 84. En 1912, il devient également administrateur du Crédit immobilier français. Il exerce aussi des fonctions dans des organisations patronales, comme président de la Chambre syndicale des fabricants et constructeurs pour chemins de fer et tramways et vice-président de l’Union des industries métallurgiques et minières (UIMM).

[30]

Cette incompatibilité n’est pas mentionnée dans le traité des sociétés (Charles Houpin et Henry Bosvieux, op. cit.) en 1935, mais elle semble respectée dans la pratique. Selon l’article 23 de la Constitution de 1958, les fonctions de membres du gouvernement sont incompatibles avec l’exercice de toute activité professionnelle.

[31]

Archives historiques du groupe Crédit Agricole, fonds du Crédit Lyonnais (ACL), DEEF 41125, rapports des assemblées générales 1917 à 1927.

[32]

Voir Julie d’Andurain, « Réseaux politiques et réseaux d’affaires : le cas d’Eugène Étienne et d’Auguste d’Arenberg », in Hubert Bonin, Catherine Hodeir et Jean-François Klein (dir.), L’Esprit économique impérial (1830-1970) : groupes de pression et réseaux du patronat colonial en France et dans l’Empire, Paris, Publications de la SFHOM, 2008, p. 85-102.

[33]

Charles Houpin et Henry Bosvieux, op. cit., p. 210.

[34]

Voir, par exemple, Annuaire Chaix…, op. cit.

[35]

Richard F. Kuisel, Ernest Mercier : A French Technocrat, Berkeley, University of California Press, 1967.

[36]

Danièle Fraboulet, « Henry Darcy », in Jean-Claude Daumas et al. (dir.), op. cit., p. 211-213.

[37]

Pierre Lanthier, « Gabriel Cordier », in ibid., p. 193-195.

[38]

À ce sujet, voir Jean-François Eck, « L’introduction de la collégialité dans le droit français des sociétés : à la recherche d’une influence allemande », in Olivier Dard, Hervé Joly et Philippe Verheyde (dir.), Les Entreprises françaises, l’Occupation et le second xxe siècle, Metz, CRULH, 2011, p. 32-44, p. 32.

[39]

Il renonce, en revanche, à la présidence de la Compagnie des mines de Roche-la-Molière et Firminy et à celle de la Société générale de force et lumière. Il administre par ailleurs d’autres sociétés importantes comme le Crédit Lyonnais et Berliet.

[40]

Voir Charles-Albert Lucas, « Trajectoire d’un entrepreneur : François Albert-Buisson ou la construction d’une carrière, 1881-1961 », thèse de doctorat d’histoire contemporaine, sous la direction de Christophe Bouneau, Université Bordeaux-III, 2006 ; id., « François Albert-Buisson », in Jean-Claude Daumas (dir.), op. cit., p. 21-22.

[41]

Charles Houpin et Henry Bosvieux, op. cit., p. 208.

[42]

Le mandat d’un administrateur, s’il n’est presque jamais « gratuit », bien que la loi le prévoit, peut générer, à la faveur des jetons de présence et surtout des tantièmes (part des bénéfices attribuées au conseil d’administration concurremment aux actionnaires), des revenus importants. Mais ils restent généralement nettement inférieurs à celui d’un administrateur délégué ou directeur général, et n’ont généralement qu’une fonction complémentaire à d’autres revenus.

[43]

Les rapports annuels n’en disent rien ; ACL, DEEF 41130, assemblées générales ordinaires des 7 juin 1921 et 22 juin 1922.

[44]

Archives nationales du monde du travail de Roubaix (ANMT), 1995060 0633, historique des membres du conseil d’administration.

[45]

Roland Drago, Jean Imbert, François Monnier et Jean Tulard (dir.), Dictionnaire biographique des membres du Conseil d’État, 1799-2002, Paris, Fayard, 2004, p. 138.

[46]

Le Dictionnaire biographique des membres du Conseil d’État, 1799-2002 ne précise pas les motivations, qui sont peut-être seulement financières (voir ibid., p. 496).

[47]

Voir Rachel Vanneuville, « Le Conseil d’État au tournant du siècle, raison politique et conscience légale de la République », in Marc Olivier Baruch et Vincent Duclert (dir.), Serviteurs de l’État : une histoire politique de l’administration française, 1875-1945, Paris, La Découverte, 2000, p. 97-108, p. 104.

[48]

ACL, DEEF 17968, assemblée générale ordinaire, 17 juin 1915.

[49]

Paul Darcy, Henry Darcy, 1840-1926, Dijon, Imprimerie Darantière, 1960, p. 45.

[50]

Qui n’attribue d’ailleurs formellement le titre d’ingénieur à ses anciens élèves que depuis 1937.

[51]

Sur le parcours financier de Wilfrid Baumgartner, voir Olivier Feiertag, Wilfrid Baumgartner : un grand commis des finances à la croisée des pouvoirs (1902-1978), Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2006.

[52]

ADR, 146J 17, séances des 28 novembre et 5 décembre 1963, procès-verbal du conseil d’administration de Rhône-Poulenc.

[53]

La direction générale reste d’abord déléguée au chimiste maison Pierre Lombard jusqu’en mai 1965, avant qu’au retrait de celui-ci elle revienne « provisoirement » à Baumgartner. Celui-ci reste en fait P.-D.G., la nouvelle loi sur les sociétés anonymes prévoyant la possibilité d’avoir un directeur général aux côtés de celui-ci ; le poste est occupé à partir de 1968 par Jean-Claude Achille, jusqu’alors directeur général des Charbonnages de France (ADR, 146J 17, séances des 5 décembre 1963, 28 janvier et 20 mai 1965 et 25 avril 1968).

[54]

Il fait, par exemple, la une du magazine Entreprise pour illustrer un dossier sur « Le come-back de Rhône-Poulenc », 771, 20 juin 1970, p. 4-17.

[55]

Sur les origines de l’École polytechnique, voir, en particulier, Bruno Belhoste, La Formation d’une technocratie : l’École polytechnique et ses élèves de la Révolution au Second Empire, Paris, Belin, 2003.

[56]

Voir, par exemple, l’entretien de l’auteur avec Maurice Borgeaud du 25 mai 1989 ou le récit de Roger Martin dans ses mémoires, Patron de droit divin…, Paris, Gallimard, 1984.

[57]

Par opposition à ceux qui intègrent ses écoles à la sortie de Polytechnique dans le cadre de leur formation d’ingénieur d’État (des Mines, des Ponts et Chaussées, du Génie maritime, etc.).

[58]

Nombreux sont aussi les polytechniciens du génie ou de l’artillerie à quitter très tôt l’armée, parfois dès l’école d’application, pour rejoindre le secteur privé.

[59]

Jusqu’à aujourd’hui, renoncer à l’École polytechnique pour intégrer l’École centrale ou une École des mines reste un choix très exceptionnel.

[60]

Voir, à propos des écoles des Hautes Études commerciales (HEC), les travaux de Marc Meuleau, « Les HEC et l’évolution du management en France : 1881-années 1980 », thèse de doctorat d’État d’histoire sous la direction de Maurice Lévy-Leboyer, Université Paris-X, 1992, 4 vol.

[61]

Décret du 3 décembre 1947, Journal officiel, 5 décembre 1947, p. 11891-11892.

[62]

Voir l’article 5 de l’ordonnance du 9 octobre 1945 qui l’institue (Journal officiel, 10 octobre 1945, p. 6378-6380).

[63]

Michel Bauer et Bénédicte Bertin-Mourot, Pascal Thobois (coll.), L’Accès au sommet des grandes entreprises françaises, 1985-1994, Paris, CNRS Observatoire des dirigeants/Boyden, 1995, p. 43.

[64]

Seule HEC recrute sur concours avant la guerre (Marc Meuleau, op. cit.). Les autres écoles comme l’ESSEC recrutent au moins les bacheliers sur titre ; Valérie Languille, « L’ESSEC, de l’école catholique des fils à papa à la grande école de gestion », Entreprises et Histoire, 14-15, juin 1997, p. 47-65. Voir également Patrice de Fournas, « Quelle identité pour les grandes écoles de commerce françaises ? (HEC-ESSEC-ESCP) », thèse de doctorat de gestion sous la direction de Michel Berry, Palaiseau, École polytechnique, 2007, 3 vol., p. 32-48 ; Patrick Fridenson et Lucie Paquy, « Du haut enseignement commercial à l’enseignement supérieur de gestion (xixe-xxe siècles) », in Paul Lenormand (dir.), La Chambre de commerce et d’industrie de Paris (1803-2003), t. II : Études thématiques, Genève, Droz, 2008, p. 199-257.

[65]

Recrutements à la sortie de l’École nationale d’administration (ENA), hors tour extérieur. Données issues des recherches de l’auteur, à partir notamment de la base de données sur les inspecteurs des Finances (1801-2009), propriété du service de l’Inspection générale des Finances.

[66]

Michel Bauer, avec Bénédicte Bertin-Mourot, Radiographie des grands patrons français…, op. cit.

[67]

Hervé Joly et François-Xavier Dudouet, « Les dirigeants français du CAC 40 : entre élitisme scolaire et passage par l’État », Sociologies pratiques, 21, septembre 2010, p. 35-47.

Résumé

Français

Les dirigeants des grandes firmes françaises sont supposés être des professionnels qui consacrent l’essentiel de leur temps à la gestion de leur entreprise. Mais cette professionnalisation n’allait pas historiquement de soi. Diriger une grande entreprise n’a pas toujours impliqué un engagement aussi exclusif. Il n’a longtemps pas existé d’incompatibilité totale pour les fonctionnaires et elle était encore bien plus souple qu’aujourd’hui pour les détenteurs de mandats politiques. Au moins jusqu’aux années 1940, les principales figures patronales étaient des notables qui cumulaient à la fois de multiples engagements sociaux et des responsabilités au sein d’entreprises, sans implication privilégiée dans l’une d’entre elles. Par ailleurs, il n’existe pas de filière de formation obligatoire pour exercer un métier de dirigeant d’entreprise qui n’est souvent que l’aboutissement d’une carrière. On ne le devient qu’après avoir été employé ou cadre dans une entreprise, mais aussi, selon la filière dite du « pantouflage », dans une administration publique.

Mots-clés

  • élite économique
  • patron
  • notable
  • manager
  • professionnalisation

English

The Directors of Major French Industrial Groups in the 20th CenturyFrom High Civil Servants to ExecutivesDirectors of major French companies are assumed to be professionals who devote most of their time to the management of their companies. But this professionalization was not historically a matter of course. Managing a big company did not always involve such an exclusive commitment. For a long time there was no incompatibility in civil servants being directors, and the practice is even more flexible today for people who hold elected office. At least until the 1940s, the most important business figures were civil servants who had community roles and responsibilities in companies at the same time, without having a vested interest in any one of them. Moreover, there is no obligatory course of study for the job of company director, often the achievement of one’s career. One reaches it after being employed or an executive in a company, but also after going through the revolving door in a government administration.

Keywords

  • economic elite
  • entrepreneur
  • notable
  • manager
  • professionalization

Plan de l'article

  1. La construction historique d’une exclusivité relative
    1. Une compatibilité longtemps tolérée avec d’autres responsabilités publiques
    2. Cumul politique ?
    3. La lente affirmation d’une exclusivité dans les affaires dirigées
    4. Vichy, une rupture
  2. L’évolution des profils dirigeants
    1. Les filières traditionnelles de la consécration notabiliaire
    2. Les gestionnaires internes promus P.-D.G.

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