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Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2014/4 (N° 124)


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Entre 1932 et 1968, l’armée, en particulier ses officiers, joua un rôle déterminant en Irak et pesa lourdement sur la vie politique du pays, comme le montre Matthieu Rey dans cet article qui analyse l’histoire des interférences entre les pouvoirs politique et militaire. L’auteur souligne en particulier le paradoxe des années 1960, décennie marquée par de multiples coups d’État militaires, la force apparente de l’armée cachant en réalité une dislocation de son unité en de multiples factions et milices concurrentes.

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Dans l’un de ses derniers messages en 1933, le roi Faysal Ier fait part de l’espoir qu’à travers la formation et le renforcement de l’armée irakienne, les multiples composantes du pays puissent former une nation unie? [1][1] `Abd al-Razzâq al-Hassanî, Târîkh al-wizârât al-`irâqiyya.... Ce message reflète le rôle et la place de l’armée au sein du nouvel État : celle-ci est pensée à la fois comme un vecteur de sa construction et comme un creuset pour les multiples groupes confessionnels et ethniques qui forment le pays. Cette position révèle l’ambivalence du projet militaire irakien, fortement lié à la construction nationale du pays. En tant qu’outil étatique, l’armée a pour mission de protéger un système politique récent. Elle doit lui obéir tout en disposant de la puissance nécessaire pour le contraindre. Les relations entre les autorités militaires et étatiques reposent sur des rapports de conflictualité et de puissance qui génèrent, selon les moments, l’instabilité comme la paix. Elles conditionnent largement l’achèvement et l’enracinement du nouvel État. Très rapidement, ce double caractère fragilise le régime institué et définit la spécificité de la trajectoire de l’armée au sein de l’Irak contemporain et plus généralement du monde arabe.

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Comme d’autres objets historiques relatifs à ce pays, l’armée irakienne a été peu étudiée. De façon générale, le terrain irakien a été délaissé par les recherches tant historiques que politistes? [2][2] Peter Sluglett, « Dealing with the Past : Methodoligical.... Les travaux qui s’y intéressent s’attachent aujourd’hui de façon croissante à telle ou telle communauté, fragmentant l’objet historique que constitue l’Irak et gommant les continuités historiques. Or, comme y invite Peter Harling, plus que les fractures ou les crises, il s’agit ici de questionner les processus de long terme unifiant l’ensemble des espaces irakiens? [3][3] Peter Harling, « Beyond Political Ruptures : Towards.... L’armée appartient à ce type d’objets. Saisir la spécificité irakienne concernant la trajectoire des militaires suppose de se départir des images forgées au temps du régime de Saddam Hussein. Une déformation majeure de la recherche tient à des relectures régressives : la focale se place sur les causes et les facteurs de la montée au pouvoir de Saddam Hussein. À l’encontre d’une telle perspective, cet article vise à traiter une séquence historique peu étudiée et souvent mal comprise : celle qui s’étend de l’indépendance de l’Irak à l’avènement du régime de Saddam Hussein. Toute la difficulté consiste à construire un récit historique qui prenne en considération les tentatives et les essais avortés.

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En 1932, l’Irak est le premier pays à obtenir son indépendance, la Société des nations reconnaissant alors la fin du mandat britannique? [4][4] L’Arabie Saoudite reste un territoire indépendant tout.... Il reste alors à cet État, nouvellement créé à la suite du découpage de l’Empire ottoman, à affermir sa souveraineté nationale. L’armée est rapidement investie de cette mission de consolidation. Dès 1936, elle s’ingère dans le jeu politique, en orchestrant le premier coup d’État de l’histoire contemporaine du monde arabe. En 1968, les contestations politiques et confessionnelles précipitent la mise en place d’un pouvoir baathiste qui demeure au pouvoir jusqu’en 2003, porté par les militaires? [5][5] Le parti Baath accède au pouvoir pour la première fois.... Ces derniers sont rapidement écartés de la scène politique et contrôlés par le parti Baath? [6][6] Joseph Sassoon, Saddam Hussein’s Ba’th Party : Inside.... Imbrication des générations, importance du contexte, temps d’action ou de retrait sont autant d’aspects qu’il nous faut interroger. Entre 1932 et 1941, l’armée irakienne se veut un temps arbitre et actrice de la scène politique, avant d’en être écartée brutalement. Puis elle est réintroduite dans le fonctionnement politique par les jeux gouvernementaux. Enfin, à partir de 1958, elle s’empare du pouvoir mais se divise autour de la gestion politique.

La constitution de l’armée (1932-1936)

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Pour comprendre l’intrusion de l’armée dans le jeu politique irakien en 1936, il est nécessaire de relire d’un même mouvement les histoires de l’État et de l’armée, qui se juxtaposent. L’État irakien est formé sous la conduite de la puissance mandataire britannique, qui choisit Faysal Ier comme souverain du royaume irakien. Une des premières mesures du nouveau régime est de constituer une armée qu’il veut nationale. Cette création répond à une exigence partagée par les nouvelles élites politiques irakiennes et par la puissance mandataire? [7][7] Toby Dodge, Inventing Iraq : The Failure of Nation.... Néanmoins, la fonction et la mission de cette armée diffèrent largement selon les différents groupes dirigeants. Le débat sur la conscription, qui s’étend de 1926 à 1934, résume largement les camps en présence? [8][8] Mohamed Tarbush, The Role of the Military in Politics :.... Les autorités britanniques souhaitent que le nouvel État dispose d’une force à même d’assurer sa propre sécurité, pour soulager ainsi les troupes coloniales et le budget britannique. Néanmoins, elles demeurent réticentes à la constitution d’une force militaire importante, susceptible de remettre en cause leur tutelle? [9][9] Les autorités britanniques constituent en parallèle.... Les nouvelles élites irakiennes, pour leur part, sont largement formées d’anciens officiers ottomans qui ont rejoint Faysal Ier. Elles perçoivent dans l’armée l’institution à même de renforcer un État naissant et menacé. L’armée doit aussi favoriser la diffusion d’un sentiment national. En effet, au lendemain de la Première Guerre mondiale, la constitution de la monarchie irakienne s’est réalisée à l’encontre d’une partie importante de la population mobilisée par le clergé chiite? [10][10] L’antagonisme des oulémas chiites et des nouvelles.... Par ailleurs, les officiers, formés pour la plupart dans les écoles ottomanes, reprennent à leur compte l’héritage ottoman de la lutte contre les tribus, perçues comme facteurs de troubles en Irak. La loi de conscription suscite en outre l’opposition des représentants tribaux intégrés dans le nouveau Parlement. De leur point de vue, elle s’apparente à une prise de contrôle de l’État susceptible de remettre en cause leur pouvoir. Dès sa naissance, l’armée irakienne présente certaines caractéristiques : elle est nationale par la conscription, dépendante d’une certaine bienveillance de la Grande-Bretagne qui tolère sa formation et en assure l’entraînement, adversaire de groupes ethniques et confessionnels importants en Irak, que ce soit les tribus ou les autorités religieuses chiites, et promue par les élites contrôlant l’État, elles-mêmes produit de la tradition militaire ottomane.

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Ces traits se trouvent exacerbés au lendemain de l’indépendance en 1933. La fragmentation nationale se révèle rapidement à l’indépendance de l’Irak et l’armée devient la force d’appui des gouvernants et des politiques. Sa première fonction, la préservation de l’unité nationale, apparaît en 1934 : sous la conduite de Bakr Siqdi, le commandant en chef de l’armée, la révolte des Yazidis est écrasée et la population massacrée? [11][11] Alors que l’Irak s’apprête à accéder à l’indépendance,.... Cet épisode scelle une manière d’opérer de l’armée : elle peut, au nom de l’intérêt du pays, user de moyens très violents contre toute minorité nationale et elle est reconnue comme le gardien du pays pendant les célébrations consécutives à sa victoire. Au cours de l’année 1935, une seconde fonction se fait jour : celle de bras armé de clans politiques qui luttent pour obtenir le contrôle du gouvernement. La formation du gouvernement par Jamîl al-Midfa‘î conduit son adversaire au Parlement, Yasîn al-Hâshimî, à susciter une révolte des tribus du Moyen-Euphrate qui menacent rapidement l’équilibre de l’État? [12][12] `Abd al-Razzâq al-Hassanî, Târîkh al-wizârât al-`irâqiyya,.... Lors de la formation du gouvernement conduit par Yasîn al-Hâshimî (et donc consécutivement au renversement de son adversaire), il peut utiliser l’armée pour réprimer ces mêmes mouvements tribaux. Pour réaliser cette œuvre, le gouvernement fait cependant appel à la Royal Air Force qui effraie et disperse les troupes tribales? [13][13] David Omissi, Air Power and Colonial Control : The.... Ici, un double rôle se forme : l’armée peut être mobilisée par un mouvement politique pour asseoir son pouvoir sur les institutions de l’État mais elle a recours à la puissance britannique toujours présente dans le pays dans deux bases aériennes, démontrant la subordination coloniale de l’État irakien. Les événements de 1936 à 1940 s’inscrivent dans la continuité de ce statut acquis par l’armée.

Tentative de gouvernement militaire (1936-1948)

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Le 29 octobre 1936, Bagdad se réveille au bruit des avions de guerre. L’opération est conduite rapidement : des unités blindées se rapprochent de la capitale et des tracts sont largués, dénonçant le gouvernement en place. Cela persuade le roi Ghâzî de modifier le gouvernement. Le but n’est pas un renversement du régime mais de contraindre un changement de Premier ministre. Le roi Ghâzî obtempère et invite Hikmat Suleimân à former le gouvernement. Le premier coup d’État de l’histoire contemporaine arabe aboutit donc à placer l’armée, derrière une partie de ses officiers, dans la position d’arbitre gouvernemental. Cette intrusion de l’armée provoque, en outre, l’entrée d’un nouveau groupe politique et générationnel. Le nouveau cabinet s’appuie sur les membres d’al-Ahâli, des intellectuels sensibles, du moins pour une partie d’entre eux, aux problèmes économiques et sociaux? [14][14] Sur le mouvement al-Âhâlî : Fuâd Hussayn al-Lûkîl,.... Officiers et intellectuels partagent une certaine approche technocrate du règlement des grandes questions politiques. Cependant, le rapprochement de l’armée et des civils est de courte durée, face à la mainmise croissante de Bakr Siqdi sur la conduite des affaires. Il en résulte le retrait du gouvernement de l’équipe d’al-Ahâlî? [15][15] Kâmil al-Tchâdirjî, Mudhakarrât Kâmil al-Tchârdirjî.... Par ailleurs, l’emprise accrue de Bakr Siqdi sur la politique nationale favorise la politisation de l’armée et sa fragmentation. Le régime dure quelques mois. Rapidement, une partie importante des officiers se montre hostile aux nouvelles orientations, et le général est assassiné à l’occasion d’un nouveau coup d’État. Cet épisode établit l’armée dans une position nouvelle : elle devient l’arbitre des factions politiques et intervient régulièrement pour réguler le choix du personnel politique.

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Ce nouveau caractère de l’armée structure largement le jeu politique des années 1937-1940, au cours desquelles quatre coups d’État se succèdent? [16][16] Cet article ne prétend pas rendre compte de chacun.... Chacun d’entre eux suit un schéma et présente des conséquences relativement similaires. Un groupe d’officiers s’allie à un clan politique. Ainsi en décembre 1938, Jamîl al-Midfâ‘î, qui préside le gouvernement issu du troisième coup d’État, tente de modifier les prérogatives du ministre de la Défense. Les colonels Yusîf al-‘Azawî et Salah al-Dîn Sabâgh font connaître leur réticence à de telles modifications. Le retour de Nûrî al-Sa‘îd et de Taha al-Hâshimî en Irak recrée le clan politique adverse à celui de Jamîl al-Midfâ‘î? [17][17] Après avoir servi pendant la révolte arabe et dans.... Un rapprochement s’opère entre les colonels et les deux hommes politiques. Un mouvement de troupe permet alors de modifier le gouvernement : Nûrî al-Sa‘îd peut former un nouveau cabinet le 25 décembre 1938. À chaque renversement, une équipe est exclue ou éliminée. L’instabilité politique domine, paralysant la décision politique. Elle est renforcée par la jeunesse du nouveau souverain Ghâzî, et accentuée à sa mort précoce en 1939. En retour, le corps des officiers est recomposé à chaque nouvelle tentative. Ainsi, en 1936, le corps des officiers se compose principalement de populations kurdes et sunnites, recrutés dans les zones de Mossoul et du Haut-Euphrate? [18][18] Ibrahim Marashi, Iraq’s Armed Forces : An Analytical.... Le renversement de Bakr Siqdi, général kurde, provoque un retrait et un déclassement d’une partie importante des officiers kurdes. Cette relégation profite à quelques autres officiers. Un noyau se forme. À partir de 1939, sept colonels, puis quatre, « le carré d’or », s’imposent progressivement comme les garants du régime.

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Au moment où la Seconde Guerre mondiale s’étend aux terrains non européens, l’État irakien est largement soumis au pouvoir de l’armée par la voix de ces officiers? [19][19] Elle s’est accrue tout au long des années 1930, passant.... La centralité acquise par quelques colonels entraîne une forte instabilité politique au profit de cette équipe qui peut contrôler la formation des gouvernements et leurs projets. Les événements de 1941 en sont le résultat? [20][20] Il ne s’agit pas ici de présenter en détail les évolutions.... En s’appuyant sur un fort nationalisme arabe, exacerbé à partir de 1939 par la question de Palestine? [21][21] Michael Eppel, The Palestine Conflict in the History..., les officiers en viennent à définir une ligne neutraliste à l’égard de la guerre, à même d’éloigner l’emprise de la Grande-Bretagne. L’importance accordée à la politique étrangère ne peut se comprendre sans tenir compte du fait que l’armée irakienne demeure tributaire de la Grande-Bretagne pour tout approvisionnement. En parallèle, les questions interarabes et notamment les combats nationaux de Palestine et de Syrie-Liban ont sensibilisé les officiers aux aspirations nationalistes. Le groupe du « carré d’or », proche des réfugiés de la révolte de Palestine, en vient à imposer une ligne politique au cours de la nuit du 28 février 1941 : Rashîd ‘Alî al-Kaylânî est appuyé pour former un gouvernement qui refuse de rompre les liens diplomatiques avec l’Italie comme le requiert la Grande-Bretagne. Les réactions sont rapides : le régent fuit et est déposé, le gouvernement en appelle à l’union nationale. Dans le cadre de la guerre mondiale, la puissance britannique ne peut tolérer une remise en cause de son influence au sein d’un pays allié. Devant le défi constitué par la nouvelle équipe au pouvoir, Winston Churchill décide de mener une opération militaire. Entre avril et juin 1941, le gouvernement d’Union nationale est défait, les colonels et politiques alliés en fuite? [22][22] Daniel Silvefarbe, Britain’s Informal Empire, op. cit.,.... L’armée constituée pour préserver le régime en est donc venue à dominer l’État et à prétendre conduire la politique. Par une intervention extérieure, ce rôle est remis en cause et l’existence même de l’armée menacée.

Disparition et renouveau de l’acteur militaire

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À partir de 1941, s’ouvre une nouvelle période de l’histoire de l’armée irakienne. Elle disparaît un temps et n’est reconstituée qu’en fonction de nouveaux impératifs internationaux. De nouvelles générations militaires portent une nouvelle mémoire. Dans un premier temps, en 1941, le régime monarchique dirigé par le régent Abdullilah est rétabli par l’armée britannique. Le principal groupe d’opposition, les officiers, est largement déstructuré par le gouvernement conduit par Nûrî al-Sa‘id. Ainsi, le nombre d’hommes dans l’armée diminue de moitié? [23][23] Gerard de Gaury, Three Kings in Baghdad : The Tragedy.... Cette évolution s’inscrit dans une politique de dénazification menée par la Grande-Bretagne qui considère le gouvernement d’Union nationale en fonction d’une grille de lecture binaire fasciste-antifasciste. En conséquence, une propagande se développe appelant au renforcement du pouvoir civil et démocrate, conforme aux idéaux du combat des Alliés. L’ancien officier Nûrî al-Sa‘id défait l’outil militaire pour asseoir son pouvoir. L’armée périclite tant dans ses effectifs que dans son influence. Lorsqu’en 1943 Mulla Mustapha Barzani lance une rébellion contre le pouvoir irakien, le gouvernement ne parvient que difficilement à rétablir son contrôle sur le Kurdistan. Il use de deux moyens : l’emploi des troupes britanniques et la négociation avec des notabilités locales concurrentes du clan Barzani? [24][24] Massoud Barzani, Mustafa Barzani and the Kurdish Liberation.... Ce n’est donc plus l’armée nationale irakienne qui rétablit le contrôle de l’État au sein des provinces. En 1946, un certain nombre de réformes libérales favorise l’éclosion du pluralisme. L’Irak semble entrer dans l’âge des gouvernements civils, même si une partie non négligeable du personnel politique appartient aux groupes des anciens officiers ottomans. Leur lien à l’armée reste cependant largement distant. S’ils reconnaissent dans l’armée un vecteur de modernité ou un porteur des espoirs de la nation? [25][25] Ils partagent en cela les aspirations défendues par..., ils ne défendent pas la militarisation du régime ou une position supérieure pour les membres de l’armée en son sein.

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Cette nouvelle technologie des pouvoirs apparaît dans le traitement des soulèvements nés de difficultés économiques au lendemain de la guerre. L’Irak connaît en effet une situation de forte inflation et les catégories salariées sont affectées par une diminution importante de leurs ressources et de leur pouvoir d’achat. Les protestations sociales se multiplient et remettent en cause la politique adoptée par le gouvernement qui recourt à la répression. Une différence significative est à noter par rapport aux années 1930 qui apparaît à l’occasion des mouvements sociaux de 1947 et de 1948. Devant la protestation des employés de l’Iraq Petroleum Compagny à Kirkuk? [26][26] National Archives (NARA), Foreign Relations of United..., par exemple, le gouvernement recourt à la police à laquelle il donne l’autorisation d’ouvrir le feu. L’armée se trouve alors en retrait. De même au cours de la Wathba, c’est la police qui s’impose comme le principal acteur de la répression, et non l’armée? [27][27] Archives du Ministère des Affaires étrangères (MAE,.... Cette dernière reste l’objet d’une grande méfiance, sept ans après les événements de 1941. En outre, les mobilisations sociales conduisent à des affrontements urbains. Le temps n’est plus aux luttes aériennes contre les tribus menaçant de prendre la ville. Enfin, dans le cas de la Wathba, si le contrôle de la capitale est un temps perdu, il suffit aux autorités gouvernementales d’augmenter le niveau de violence pour rétablir l’ordre. Les contestations sociales de la seconde moitié des années 1940 révèlent donc la moindre efficacité de l’armée comme instrument de contrôle du pays.

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L’autre crise de l’année 1948 démontre également le déclin enregistré par l’armée irakienne. Au cours de la guerre de Palestine, l’Irak participe à l’effort de guerre arabe. Le régent, dès le 12 mai, utilise la déclaration de guerre pour prendre symboliquement la tête des troupes et rentrer dans la capitale vêtu de l’uniforme militaire? [28][28] MAE, carton 454, Irak 1944-1952, « Situation intérieure »,.... Si les officiers irakiens jouent un rôle important dans la direction militaire interarabe, les troupes ne font que suppléer les autres armées. Le désir des autorités n’est pas de maintenir des effectifs en dehors du pays? [29][29] Charles Tripp, « Iraq and the 1948 War : Mirror of.... En effet, la guerre de Palestine a significativement aggravé la crise des finances publiques : en dehors du coût direct des opérations, la perte de Haïfa par les pays arabes, port d’exportation du pétrole irakien, conduit à une nette diminution des ressources budgétaires du gouvernement? [30][30] Voir les débats de la chambre des députés irakienne,.... Par ailleurs, l’équilibre intérieur demeure relativement précaire depuis la fin de la Wathba, ce qui impose un recours régulier à l’état d’urgence. Cet état de fait explique la réhabilitation progressive de l’armée qui recommence à représenter un outil potentiel de maintien de l’ordre à la fin des années 1940.

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Les dynamiques politiques internes et externes conduisent ainsi au retour progressif de l’armée au cœur du régime irakien, au point de le rendre totalement dépendant de la force militaire. La place de l’armée suit une double dynamique : celle impulsée par les gouvernements successifs ; celle développée au sein du corps des officiers. Intéressons-nous au premier aspect, qui conditionne le second. La fragilité du pouvoir révélée à l’occasion de la Wathba puis, quatre ans plus tard, au cours de l’Intifada? [31][31] Entre les 22 et 25 novembre, Bagdad est le théâtre..., soulèvement populaire qui provoque la perte temporaire du contrôle de la capitale par le pouvoir, force les dirigeants à recourir à l’armée pour rétablir l’ordre. Le 24 janvier 1952, Nur al-Dîn Mahmûd, chef de l’état-major, est nommé président du Conseil et chargé de mettre fin aux troubles? [32][32] NARA, Foreign Relations of United States, Record Group.... Les officiers retrouvent droit de cité en politique. Par ailleurs, dans le contexte de la guerre froide et de la concurrence interarabe à partir du milieu des années 1950, les questions de l’armement et de l’essor de l’outil militaire deviennent centrales. Disposer de la plus forte armée doit permettre de conduire, d’une part, la revanche contre Israël et, d’autre part, de renforcer l’unité des puissances arabes sous la direction d’un pays. De 1953 à 1958, les différents gouvernements n’ont de cesse de renforcer l’outil militaire irakien, dans le cadre d’une collaboration toujours plus intense avec les puissances occidentales. Du point de vue irakien, qu’incarnent Nûrî al-Sa‘id et Fâdil al-Jamâlî, deux dangers doivent être combattus ensemble, le communisme et le sionisme, ce qui impose le renforcement de l’outil militaire? [33][33] Al-Zaman (Le temps), 2 janvier 1955.. En outre, le développement de la capacité militaire, couplé à la croissance de la production de pétrole et des revenus qui lui sont liés, doivent permettre à l’Irak de s’imposer comme l’acteur principal du monde arabe. Ainsi une partie de l’élite politique tente-t-elle de promouvoir le rôle de « Prusse arabe » de l’Irak au cours des années 1950. Dans cette optique, les alliances internationales sont orientées en vue de se rapprocher des puissances étrangères à même de renforcer l’armée nationale.

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C’est dans ce contexte national et international particulier qu’intervient l’annonce du pacte de Bagdad? [34][34] Il ne s’agit en réalité pas d’un pacte mais une déclaration.... Le 24 février 1955, Nûrî al-Sa‘id, président du Conseil irakien, et, Adnan Mendérès, Premier ministre turc, font connaître la signature prochaine d’un pacte d’alliance ouvert à l’ensemble des puissances ennemies du communisme. Cette orientation de la politique extérieure répond au désir répété de Nûrî al-Sa‘id de faire de l’Irak la principale puissance régionale. Dans le cadre de la guerre froide, il prend position pour un ancrage au camp occidental. En parallèle de l’alliance avec la Turquie, bientôt étendue à l’Iran et au Pakistan, des négociations sont entamées avec les États-Unis pour un approvisionnement en armement? [35][35] À l’occasion de ces négociations, les Britanniques.... À partir de septembre 1955, l’Irak devient le premier pays arabe à recevoir de l’aide militaire américaine, renforçant ses capacités et assurant une réelle modernisation de son équipement militaire. Le régime orchestre une vaste propagande à l’occasion de la réception des chars américains, pour célébrer, aux plans national et régional, l’achèvement d’une partie de la mission de l’État irakien : doter le pays d’une force capable de le défendre et de négocier avec Israël un règlement à la question de Palestine? [36][36] Al-Zaman (Le temps), 9 juillet 1955.. Cette assurance est renforcée par le fait que les nouvelles ressources de l’Irak, avec une forte croissance des revenus pétroliers au cours de la seconde moitié des années 1950, lui assurent sa prospérité. Armement et développement économique peuvent être menés conjointement, bien que, pour des questions de prestige, l’élaboration d’une importante armée soit privilégiée. Par ailleurs, la croissance des revenus de l’État l’autorise à offrir un traitement important aux officiers supérieurs, et donc, dans une large mesure, à les acheter.

Politisation et conquête du pouvoir (du milieu à la fin des années 1950)

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Néanmoins, en parallèle, le corps des officiers reconstitué tend à se politiser à la manière des autres armées arabes. La constitution du groupe des officiers libres irakiens permet de suivre le processus par lequel une partie des officiers rompt avec le régime monarchique et le met en péril. Il est certain que l’exemple égyptien joue un rôle fort en Irak : la monarchie, au nom des intérêts arabes, peut être renversée. De même, les mouvements qui ont animé l’Iran rappellent le rôle de guide de l’armée. Enfin, on peut identifier un phénomène générationnel. La plupart des commandants et colonels en place à partir de la moitié des années 1950 partagent deux expériences communes : le souvenir du régime de 1941, qui avait réussi à mettre en péril le contrôle britannique, et la guerre de Palestine qui avait révélé la dégradation de l’armée dans les années suivantes. Cette politisation répond donc à une nouvelle vocation de l’armée. Elle n’est plus l’outil de construction d’un État constitutionnel tel que l’avaient pensé les officiers ottomans ayant participé à l’établissement de la monarchie hachémite, mais devient le vecteur des aspirations anti-impérialistes qui se matérialisent dans le combat contre les puissances occidentales. Cette radicalisation conduit aussi à une division de l’armée irakienne : les généraux restent dans la plupart des cas fidèles à la monarchie alors que les brigadiers et commandants nourrissent une opposition de plus en plus vive au régime. Néanmoins, il semble que l’élément déclencheur dans le processus de révolte militaire interne reste l’attaque tripartite de 1956. Alors que la Grande-Bretagne, la France et Israël attaquent conjointement l’Égypte, les principales villes irakiennes sont le théâtre de violentes insurrections qui sont durement réprimées? [37][37] Ja`far Abbâs Humaydî, Watha’iq intifâda al-`irâq `am,.... De même, les hommes politiques de l’opposition sont emprisonnés durablement à partir de 1956. Toute forme de contestation politique constitutionnelle ou civile est mise en péril.

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Au début de l’année 1957, les structures à même de renverser la monarchie hachémite s’élaborent. Une convergence s’opère entre les forces d’opposition civiles et militaires. Du point de vue des militaires, à partir de 1956, se met en place un groupe restreint d’officiers qui reprend le modèle d’organisation égyptien. Il se dénomme identiquement le groupe des officiers libres. Ces derniers partagent des traits communs : issus de milieux modestes, ils sont sortis de l’école militaire au temps du gouvernement d’Union nationale et la plupart a combattu en Palestine. En recourant à l’exemple de la révolution égyptienne, ils pensent le coup d’État comme une nécessité pour modifier l’orientation politique irakienne, sans avoir de programme politique clairement défini. Du point de vue des civils, l’arrestation du chef du Parti national démocrate (PND) marque une rupture? [38][38] C’est ce qu’indique son fils Rif`at al-Tchârdirjî (entretien,.... Les visites en prison sont l’occasion d’échanges de vues entre les mouvements d’opposition, principalement le Parti national démocrate dont les partisans sont proches des milieux communistes, et l’Istiqlal. L’idée d’un coup d’État militaire comme solution de réforme politique est alors adoptée, avec une nette opposition entre Muhammad Mahdi Kubbah, dirigeant de l’Istiqlal, et Muhammad Hadîd, représentant du PND, d’une part, et Kâmil al-Tchârdirjî, secrétaire général du PND, d’autre part. Ce dernier refuse cette perspective, en souvenir des événements de 1936. Néanmoins, un consensus s’établit à la fin de l’année 1957 autour de la nécessité de renverser le régime.

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Le 14 juillet 1958, le renversement de la monarchie hachémite par les troupes, sous le commandement de ‘Abd al-Salam ‘Arif et ‘Abd al-Karîm Qâsim, précipite l’avènement du premier régime militaire en Irak. L’assassinat de la famille royale amorce un processus de substitution de l’élite civile et une militarisation rapide des structures de pouvoir. Les anciennes institutions disparaissent au profit d’un comité révolutionnaire qui dispose des prérogatives législatives et exécutives. Cet organisme se révèle rapidement le théâtre de conflits personnels tout en étant le lieu de la prise des grandes décisions concernant le régime. En complément, un tribunal révolutionnaire est mis en place dans l’enceinte du Parlement. Son président, Fâdil `Abbas al-Mahdawî dispose de l’ensemble des outils de la « justice révolutionnaire » pour conduire une vaste épuration des dirigeants de l’ancien régime. Les séances deviennent le cadre légitimant de sa propre action : la découverte des complots du régime passé, surtout à l’égard des pays arabes, et les auditions des membres de l’élite gouvernementale déchue fonctionnent comme un moment de redéfinition des positions du régime et comme un temps à l’occasion duquel le régime cherche à démontrer la justesse de son combat? [39][39] Pour le suivi des séances, voir Wazir al-`Adl (ministère.... Ainsi une équipe de jeunes officiers promeut une transformation profonde des structures politiques du régime. Cette militarisation s’appuie en outre sur le caractère fluide et fortement personnalisé de celui-ci. Rapidement, ‘Abd al-Karîm Qâsim parvient à écarter ‘Abd al-Salam ‘Arif, l’accusant de tenter de s’accaparer la révolution? [40][40] Il n’y a pas lieu de revenir ici sur les différends.... Le régime militaire s’identifie donc à une dynamique révolutionnaire, qui se constitue dans la légitimation de mutations politiques et la mise à l’écart d’un personnel politique au nom d’un idéal défini par le chef.

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Dès les premières mesures, et jusqu’à la chute du régime en 1963, les mécanismes sociaux sont progressivement altérés par une prise de contrôle de l’État. Symbole des aspirations sociales, la réforme agraire est décidée dès le mois de septembre 1958. La redistribution des terres prive les grands propriétaires terriens d’une partie de leur pouvoir. Néanmoins cette mesure accélère aussi l’exode rural, reconfigurant plus largement la société irakienne. Bagdad se peuple de nouveaux ruraux, entamant le processus de ruralisation. En parallèle, l’économie pétrolière permet à l’État de se doter d’importants équipements tant civils que militaires. Le temps des grands travaux et des plans, sous l’expertise nouvellement introduite de l’Union soviétique, débute au début des années 1960? [41][41] Voir les notes diplomatiques portant sur les différents.... Cependant, les réalisations effectives restent limitées jusqu’en 1964, largement en raison de l’instabilité politique puis de la remise en cause de certaines orientations industrielles? [42][42] Muhammad Hadîd, Mudhakaratî…, op. cit., p. 339-340.... Une certaine militarisation de l’économie s’observe dans le pourcentage croissant représenté par les dépenses en faveur des équipements faisant de l’armée irakienne l’une des plus modernes du Moyen-Orient. Les officiers y sont choyés, bien que le processus de clientélisation demeure inachevé sous ‘Abd al-Karîm Qâsim. Les affiliations des officiers ne lui sont que partiellement acquises et ne résistent pas aux crises internes.

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L’avènement d’un régime militaire et révolutionnaire s’accompagne d’une déconstruction progressive de l’État de droit et des institutions d’encadrement. Il est ici nécessaire de saisir la façon dont les évolutions et les ancrages politiques précipitent la mise à l’écart de l’armée en tant qu’institution de commandement au profit d’une structure personnelle et milicienne. L’opposition entre ‘Abd al-Salam ‘Arif et ‘Abd al-Karîm Qâsim s’inscrit, dès les lendemains de la révolution, dans la problématique de la définition de l’« identité » de la révolution. Le premier souhaite le rattachement de l’Irak à la République arabe unie, défendant une approche nassérienne et panarabe du mouvement. Le second, rejoint par le Parti communiste, des mouvements d’opposition comme le Parti national démocrate ou les partis kurdes, préfère une vision irakiste? [43][43] Eric Davies, Memories of State : Politics, History,.... La mise à l’écart d’‘Arif contribue à cimenter l’opposition d’une partie des officiers irakiens panarabes. Ces derniers se joignent au colonel Shawwâf en mars 1959 pour déclencher une révolte à Mossoul, afin de renverser le régime de Qâsim. Grâce à l’appui des communistes, des partisans de la paix et des forces proches du Parti démocrate kurde (si l’on définit les acteurs exclusivement en fonction des appartenances politiques), le régime parvient à écraser le mouvement qui ne peut gagner d’autres espaces du pays. Ce moment marque un tournant significatif : la rue est dominée non par la force militaire, mais par une milice de parti, qui parvient à s’imposer comme un acteur fort. Ce même équilibre se retrouve en juillet 1959 : Qâsim dénonce les entreprises communistes à la suite des massacres de Kirkuk. Enfin, la découverte du complot de Kaylânî et sa condamnation en 1959, démontrent à la fois le déclin de l’État de droit, puisque des institutions non étatiques et partisanes protègent la survie du régime, la montée en puissance de milices, et la remise en cause de l’armée comme institution unie. Enfin, dès la fin de l’année 1959, de nombreux activistes considèrent qu’un changement de régime est la condition indispensable à toute autre forme de changement. Le déclenchement de la lutte armée au Kurdistan à partir de 1961 précipite la crise de l’armée : elle est concentrée dans les provinces du Nord et soumise à de fortes pressions. En outre, la personnalisation du régime, qui accroît le degré de surveillance, contribue à désorganiser davantage les cadres de l’armée et inquiète une partie croissante des officiers.

Gouvernement et divisions de l’armée (1958-1968)

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L’établissement du régime militaire en Irak à partir de 1958 inaugure un double mouvement de mise en avant de l’armée comme institution gagnant en visibilité dans la société, et de fragmentation interne de cette même armée qui renforce les mécanismes extra-légaux de conduites des affaires politiques. Le coup d’État mené par ‘Arif traduit dans une certaine mesure cette dynamique très forte qui anime les affaires d’Irak au cours des années 1960. L’action est rendue possible par la défection d’une partie des officiers qui se regroupent au sein d’un nouveau comité révolutionnaire, fortement influencé par le parti Baath. Le renversement du pouvoir n’est possible qu’au prix d’une lutte armée sanglante entre les partisans du régime et le groupe révolutionnaire qui recourt à une gamme importante d’armes. La prise de pouvoir s’accompagne, après le temps de la lutte, d’une épuration et de massacres des adversaires politiques potentiels? [44][44] `Alî Karîm Sa`id, 8 shabât 1963, min hiwâr al-mafâhim.... Le déroulement du coup d’État qui renverse un régime militaire fragmente l’armée dans laquelle les officiers tendent à se constituer de nouvelles clientèles. Le cas d’Ahmad Hasan Bakr exemplifie la promotion de troupes et les liens entretenus entre les militaires. L’expérience passée, principalement le souvenir de la lutte contre les forces communistes constituées en groupes de résistance populaire au moment du coup d’État, conduit en outre le régime à se doter d’une force paramilitaire, la Garde nationale, chargée de maîtriser l’espace public et de contrôler le processus de conquête de l’armée. Cette dernière gagne rapidement en importance, atteignant trente-quatre mille hommes? [45][45] Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary..., ce qui laisse présager, pour de nombreux militaires non baathistes, une substitution à l’armée régulière. Cet essor et cette prise de fonction idéologique conduisent une partie de plus en plus importante des officiers à faire défection, et à rejoindre de nouveaux groupes susceptibles de remettre en cause le pouvoir d’‘Arif. Ainsi, quatre coups d’État sont recensés avant sa mort accidentelle en 1966. La fragmentation de l’armée et le renouveau des effectifs s’accélèrent.

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Chaque coup d’État précipite le renouvellement interne du corps des officiers, fragilisant en retour la puissance effective de l’armée. Ainsi, la défaite de Bakr conduit à son emprisonnement en 1964 et éloigne le clan des Takriti auquel il appartient. Ses partisans recrutés par assabiya ou « solidarité » (de préférence, donc, les militaires issus de son lieu de naissance avec lesquels il entretient des liens d’alliances tribaux ou familiaux [46][46] Hamit Bozarslan, Sociologie historique du Moyen-Orient,...) sont de facto écartés des promotions militaires. En cela, nous pouvons voir dans le coup d’État un moment de réagencement des équilibres internes entre les équipes militaires. De même, les structures paramilitaires connaissent, elles aussi, une transformation à l’occasion des coups d’État. Les membres de la Garde nationale perdent leurs privilèges en 1964 après avoir choisi le camp défait. La suspicion dont ce groupe fait l’objet, fondée sur l’idée qu’il peut devenir un concurrent direct de l’armée officielle et qu’il bride les capacités militaires du pays en détournant une partie des moyens financiers à des fins idéologiques, permet d’autant plus facilement son éviction. Lui succède la Garde républicaine, chargée de la protection directe du chef de l’État. Il est important de noter qu’en dépit d’une mise à l’écart de groupes paramilitaires, le principe de l’État milicien, au sens où les plus hautes autorités de l’État s’appuient sur des groupes paramilitaires pour se maintenir au pouvoir, n’est pas remis en cause. La décomposition de l’État de droit s’observe principalement ici. Il n’est pas jusqu’au rejet du principe de Constitution qui n’indique une nette transformation de l’idée de l’État. Depuis la révolution du 14 juillet 1958, l’État irakien est gouverné par une succession de Constitutions transitoires ayant pour but l’agencement temporaire des pouvoirs. Néanmoins, au regard du fonctionnement réel, les principales instances d’organisation et d’action deviennent les services de renseignement dont les attributions croissent avec le nombre de coups d’État, et le conseil révolutionnaire formé autour d’un chef d’État désigné, autoproclamé, et d’un président du conseil. La succession d’‘Abd al-Salam ‘Arif, à la suite de son accident d’hélicoptère, suit ce processus. ‘Abd al-Rahman ‘Arif est choisi comme successeur par le Conseil national de défense.

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L’armée irakienne connaît une situation ambivalente entre 1963 et 1968. D’un point de vue technique et en vertu de nouveaux accords internationaux, principalement avec l’Union soviétique, elle se dote d’équipements importants. Ses effectifs ne cessent de croître à l’image de la part qu’elle prend dans le budget de l’État. Seul le Premier ministre ‘Abd al-Rahman Bazzâz tente de réaffecter une partie des ressources militaires à des projets civils. C’est une des explications de son éviction dès 1966. Une distinction importante est à rappeler : le traitement des officiers diffère nettement de celui des hommes de la troupe. Par le mode de recrutement fondé sur une promotion des hommes de confiance, le corps des officiers s’uniformise régionalement et confessionnellement autour des clans sunnites takriti? [47][47] Ibrahim Marashi, Iraq’s Armed Forces…, op. cit.. Néanmoins, en parallèle d’une évolution attestant d’un renforcement de l’outil militaire irakien, les luttes incessantes des clans ainsi que la forte politisation qui les accompagne conduisent au renforcement du poids de la composante civile dans l’appareil militaire, entendu comme la promotion de personnes au sein de l’armée ne disposant pas de formation militaire. Le plus célèbre d’entre eux est Saddam Hussein qui, s’il demeure un acteur secondaire entre 1964 et 1968, atteste qu’un civil peut être le principal allié du chef d’état-major? [48][48] Peter Sluglett, Iraq since 1958, from Revolution to.... La compétition entre les orientations baathistes, technocratiques et nassériennes fragmente le corps des officiers et empêche l’utilisation efficace de l’outil militaire. Au cours de la crise de juin 1967, ce retrait de l’armée s’illustre par l’incapacité de l’Irak à envoyer des troupes pour soutenir la lutte des pays arabes dans la guerre des Six Jours. Ce dernier temps précipite la crise du régime militaire. Moins d’un an après la défaite des nations arabes, le parti Baath, uni derrière Ahmed Hassan al-Bakr et Saddam Hussein, s’empare du pouvoir et écarte rapidement et définitivement les éléments proprement militaires de la direction du pays. L’État irakien se transforme en un régime à tendance totalitaire dans lequel l’armée est dominée par les civils et encadrée par les services de renseignement politiques. L’année 1968 peut sans nul doute être vue comme la fin d’une période où l’armée irakienne jouait un rôle d’arbitre du pays pour devenir une composante soumise.

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Entre l’indépendance irakienne en 1932 et le coup d’État baathiste de 1968, les gouvernements successifs dotent l’Irak d’une armée. Cette dernière ne peut être comprise qu’en tenant compte de sa place au sein des outils étatiques. Lorsque l’Irak accède à l’indépendance, la position de l’armée est clairement définie comme une institution qui doit assurer la défense du pays, interne et externe, et le renforcement de la conscience nationale autour de la promotion du nationalisme arabe. Néanmoins, en raison des crises qui suivent l’indépendance, elle s’impose comme l’arbitre du jeu politique, perçue par les hommes politiques comme un agent correcteur des corruptions et des déviances du régime. C’est ainsi qu’apparaissent les premiers coups d’État dans le monde arabe, renforçant l’instabilité politique et la place du corps des officiers. En 1941, cette évolution est parachevée dans la formation du gouvernement d’Union nationale sous la conduite des quatre colonels. Une rupture intervient avec la seconde occupation britannique. L’armée connaît une décroissance significative de ses effectifs et, par conséquent, de son rôle politique. Néanmoins, ce retrait temporaire n’en modifie pas fondamentalement le rôle. Dès le début des années 1950, les officiers sont de nouveau appelés à protéger le régime qui se place progressivement sous leur dépendance. En outre, les événements de 1941 et de la guerre de Palestine en 1948 ont une forte résonance mémorielle dans le processus de politisation des officiers. La promotion de l’armée au sein du régime est parachevé à l’occasion de la révolution du 14 juillet 1958 qui provoque la substitution à une monarchie constitutionnelle d’un régime militaire autoritaire. Les élites militaires dominent alors la vie politique. Cependant, en raison de leurs nouvelles fonctions, les officiers et les hommes de troupe sont rapidement conduits à former des groupes rivaux, ce qui fragilise leur position. L’armée semble croître d’un point de vue matériel, néanmoins sa capacité d’action est largement compromise par la forte instabilité de son commandement. L’avènement du régime baathiste en 1963 accélère la démilitarisation et la politisation de l’armée qui devient une institution partagée entre des factions en lutte et dominée par le parti au pourvoir. De manière symbolique, la prise du pouvoir, en 1968, par Saddam Hussein et Ahmed Hassan al-Bakr, s’inscrit dans cette continuité : Saddam Hussein, un membre du parti Baath, issu de l’aile civile du parti, s’impose alors comme le nouvel homme fort du régime.

Notes

[1]

`Abd al-Razzâq al-Hassanî, Târîkh al-wizârât al-`irâqiyya (L’histoire des ministères irakiens), Saida, 1955, vol. 3.

[2]

Peter Sluglett, « Dealing with the Past : Methodoligical Issues », in Jordi Tejel et al., Writing the Modern History of Iraq : Historiographical and Political Challenges, Singapour, World Scientific Publishing, 2012, p. 3-5.

[3]

Peter Harling, « Beyond Political Ruptures : Towards a Historiography of Social Continuity in Iraq », in Jordi Tejel et al., Writing the Modern History of Iraq, op. cit., p. 61-86.

[4]

L’Arabie Saoudite reste un territoire indépendant tout au long de son histoire. L’Irak est le premier État arabe à acquérir l’indépendance.

[5]

Le parti Baath accède au pouvoir pour la première fois en 1963. Il le conquiert définitivement en 1968.

[6]

Joseph Sassoon, Saddam Hussein’s Ba’th Party : Inside an Authoritarian Regime, Cambridge, New York, Cambridge University Press, 2012.

[7]

Toby Dodge, Inventing Iraq : The Failure of Nation Building and a History Denied, New York, Columbia University Press, 2008 ; `Aqîl al-Nâsri, Al-jaîsh wa al-sulta fî al-`irâq al-mâlkî, 1921-1958 (L’armée et le pouvoir dans l’Irak monarchique, 1921-1958), Bagdad, Wizâra al-thaqâfa, 2002.

[8]

Mohamed Tarbush, The Role of the Military in Politics : A Case Study of Iraq to 1941, Londres, Paul Kegan, 1982, p. 74-78.

[9]

Les autorités britanniques constituent en parallèle des forces supplétives dès 1919, les levies. Ces derniers, rattachés au ministère de la Guerre britannique à partir de 1923, sont principalement formés d’Assyriens et de Kurdes. Ils appartiennent aux armées impériales stationnées en Irak et leur corps est dissous en 1955 lors de la rétrocession des dernières installations militaires britanniques aux autorités irakiennes.

[10]

L’antagonisme des oulémas chiites et des nouvelles autorités exclut largement les populations chiites du recrutement. Ce phénomène est renforcé à la fin des années 1950 : Pierre-Jean Luizard, La Formation de l’Irak contemporain : le rôle politique des ulémas à la fin de la domination ottomane et au moment de la création de l’État irakien, Paris, CNRS éditions, 2002.

[11]

Alors que l’Irak s’apprête à accéder à l’indépendance, une partie des Yazidis conteste les ordres de Bagdad souhaitant disposer d’une certaine autonomie. En réponse à cette défiance, Bagdad envoie une colonne conduite par Bakr Siqdi pour écraser la révolte, faisant plusieurs centaines de morts.

[12]

`Abd al-Razzâq al-Hassanî, Târîkh al-wizârât al-`irâqiyya, op. cit., vol. 4.

[13]

David Omissi, Air Power and Colonial Control : The Royal Air Force, 1919-1939, Manchester, Manchester University Press, 1990.

[14]

Sur le mouvement al-Âhâlî : Fuâd Hussayn al-Lûkîl, Jamâ`a al-âhâlî fî al-`irâq, 1932-1937 (Le groupe al-Âhâlî en Irak, 1932-1937), Bagdad, Wizâra al-thaqâfa wa al-`ilâm, 1980.

[15]

Kâmil al-Tchâdirjî, Mudhakarrât Kâmil al-Tchârdirjî wa târîkh al-hizb al-watanî al-dimuqrâtî (Les mémoires de Kâmil al-Tchârdirjî et l’histoire du Parti national démocrate), Londres, Dar al-Hikmat, 2002, p. 90.

[16]

Cet article ne prétend pas rendre compte de chacun de ces coups d’État. Pour une présentation détaillée, voir `Abd al-Razzâq al-Hassanî, Târîkh al-wizârât al-`irâqiyya, op. cit., vol. 5, p. 59-67 et p. 99-103.

[17]

Après avoir servi pendant la révolte arabe et dans le gouvernement de Faysal à Damas, Nûrî al-Sa‘îd est en charge de l’organisation de l’armée avant de devenir président du Conseil pour la première fois en 1930. Il négocie alors le traité liant l’Irak et la Grande-Bretagne. Taha al-Hâshimî, le frère de Yasin al- Hâshimî, a exercé plusieurs fonctions ministérielles en Irak dans les années 1930.

[18]

Ibrahim Marashi, Iraq’s Armed Forces : An Analytical History, Londres, Routledge, 2008, p. 37.

[19]

Elle s’est accrue tout au long des années 1930, passant de 4 000 à 19 500 hommes, et de 10 à 800 officiers. (Ibid., p. 36)

[20]

Il ne s’agit pas ici de présenter en détail les évolutions internes à l’Irak lors de son entrée dans la Seconde Guerre mondiale, mais de saisir la façon dont l’épisode du gouvernement national constitue un tournant. Sur l’Irak en guerre, voir Daniel Silvefarbe, Britain’s Informal Empire in the Middle East : A Case Study of Iraq, 1929-1941, New York, Oxford University Press, 1986.

[21]

Michael Eppel, The Palestine Conflict in the History of Modern Iraq, Londres, Frank Cass, 1994, p. 106.

[22]

Daniel Silvefarbe, Britain’s Informal Empire, op. cit., p. 160 sqq.

[23]

Gerard de Gaury, Three Kings in Baghdad : The Tragedy of Iraq’s Monarchy, New York, I. B. Tauris, 2008.

[24]

Massoud Barzani, Mustafa Barzani and the Kurdish Liberation Movement, 1931-1961, New York, Palgrave Macmillan, 2003, p. 68-69.

[25]

Ils partagent en cela les aspirations défendues par les régimes de Reza Palhavi et de Mustafa Kemal Atatürk. Voir Taha al-Hâshimî, Mudhakirat Taha al-Hâshimî (Mémoire de Taha al-Hâshimî), vol. 1 : 1919-1943, vol. 2 : 1943-1955, Beyrouth, 1967, 1970.

[26]

National Archives (NARA), Foreign Relations of United States, Record Group State Department, July 31st 1946, carton 23, série 2752.

[27]

Archives du Ministère des Affaires étrangères (MAE, La Courneuve), carton 454, Irak 1944-1952, « La situation intérieure et le traité de Portsmouth », note de l’ambassade de France au ministère des Affaires étrangères, 23 janvier 1948 ; National Archive (Kew Garden), FO 371/68441. En conséquence de la signature d’un nouveau traité entre la Grande-Bretagne et l’Irak, les étudiants manifestent à Bagdad le 15 janvier. Un cycle de manifestation-répression-mobilisation se met en place et menace le régime. La cour choisit de dénoncer le traité plutôt que de poursuivre l’épreuve de force avec les foules urbaines.

[28]

MAE, carton 454, Irak 1944-1952, « Situation intérieure », note de l’ambassade de France au ministère des Affaires étrangères, le 12 mai 1948.

[29]

Charles Tripp, « Iraq and the 1948 War : Mirror of Iraq disorder », in Eugene L. Rogan et Avi Shlaim (dir.), The War for Palestine : Rewriting the History of 1948, Cambridge, Cambridge University Press, 2007, p. 143-146.

[30]

Voir les débats de la chambre des députés irakienne, dans Hadara majlis al-nuwwâb (Minutes de la chambre des députés) 1948 ; Political Diaries : Iraq, Slough, Archives, 1998, vol. 8, p. 33-37.

[31]

Entre les 22 et 25 novembre, Bagdad est le théâtre d’un ensemble d’émeutes qui réunissent étudiants, travailleurs et membres de l’opposition politique. Rapidement, le Parti communiste irakien, illégal, mène les contestataires, accroissant le niveau de violence. La cour recourt à l’armée pour rétablir l’ordre.

[32]

NARA, Foreign Relations of United States, Record Group State Department, December 8th 1952, carton 32, série 2752.

[33]

Al-Zaman (Le temps), 2 janvier 1955.

[34]

Il ne s’agit en réalité pas d’un pacte mais une déclaration commune préfigurant la signature prochaine d’une alliance militaire. Voir Ara Sanjian, « The Formulation of the Baghdad Pact », Middle Eastern Studies, 33 (2), 1997, p. 226-266.

[35]

À l’occasion de ces négociations, les Britanniques et les Américains définissent Nûrî al-Sa`îd comme « a great beggar » (National Archives, Kew Garden, PREM 11/1895, note du 6 novembre 1954).

[36]

Al-Zaman (Le temps), 9 juillet 1955.

[37]

Ja`far Abbâs Humaydî, Watha’iq intifâda al-`irâq `am, 1956 (Document sur l’intifada d’Irak, 1956) Bagdad, Bayt al-Hikma, 2000.

[38]

C’est ce qu’indique son fils Rif`at al-Tchârdirjî (entretien, Beyrouth, janvier 2010), confirmé par Muhammad Hadîd : Muhammad Hadîd, Mudhakaratî al-sira` min ajli al-dimûqratiya fî al-`irâq (Mes mémoires dans le combat pour la démocratie en Irak), Beyrouth, Dar Saqi, 2002, p. 305.

[39]

Pour le suivi des séances, voir Wazir al-`Adl (ministère de la Justice), Muhakamat al-mahkma al-`askariyya al-uliya al-khâsa : al-mahadir al-rasmiyya al-jalsât allatî aqdha al-mahkama li-muhakama al-mu’tamarîn `ala salama al-watan wa mufasidi nizam al-hukm (Jugements du tribunal militaire supérieur spécial : minutes officielles des séances sur lesquelles le tribunal a officié pour les affaires de complots contre la sûreté de l’État et pour la corruption de son système), Bagdad, 1958.

[40]

Il n’y a pas lieu de revenir ici sur les différends entre les deux chefs de la révolution et les deux orientations sous-tendues : Uriel Dann, Iraq under Qassim : A Political History, Jérusalem, Israeli University Press, 1969.

[41]

Voir les notes diplomatiques portant sur les différents projets, MAE, carton 879, Irak 1960-1965.

[42]

Muhammad Hadîd, Mudhakaratî…, op. cit., p. 339-340 et p. 385-386.

[43]

Eric Davies, Memories of State : Politics, History, and Collective Identity in Modern Iraq, Berkeley, University of California Press, 2005.

[44]

`Alî Karîm Sa`id, 8 shabât 1963, min hiwâr al-mafâhim ila hiwâr al-dam, muraja`a min dhikriyât Tâlib Shabîb (8 février 1993, du dialogue des mots au dialogue du sang, retour sur les souvenirs de Tâlib Shabîb) Beyrouth, Dar al Kunuz al Adabiya, 1999.

[45]

Hanna Batatu, The Old Social Classes and the Revolutionary Movements of Iraq : A Study of Iraq’s Old Landed and Commercial Classes and of its Communists, Ba’athists and Free Officers, Princeton, Princeton University Press, 1979, p. 1012.

[46]

Hamit Bozarslan, Sociologie historique du Moyen-Orient, Paris, La Découverte, « Repères », 2011.

[47]

Ibrahim Marashi, Iraq’s Armed Forces…, op. cit.

[48]

Peter Sluglett, Iraq since 1958, from Revolution to Dictatorship, New York, I. B. Tauris, 2001.

Résumé

Français

L’article propose un autre cadrage chronologique que celui généralement avancé pour comprendre la genèse de l’armée irakienne et son rôle essentiel dans la construction de l’État irakien. Entre 1932 et 1968, c’est-à-dire entre l’indépendance et l’avènement du parti Baath au pouvoir, construction nationale et mise en place de l’outil militaire deviennent largement synonymes. Cet article restitue les dynamiques de pouvoir et les inflexions des régimes à partir du lieu d’observation que constitue l’armée. D’inexistente, celle-ci devient un arbitre des factions politiques avant de conquérir le pouvoir. Mais cette mainmise précipite sa dislocation en tant que force militaire, laissant la place à un ensemble de groupes miliciens concurrents.

Mots-clés

  • Irak
  • Armée
  • État moderne
  • construction nationale
  • coup d’État

English

The Army in Iraq from 1932 to 1968: Between Arbitration and Control of Political PowerThis article presents a different chronological framework than the one traditionally put forth to understand the birth of the Iraqi army and the key role it played in building the Iraqi State. Between the country’s formal independence in 1932 and the Baath party’s rise to power in 1968, the nation-building process and the rise of the army as a political tool were largely synonymous phenomena. This article retraces the evolving power dynamics and regime changes from a military perspective. Initially non-existent, the army then began to arbitrate between various factions, before ultimately gaining power itself. However, this stranglehold on power prompted its own collapse as a military tool and several groups of rival militias took its place.

Keywords

  • Iraq
  • Army
  • modern state
  • nation-building
  • coup d’État

Plan de l'article

  1. La constitution de l’armée (1932-1936)
  2. Tentative de gouvernement militaire (1936-1948)
  3. Disparition et renouveau de l’acteur militaire
  4. Politisation et conquête du pouvoir (du milieu à la fin des années 1950)
  5. Gouvernement et divisions de l’armée (1958-1968)

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